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30 décembre 2006

LEE PERRY : Scratch on the wire


Acquis dans une boutique spécialisée en reggae à Paris vers 1980-1981
Réf : ILPS 9583 -- Edité par Island en Angleterre en 1979
Support : 33 tours 30 cm
10 titres

Je ne sais plus vraiment pourquoi j'ai acheté cette compilation de productions de Lee Perry à l'époque. Je pense que la seule vraie raison c'est que j'avais commencé à m'intéresser sérieusement au reggae, que je connaissais déjà la réputation de Lee Perry comme producteur, et que je connaissais un seul titre sur ce disque, le "War ina Babylon" de Max Romeo.
En tout cas, je n'ai jamais eu l'occasion de regretter mon choix : cette compilation est excellente de bout en bout et je l'ai souvent écoutée pendant des années, jusqu'à ce que le coffret 3-CD "Arkology" la supplante en 1997. Et surtout, grâce à ce disque j'ai découvert le Lee Perry chanteur, celui que je préfère. Avec lui, c'est exactement la même chose que pour Brian Eno. Les deux sont avant tout réputés pour être des bidouilleurs de son et des producteurs, mais ce que je préfère chez eux ce sont leurs disques solo, les quatre premiers albums chantés d'Eno, notamment "Taking tiger moutain (By strategy)", et les chansons de Lee Perry qu'on trouve notamment sur les albums "Roast fish, collie weed and corn bread" et "Return of the Super Ape" sortis en 1978 et 1977.
On retrouve trois de ces titres ici, "Bird in hand", un dub calme et poétique, sur lequel Lee Perry chante très bien et très doucement, "Big neck police man", une version de son propre "Dreadlocks in moonlight" avec une trompette en intro, qui fait la part belle à de superbes choeurs féminins absents de l'autre version, et "Soul fire", un tube sautillant presque ska, avec tous les ingrédients sonores des productions Perry, dont l'espèce de corne de brume/meuglement qu'il mettait à toutes les sauces.
En plus de ça, on a droit à "Soldier and police war", un toast de Jah Lion sur le "Police and thieves" de Junior Murvin, à deux excellents reggae entraînants d'Erroll Walker, "John Public" et "In these times", et au "No peace" des bien-nommés Meditations. Tout cela sans compter avec "Vibrate on", la magistrale collaboration entre Augustus Pablo et Lee Perry The Upsetter qui ouvre l'album.
Huit des dix titres de "Scratch on the wire" sont repris sur "Arkology", un coffret bien entendu plus complet que je vous conseille fortement de vous procurer pendant qu'il est encore à peu près disponible. Les deux titres manquants sont la reprise de "Diana" de Paul Anka par George Faith, mais ça c'est pas trop grave, même si c'est une très bonne reprise, car l'album "To be a lover" sur lequel on trouve "Diana" a été réédité. C'est plus dommage pour "Big neck police man". J'imagine que le seul endroit où on touve ce titre en CD, abrégé en "Big neck police", c'est sur "Roast fish, collie weed and corn bread".

26 décembre 2021

SUSAN CADOGAN : Hurt so good


Acquis à la Bourse BD Disques d'Hautvillers le 7 novembre 2021
Réf : 2 C 004-96655 -- Édité par Columbia en France en 1975
Support : 45 tours 17 cm
Titres : SUSAN CADOGAN : Hurt so good -/- THE UPSETTERS : Hurt so good (Version instrumentale)

Je comptais dédier cette chronique à Lee Perry, qui est mort cet été à 85 ans. Malheureusement, elle sera aussi en hommage à l'ami Fedakar, qui est mort soudainement il y a quelques jours à 52 ans. Grand fan de reggae et de bidouillages à partir d'échantillons sonores, il a publié de nombreux titres sous son pseudonyme Gamover. Il avait réalisé la musique de deux excellentes chansons, Je reste club avec M. Untel et L'alerte au gros rouge avec L'Incohérent, sur la compilation Vivonzeureux Excusez-moi, je me suis occupé un peu de tout. C'est lui aussi qui avait numérisé les 45 tours rares de la compilation Condé-sur-Kingston.

J'ai acheté ce disque à la bourse d'Hautvillers, le même jour que celui de Revoluzion mais à un autre stand. C'était dans l'une des boites de 45 tours à 1 € qu'un pote vendait. J'y ai pioché une poignée de disques, mais celui-ci était de loin le plus intéressant : ce n'est pas tous les jours qu'on tombe sur un 45 tours avec disque et pochette en parfait état, produit en 1975 par Lee Perry, enregistré dans son studio Black Ark et édité à l'origine en Jamaïque sur son label Perries Records !

It hurts so good est une chanson de rhythm and blues écrite par Philip Mitchell, un slow de fait.
La version originale a été publiée par Katie Love and the Four Shades of Black ‎en 1971. Elle n'a pas fait beaucoup de vagues. Par contre, la reprise par Millie Jackson en 1973 a eu du succès et c'est sûrement cette version qui a donné l'idée à Perry d'en produire une interprétation reggae au titre raccourci, Hurt so good, en faisant appel à une jeune chanteuse, Susan Cadogan, avec qui il avait déjà enregistré un premier single, Love of my life.

Ce qui est certain malheureusement, c'est que Hurt so good ne fait pas partie des productions révolutionnaires de Lee Perry. Pas de corne de brume ici, ni de rugissements de lion ou autre bruitage. Par contre, l'ensemble est d'excellente qualité et on est débarrassé des cordes des précédentes versions.
Il n'y a aucun crédit sur le disque, mais selon les informations éparses qu'on peut trouver il semble que la colonne vertébrale des Upsetters à cette époque était constituée du groupe The Boris Gardiner Happening, augmenté des cuivres de Zap Pow.
Et Susan Cadogan n'est pas seule au chant. Des chœurs d'excellente qualité, mixés un peu trop en retrait, la soutiennent. C'est sur la rondelle de l'édition originale jamaïcaine qu'on apprend que ce sont The Diamonds qui l'accompagnent, plus connus sous le nom de The Mighty Diamonds.
Principal défaut de la chanson, ses paroles un peu nazes qu'on préférerait ne pas comprendre du tout ("Ce n'est pas bon tant que ça ne fait pas un peu mal"...).

La face B instrumentale est créditée à The Upsetters. Dans la plupart des éditions, mais pas ici, elle a droit à son propre titre, Loving is good. Les cuivres y ont la part belle et c'est excellent.

Ce 45 tours n'a pas eu un grand succès en Jamaïque. Le label Dip l'a sorti an Angleterre et ça c'est mieux vendu, au point qu'une plus grosse maison de disques, Magnet, l'a réédité, avec un gros succès à la clé (n°5 du hit parade et passage à Top of the Pops) et des sorties un peu partout dans le monde.

Suite à ce succès en Angleterre, Susan Cadogan s'est installée à Londres pendant un temps. Mais les disques suivants n'ont pas eu le même succès et, au bout d'un moment, elle a repris son travail de bibliothécaire en université (métier tout à fait respectable !), tout en continuant régulièrement à sortir des disques.
Elle restera éternellement associée à Hurt so good, chanson qu'elle a régulièrement réenregistrée. Il y a notamment une bonne version avec U Roy de 1992 environ pour le label de Mad Professor Ariwa. Et sur le dernier album en date de Susan Cadogan, Storybook revisited, sorti en 2020, on trouve aussi une nouvelle et bonne version de Hurt so good.


Susan Cadogan, Hurt so good, en 1975 dans l'émission de la BBC Top of the Pops.

04 février 2012

FAMILY MAN : Midnight sunshine / GREGORY AND STICKY : You are my sunshine



Acquis sur le vide-grenier de Condé-sur-Marne le 1er avril 2002
Réf : ERT 834 -- Edité par Escort en Angleterre en 1970
Support : 45 tours 17 cm
Titres : FAMILY MAN : Midnight sunshine -/- GREGORY AND STICKY : You are my sunshine

On en rêve souvent, mais des trouvailles de disques quasi-miraculeuses ça reste rare. Certes, j'ai récupéré dans une poubelle des EP de Ronnie Bird et de Bob Dylan alors qu'ils étaient en plus sur le point d'être transformés en frisbee, mais ce genre de belle histoire ne vous arrive pas souvent. La seule autre que j'ai en tête qui me concerne, c'est celle de la cueillette de 45 tours de reggae le 1er avril 2002 sur le vide-grenier de Condé-sur-Marne. J'ai compilé ces 45 tours sur l'un de mes disques virtuels, Condé-sur-Kingston et l'aventure est racontée dans les notes de pochette, mais ce jour-là, je n'étais présent que pour le deuxième service et nous étions alors trois compères.
Je ne possède donc réellement qu'on grosse poignée des 24 disques glanés ce jour-là, mais ils sont presque tous excellents et j'ai eu du mal à en choisir un pour le présenter ici. Finalement, je me suis décidé pour ce disque paru chez Escort, une des nombreuses étiquettes du groupe Pama Records qu'on a découvertes ce jour-là (et quelle belle étiquette, qui compense largement l'absence de pochette illustrée), car on y trouve associés sur ses deux faces plusieurs grands noms du reggae.
Le Family Man de la face A, c'est bien sûr Aston Barrett. Il a démarré l'année 1970, celle de la sortie de ce disque, comme membre des Upsetters de Lee Perry, mais il l'a terminée comme bassiste des Wailers (à moins qu'il ait joué avec les deux groupes en même temps...). Je n'aurais jamais imaginé qu'il avait eu une carrière solo en parallèle de ces groupes, mais il a bel et bien sorti une série de 45 tours à cette époque et ce ne sont pas des instrumentaux comme je l'avais pensé initialement. Family Man chante sur Midnight sunshine et il s'en tire honnêtement, même s'il n'a pas une voix exceptionnelle. Midnight sunshine n'est d'ailleurs pas le vrai titre de cette chanson au rythme enlevé : on a voulu donné une thématique "sunshine" aux deux faces du 45 tours et sûrement égarer les ayant-droits, mais ce titre est bel et bien une reprise d'un tube soul de 1967, Mellow moonlight de Leon Haywood. L'original est très bien, mais cette reprise très dansante se défend pas mal, avec des cuivres et de l'orgue très travaillés. On aurait bien imaginé The Beat la reprendre dans ce style quelques années plus tard.
On ne compte plus les reprises de You are my sunhine, surtout depuis que cette chanson popularisée en 1940 par Jimmie Davis est devenue l'un des hymnes de l'Alabama, dont il a été par deux fois le gouverneur. Cette version de You are my sunshine est interprétée par deux vedettes encore peu connues qui la chantent en choeur, Gregory Isaacs et Sticky, alias Uziah Thompson (lui aussi beaucoup plus réputé comme instrumentiste, aux percussions, que comme chanteur). Leur version est très cool. Sur une rythmique reggae ponctuée d'orgue, les deux compères se contentent de chanter en boucle le refrain de la chanson, sans s'être fatigués à apprendre le moindre couplet. Cerise sur le gâteau, Reggaepedia nous apprend que cette chanson a été enregistrée par Gregory et Sticky pour Lee Perry ! Si c'est bien le cas, il y a toutes les chances, sachant qu'Aston Barrett était membre des Upsetters, pour que Lee Perry soit le producteur des deux faces de ce disque, même si son nom n'apparait nulle part sur l'étiquette.

Midnight sunshine et You are my sunshine sont en écoute sur YouTube.
You are my sunshine a été réédité en 2004 par Trojan dans le coffret Sunshine reggae.

01 février 2025

THE RUTS : Jah war


Acquis neuf en solde probablement chez A La Clé de Sol à Châlons-sur-Marne ou à Reims au début des années 1980
Réf : 2141 248 -- Édité par Virgin en France en 1979
Support : 45 tours 30 cm
Titres : Jah war -/- S.U.S.

Parmi ses multiples rééditions, Cherry Red vient de sortir Roots rock rebels, un coffret triple-CD sous-titré Quand le punk a rencontré le reggae 1975-1982. Parmi les 54 titres, il y en a une bonne partie que je connais et apprécie, dont beaucoup sont dans mes étagères.
Le livret est préfacé par Don Letts, l'homme incontournable sur la question. Il a notamment publié deux volumes de compilations Dread meets punk rockers uptown en 2001 et 2015, co-réalisé le documentaire Two sevens clash : Dread meets punk rockers en 2017. Mais surtout, en tant que DJ au Roxy à la grande époque du punk et proche de The Clash, il a probablement été un élément déclencheur du rapprochement entre punk et reggae, qui se concrétise notamment en 1977 par la reprise de Police and thieves par The Clash sur leur premier album, le single Punky reggae party de Bob Marley & the Wailers produit par Lee Perry, puis la rencontre entre Clash et Lee Perry pour l'assez décevant 45 tours Complete control.
Après ça, ce fut une explosion, entre reprises (Johnny was des Wailers par Stiff Little Fingers) et originaux imbibés de reggae, dont Watching the detectives de Costello, pour aboutir fin 1979-début 1980 à ce qu'on a appelé le "reggae blanc", et aussi à la vague ska 2-Tone.
Les punks de The Ruts notamment ont eu des liens particuliers avec le reggae. Actifs au sein de Rock Against Racism et proches de Misty In Roots, ils ont sorti leur premier single sur le label du groupe People Unite.

J'ai dû découvrir les Ruts et entendre pour la première fois Jah war le 3 janvier 1980, lors de la diffusion de leur prestation au Théâtre de l'Empire pour Chorus. Le groupe venait alors de sortir son premier album, The crack, qui n'aura jamais de successeur puisque, six mois plus tard, le chanteur Malcolm Owen était mort (l'héroïne, c'est dangereux...). A l'époque, j'ai acheté d'occasion Grin and bear it,la compilation "posthume" du groupe, et aussi ce maxi, soldé à 15 francs.

Jah war est le quatrième single de The Ruts, l'une de leurs grandes réussites avec le très clashien Babylon's burning. Il est tiré de l'album et est sorti à l'automne 1979.
La chanson rend compte d'une journée très particulière, celle du 23 avril 1979 à Southall, une banlieue de l'ouest de Londres. A l'initiative entre autres de l'Anti-Nazi League, une grosse manifestation a été organisée contre la tenue à l'hôtel de ville d'un meeting du National Front. La répression brutale de la manifestation a fait un mort, Blair Peach (Reggae fi peach de Linton Kwesi Johnson) lui est dédiée). Le siège de People Unite, qui se situait dans le quartier et qui servait ce jour-là de poste de premiers secours, a été investi et ravagé par la police. Le matériel technique de Misty In Roots a été détruit, de nombreux occupants ont été blessés, dont leur manager Clarence Baker, cité dans la chanson, qui est resté cinq mois dans le coma.
La chanson déroule son rythme sur près de sept minutes, dans une excellente ambiance reggae avec chœurs et cuivres, qui passe légèrement au dub dans la deuxième partie.

En Angleterre, ce single n'est sorti qu'en petit 45 tours. Jah war a été réduite de moitié pour l'occasion. Sur la face B, on trouve une bonne chanson punky inédite par ailleurs, I ain't sofisticated.
Polydor, qui distribuait Virgin en France à l'époque, en a fait voir des vertes et des pas mûres aux fans de New Wave, à commencer par les pochettes de Go 2 et de This is pop d'XTC.
Pour l'édition française en petit 45 tours de Jah war, pas de problème, Polydor a reproduit fidèlement le 7" anglais. Mais visiblement ils souhaitaient particulièrement soutenir les Ruts et ils ont décidé de sortir une version maxi-45 tours de ce single (c'est le seul pays au monde à l'avoir fait). Très bien.
Pour la face A, pas besoin de concocter une quelconque version "spécial club", la version de l'album pour remplacer la version raccourcie s'imposait.
Pour la face B, ces cons-là, au lieu de tout simplement d'ajouter un titre bonus à I ain't sofisticated, il y avait largement la place, ils ont choisi de la remplacer par S.U.S. Ce qui fait qu'on se retrouve avec deux titres de l'album et aucune rareté !

S.U.S.
fait référence à la loi SUS, une loi anti-vagabondage de 1824 facilitant les interpellations et les fouilles pour simple suspicion de délit, que la police utilisait bien sûr à la fin des années 1970 pour harceler particulièrement les noirs et les asiatiques.
Pour le coup, c'est une bonne idée thématiquement d'associer S.U.S. et Jah war. Et il y a un autre lien avec LKJ, puisque sa terrible Sonny's lettah est sous-titrée Poème anti-Sus.

Après la mort de leur chanteur, les membres de The Ruts ont eu un parcours tout à fait honorable sous le nom de Ruts DC. Ils ont même enregistré et tourné avec Valérie Lagrange en 1981 !


The Ruts en concert au Théâtre de l'Empire à Paris pour l'émission Chorus diffusée le 3 janvier 1980. Le premier titre est Jah war.


The Ruts en direct dans l'émission de la télévision belge Follies en janvier 1980. Le premier titre est Jah war.

10 novembre 2019

THE FALL : Why are people grudgeful ?


Acquis par correspondance via Discogs en octobre 2019
Réf : CDS PERM 9-- Édité par Permanent en Angleterre en 1993
Support : CD 12 cm
Titres : Why are people grudgeful ? -- Glam-racket - The re-mixer - Lost in music

"Pourquoi les gens sont-ils rancuniers ?", c'est le titre générique de ce maxi de The Fall et on se dit que Mark E. Smith était bien placé pour répondre à cette question, lui qui semble avoir passé sa vie plein de colère à en vouloir au monde entier, à commencer par les membres de son groupe et les journalistes. En y regardant bien, il semble que ce soit l'industrie du spectacle à laquelle il se frottait alors depuis déjà une quinzaine d'années qui est plus précisément la cible de sa bile sur ce disque.
Ce single est sorti en avril 1993. Les trois précédents albums avaient été publiés par Fontana, une filiale du gros conglomérat Phonogram. Mais, comme souvent dans ces boites, un changement de direction avait tout gelé et de nombreux contrats d'artistes allaient être rendus. La rumeur indiquait que The Fall ferait partie de ceux qui échapperaient à la purge, mais ça signifiait des mois d'attente et d'incertitude, des réunions à n'en plus finir. Smith a préféré tout simplement claquer la porte, enregistrer à ses frais l'album suivant, The infotainment scan, et signer sur un nouveau label, Permanent, fondé par l'un des ex-managers du groupe, un indépendant bénéficiant d'un contrat de distribution avec la major BMG.
Le premier fruit de ce contrat, c'est donc ce maxi qui, selon un coup marketing assez difficile à saisir, est sorti en édition limitée et n'a été commercialisé que pendant une semaine. L'album est sorti trois semaines plus tard.
Pour moi, le titre essentiel du disque, c'est le dernier, Lost in music. D'un son synthétique digne d'un film de science-fiction émerge une voix féminine, qui débite sur un ton neutre, en français :
"L'argent est sur la table
Pris au piège
Inutile de regarder en arrière
Perdu dans la musique
Crétin, va te faire foutre !"
Ces paroles sont répétées à plusieurs moments dans la chanson, mais très vite, Mark E. Smith intervient. Lui aussi en français, en tout cas autant qu'il peut, sachant qu'il ne supportait guère non plus ni la France ni les français. Il n'essaie pas de prononcer argent et se contente d'énoncer "Le money il sur la table" avant de continuer en anglais.
J'avais bien noté que, musicalement, surtout sur le refrain, on était quasiment sur un territoire disco ce qui, venant de The Fall, est surprenant, même à une époque où leur son s'était professionnalisé et doté de synthés et autres séquenceurs.
Il m'a fallu bien deux ans après avoir découvert ce titre pour apprendre qu'il s'agit en fait d'une reprise.
La version originale par Sister Slegde, a été écrit et produit par Chic en 1979. Smith a remis les paroles à sa sauce, mais en a gardé l'esprit général, quelqu'un qui plaque tout, à commencer par son boulot, pour se lancer dans la musique : "Avez-vous déjà vu quelqu'un perdre tout. C'est la tête qui part d'abord. La responsabilité pour moi c'est une tragédie, je trouverais un boulot une autre fois.". Le refrain a aussi été conservé, plus ou moins, mais sinon la "reprise" est du pur Fall, tandis que l'original, même si c'est du Chic et même si ça a été un gros succès, est à peu près inécoutable pour moi.
Pour le titre principal, Why are people grudgeful ?, Mark E. Smith fait à nouveau preuve de l'étendue et de la versatilité de sa culture musicale et nous donne des pistes sur la façon dont il trouvait l'inspiration pour ses paroles. Là, il s'est basé sur deux chansons, People funny boy, l'un des premiers succès de Lee Perry en 1968, qui lui donnait l'occasion de s'en prendre à son ancien producteur, Joe Gibbs, et la réponse publiée presque aussitôt sur le même rythme par Sir Gibbs, People grudgeful. Sans rythme reggae, mais avec une basse énorme quand même, Smith arrange les paroles originales à sa sauce pour en faire une diatribe, peut-être adressée à l'un des anciens membre du groupe ("When you were down and out I always helped you out, and when you go out you just chat and shop"). C'est excellent.
Pour The re-mixer, c'est l'un de ses propres titres que Smith retravaille. L'original s'appelait The mixer et était sorti deux ans plus tôt sur l'album Shift-work. Là, ce n'est pas un remix (trop évident), mais une nouvelle version, plus techno, avec des paroles revues. Difficile de savoir qui est le mixeur en question (les exégètes penchent pour l'ingénieur du son de l'album), mais on peut penser que, dans un coin de son esprit, Smith avait en tête les DJ vedettes de l'époque, dont les remixes étaient devenus un passage obligé pour les titres sortis en single.
Le quatrième et dernier titre de cet excellent et très consistant maxi, c'est Glam-racket (Boucan glam), et c'est exactement ça qu'on entend : un riff bien crade à la Slade, un rythme à la Gary Glitter,... C'est apparent le riff trouvé par le groupe qui a inspiré Smith pour les paroles. Comme ces paroles mentionnent "suede", certains y ont vu une attaque contre le groupe vedette de la Brit pop, mais ce n'est apparemment pas le cas, pour une fois, Smith ayant expliqué qu'il faisait référence à la matière, le suède (le daim).
Sur le 33 tours original The infotainment scan, on retrouve Lost in music et Glam-racket. Sur le CD original, il y a deux titres en plus, dont Why are people grudgeful ?. Comme souvent chez The Fall, les versions album sont (légèrement) retravaillées et donc (légèrement) différentes de celles du maxi.
Si vous voulez vous procurer les quatre titres de ce disque, je vous conseille d'opter pour la réédition en double CD de The infotainment scan (2006), qui contient l'album, le maxi, des sessions radio et même des mixages inédits.
Mon homonyme JC The Vinyl Villain a chroniqué ce maxi au moment même où je l'achetais. Chez lui, on peut télélcharger les quatre titres, ainsi que ceux de Lee Perry et Joe Gibbs.


The Fall, Lost in music et Why are people grudgeful ? dans l'émission The Beat, en 1993.


The Fall, The mixer, en direct dans une émission de télévision.

27 janvier 2007

JACOB MILLER : Tenement yard


Acquis d'occasion dans la Marne le 6 septembre 1987
Réf : 6172 873 -- Edité par Island en France en 1979 -- Echantillon gratuit - Vente interdite
Support : 45 tours 17 cm
Titres : JACOB MILLER : Tenement yard -/- THE HEPTONES : Book of rules

Je n'ai jamais vu le film "Rockers", mais j'ai acheté l'album de sa bande originale dès sa sortie. Une excellente compilation de reggae, sur laquelle je ne connaissais au préalable que le classique "Stepping razor" de Peter Tosh. Et en réfléchissant bien, c'est peut-être sur ce disque que j'ai découvert la version originale de "Police and thieves" plutôt que sur la compilation de Lee Perry "Scratch on the wire" (en tout cas, c'est l'un ou l'autre et ça se joue à quelques mois près).
Surtout, c'est sur cet album que j'ai découvert la chanson "Tenement yard" de Jacob Miller enregistrée avec son groupe Inner Circle. C'est un de mes titres préférés de reggae, archi-dominé par la performance vocale de Jacob Miller. L'accompagnement musical est assez classique, presque discret, avec quand même un petit gimmick de guitare sympathique, et dès la cinquième seconde Miller prend le contrôle de sa chanson avec un "Ra ah ah ah di da wa oh oh" et ne le lâche plus jusqu'à la fin des 2'33 que dure la chanson.
Pendant des années, je n'ai rien compris aux paroles de la chanson, à part qu'il était question d'une cour d'immeuble. Je chantai en yaourt approximatif "Dreadlock get leaping a tenement yard". En fait, elles sont excellentes et parfaitement adaptées à la situation décrite. Aves les "Su-su su-su su-su" et les "Watchie watchie watchie" on a l'impression d'entendre les ragots et de voir les voisins beuquer à leur fenêtre (désolé d'employer du patois ardennais, mais "beuquer" est un mot qui convient parfaitement à la situation décrite dans la chanson, puisqu'il signifie épier ou regarder avec un petit rien de perversion !).
J'ai longtemps cherché à acheter l'album de 1976 de Jacob Miller qui s'appelle justement "Tenement yard". Une fois, j'avais vu la pochette dans la vitrine d'un magasin spécialisé à Londres, mais soit ils n'en avaient plus, soit c'était trop cher, toujours est-il que j'ai fini par me rabattre sur le maxi "Keep on knocking" et sur son album posthume "Mixed up moods".
Ce 45 tours en tant que tel n'est pas très intéressant. La face B, un excellent titre roots du trio vocal les Heptones, figure aussi sur l'album. La pochette, comme l'album, reprend l'affiche du film, et l'album est toujours disponible en réédition CD. Malgré tout, ce 45 tours, que j'ai dû acheté dans un Emmaüs ou sur un vide-grenier comme copie de sauvegarde et parce que, quand même, c'était "Tenement yard", ne doit pas être facile à trouver : je n'ai trouvé aucune référence à ce disque sur tout l'internet, et j'ai même dû scanner moi-même la pochette ! Je pense que ce disque n'a dû être édité qu'en France, et comme il y a au dos un tampon "Echantillon gratuit - Vente interdite", je me dis que, si ça se trouve, très peu d'exemplaires du disque ont atteint les bacs des disquaires.


Jacob Miller, Tenement yard dans le film Rockers de Theodoros Bafaloukos (1978).

04 avril 2015

TOM TOM CLUB : Wordy rappinghood


Acquis d'occasion dans la Marne vers 2000
Réf : 6313 203 -- Edité par Island en France en 1981
Support : 45 tours 30 cm
Titres : Wordy rappinghood -/- Elephant

Conséquence de la grève à Radio France : on tombe sur de la musique quand on veut écouter les infos. C'est la roulette russe : ça peut être bien, curieux ou insupportable, mais cette semaine quand j'ai entendu un extrait de Wordy rappinghood, ça m'a rappelé combien cette chanson est excellente et combien elle m'a toujours plu. Je l'ai appréciée dès sa sortie, mais je n'ai pas acheté le disque à l'époque : j'avais d'autres priorités et les disques que tout le monde connaissait m'intéressaient moins. Or, Wordy rappinghood a été un grand succès, avec son rythme entraînant, son couplet en français et sa comptine en refrain.
Sur le site de Tom Tom Club et dans le reportage de 2009 ci-dessous, on apprend l'histoire de la formation du groupe et de l'écriture de cette chanson, sa toute première.
Je ne le savais pas, mais Talking Heads était quasiment séparé après la tournée Remain in light. David Byrne et Jerry Harrison s'étaient lancés dans des aventures solo et ont encouragé Chris Frantz et Tina Waymouth à envisager un projet personnel. Ce sera Tom Tom Club, signé par Chris Blackwell chez Island et convié à enregistrer au studio Compass Point à Nassau, où ça défilait sans cesse à l'époque. Lee Perry devait produire la session mais n'est jamais venu. Chris Frantz et Steven Stanley s'y sont collés, et de nombreux musiciens ont rejoint le club, dont certains enregistraient Nightclubbing de Grace Jones à côté, mais il y a eu aussi le guitariste Adrian Belew, qui avait tourné avec Talking Heads.
Le principal problème pour Tina Weymouth, c'était les paroles et le chant. Elle n'avait jamais écrit de paroles et, au bout du compte, elle a choisi justement ça comme sujet : les mots et leur pouvoir, ces mots qu'elle devait écrire et qui l'obsédaient. Elle savait aussi qu'elle n'était pas chanteuse. Chris Frantz l'a rassurée en lui parlant de ce nouveau style en vogue à New York, présent quelques semaines plus tôt dans Rapture, le single de Blondie classé numéro 1 des ventes. A défaut de vraiment chanter, Tina pouvait rapper. D'où le titre, La rapitude verbeuse.
La touche finale est venue alors que Tina se baladait sur la plage avec deux de ses soeurs. Elles se sont souvenues de A ram sam sam, une comptine qu'elles chantaient en France en revenant de l'école. Cette comptine s'est retrouvée en bonne place dans la chanson, et on apprend au passage que la famille Weymouth, qui a des ascendances françaises du côté maternel, a vécu un temps en France.
Le résultat est magistral. Avec près de dix ans d'avance sur De La Soul, pochettes naïves dessinées au crayon de couleur comprises, Tom Tom Club fait entrer le hip hop dans le Daisy age : de la gaieté, de l'humour, des références hippies, de la joie de vivre. Voilà un tube 100% hip-pop optimiste !
Le succès de l'album de Tom Tom Club, dont l'autre single Genius of love a été un tube aux Etats-Unis, aidera à convaincre David Byrne de reprendre l'aventure Talking Heads, et le son de l'album suivant Speaking in tongues est largement influencé par Tom Tom Club, lui-même situé en partie dans la lignée de l'expérience Remain in light.
La version de Wordy rappinghood qu'on trouve sur ce 45 tours géant français est grosso modo celle de l'album mais en Angleterre c'est une version remixée qui est sortie en maxi. Je préfère la version originale.
On trouvait en face B du petit 45 tours (You don't ever stop) Wordy rappinghood, une version instrumentale de la face A, remplacée ici par Elephant. J'ai commis initialement deux erreurs à propos de cette face B : j'ai cru que la maison de disques française l'avait choisie parce que c'est la seule de l'album chantée intégralement en français et j'ai pensé qu'ils avaient fait une erreur sur le titre qui est L'éléphant sur l'album. Eh bien j'avais tout faux puisque cette version n'est pas chantée, ni en français ni dans une autre langue, ce qui explique qu'elle ait écopé d'un titre anglais, Elephant. C'est clairement l'un des titres où Adrian Belew est présent.
L'album Tom Tom Club a été réédité en double CD en 2009 avec son successeur Close to the bone et des bonus, une édition qui comprend les deux titres de ce maxi.
Encore récemment (2013), Chris Frantz et Tina Weymouth ont emmené leur Tom Tom Club en tournée.


Chris Frantz et Tina Weymouth racontent la création de Wordy rappinghood. Extrait de l'émission hollandaise Top 2000 a go go (2009).

12 février 2006

MAX ROMEO : One step forward


Acquis sur le vide-grenier du Jard à Epernay le 12 février 2006
Réf : 6138 101 -- Edité par Island en France en 1976
Support : 45 tours 17 cm
Titres : Chase the devil -/- One step forward

Je vais finir par vraiment apprécier ce vide-grenier mensuel, même par un froid glacial, surtout si j'y trouve à chaque fois quelques disques intéressants. Là, une table tenue par un pro qui affiche en gros "1 € les 33 tours" avec un album de Siouxsie & the Banshees qui dépasse, c'était des plus alléchants.
J'ai ramené plusieurs disques intéressants, mais celui-là, c'est quelque chose ! Il vaut surtout par sa pochette. Non pas que la musique soit mauvaise, loin de là : il s'agit de deux extraits de l'album "War ina Babylon" de Max Romeo, produit par Lee Perry, un grand classique du reggae (Il existe une version single de "One step forward", reprise sur une réédition CD de l'album, mais ici c'est bien la version de l'album).
Je ne sais pas si Max Romeo est déjà tombé sur cette pochette, mais si c'est le cas il a dû se prendre la tête dans les mains, comme la jeune femme dessinée sur la pochette de son album. Ses paroles sont militantes, socialement conscientes, et là ce qui s'est passé c'est que le label et un night-club, le François Patrice - Saint-Hilaire (tout un programme !) ont essayé de lancer nouvelle danse, le reggae. On a donc droit à ces danseurs qu'on dirait échappés d'une version française de "Saturday night fever", et surtout il y a eu, en parallèle à cette "version originale anglaise" de "One step forward" une "version originale française", attribuée à Doudou, avec quasiment la même pochette !
Mais le pire, c'est quand on commence à regarder les paroles. Là où Max Romeo commence effectivement sa chanson par "Ooh yeah ooh yeah, Na na na na na na, un pas en avant, deux pas en arrière", avant de se lancer dans un avertissement martial aux dreadlocks qui se laissent attirer par les sirènes commerciales de Babylone ("Are you a commercialized grabbing at the cash-backs ?), la version française "Oye oye reggae" reste au ras des pâquerettes : "Un pas en avant, deux pas derrière, on danse le reggae", soit le degré zéro de la chanson !
Quant au hit "Chase the devil", qui voit Max Romeo prêt à s'habiller d'acier pour chasser le Malin de la terre, il devient en français une chansonnette fleur bleue, "Vanille et chocolat reggae" : "Tes cheveux sont de la vanille, t'as les yeux couleur chocolat, t'es vraiment le genre de fille que l'on aime tenir dans ses bras." !!
Comme dans l'âge d'or des années 60, les deux versions du disque nous gratifient au dos de la même série de photos expliquant comment danser le reggae (Le dos de pochette est visible sur l'excellent site consacré aux 45 tours de rock français, et vous pouvez même y écouter un court extrait de "Oye oye reggae"). On apprend aussi que les supers costumes sont de David Molho, et la chorégraphie de Victor Upshaw...

30 décembre 2005

JACOB MILLER : Keep on knocking


Acquis dans une boutique spécialisée reggae, à Paris ou à Londres, au tout début des années 1980
Réf : [sans] -- Edité par Joe Gibbs en Jamaïque en 1979
Support : 45 tours 30 cm
Titres : Keep on knocking (Jacob Miller) -- This old man (U Brown) -/- Above rocks bubbler (Joe Gibbs & The Professionals)

J'ai rarement fréquenté les boutiques spécialisées de reggae, mais les rares fois où je l'ai fait (Blue moon, Daddy Kool, Dub Vendor,...) j'ai eu l'impression de pénétrer dans un monde qui m'était étranger, avec tous ces disques sans pochettes, et parfois même sans rondelle avec juste une annotation au feutre. Ça me fait le même effet ces temps-ci quand je m'aventure dans une boutique spécialisée techno. Mais j'ai toujours été bien accueilli dans ces boutiques reggae, et en général j'en ressortais avec un disque de gens que je connaissais (Augustus Pablo, Lee Perry,...).
Jacob Miller, c'est par "Tenement yard" sur la bande originale du film "Rockers" que je l'ai connu. Un pur chef d'oeuvre avec une performance vocale éblouissante.
A l'époque où j'ai acheté ce disque, je cherchais en fait à me procurer l'album avec "Tenement yard" dessus. A défaut, je me suis rabattu sur ce maxi jamaïcain avec une superbe pochette générique du label de Joe Gibbs. "Keep on knocking" est le premier single de Jacob Miller, enregistré en 1974 avec Augustus Pablo (on trouve cette version en CD sur "Who say Jah no dread"), mais il s'agit là d'une autre version, enregistrée pour Joe Gibbs.
La chanson principale est très bonne, même si ça n'a pas grand chose à voir avec "Tenement yard". Le discomix se poursuit avec U Brown, qui enchaîne avec un toast coupé au bout de trois-quatre minutes, mais on a l'impression que le jour de l'enregistrement il était parti pour toaster un bon bout de temps. Son point de départ est une comptine, "This old man".
Comme c'est la coutume pour les maxis discomix jamaïcains, la face B est un dub. J'ai longtemps cru qu'on y entendait Augustus Pablo au mélodica, mais apparemment c'en est plutôt une bonne approximation au clavinet.
En cherchant une reproduction de la pochette du disque sur Internet, je suis tombé sur un site qui estimait ce disque à 220 $. C'est n'importe quoi (d'autres en demandent quatre fois moins), d'autant plus que l'intégralité de ce maxi est reprise sur la compilation CD "I'm just a dread".

30 mai 2020

TIGHTEN UP VOLUME 2


Acquis chez Happy Cash à Dizy le 23 mai 2020
Réf : TTL-7 -- Édité par Trojan en Angleterre en 1969
Support : 33 tours 30 cm
12 titres

Pour les vide-grenier cette année j'y compte même pas. Ce sera presque une bonne surprise s'il y en a quelques-uns d'organisés dans quelques mois (et dans quelles conditions ?). Mais les dépôt-vente, les ressourceries et les Emmaüs ont rouvert et je me suis remis à acheter des disques.
Happy Cash, je passe devant quasiment toutes les semaines mais je n'y vais presque jamais car leur petit rayon de disques est généralement cher et peu intéressant. Mais là, après deux mois de disette, je me suis dit que ça valait le coup d'y faire un tour rapide. Et j'ai bien fait, car il y avait un peu de 33 tours, leurs trucs habituels avec des Sardou à 5 € et des Kiss tout pourris à 15 €, mais il y en avait aussi quelques-uns à 2 € et j'en ai pris deux.
L'un est une réédition d'un album de 1959 de Fats Domino, Sings million record hits, avec notamment Be my guest, qui est réputé être l'un des titres de rhythm and blues qui ont le plus influencé la naissance du ska. Et ça nous fait une transition avec l'autre disque, cette très belle compilation reggae de 1969.
J'avais noté que cet exemplaire avait une pochette générique pour le Volume 3, alors que je sais que, en général, les pochettes de cette série sont illustrées de photos de femmes assez peu vêtues.
Comme il n'y avait pas de mention du numéro de volume sur les étiquettes du rond central, ce n'est qu'après coup que j'ai constaté que j'avais acheté le disque du Volume 2 glissé dans la pochette du Volume 3. Dommage, mais pas grave car le disque en lui-même est excellent.
On ne peut pas tout avoir...! Voici ce qui me manque : La pochette de mon disque Volume 2 et le poster qui était à l'intérieur de ma pochette Volume 3 :





En 1969, le reggae était en train d'exploser en Angleterre et Trojan en était le principal pourvoyeur. Mais cela concernait surtout des 45 tours, dont un bon nombre se retrouvait dans le classement des meilleures ventes. Pour toucher un public plus large et commencer à vendre des albums, Trojan a eu l'idée de sortir Tighten up, une compilation de ses derniers succès à prix économique, vendue dans le circuit de la grande distribution, comme les magasins Woolworth's, l'équivalent des Prisunic français.
Ça a tellement bien marché que huit volumes de Tighten up sont sortis jusqu'en 1973. Sorti quelques mois après le premier, le Volume 2 est celui qui a eu le plus de succès. Si certains des volumes tardifs n'ont connu que trois éditions différentes, on en compte vingt et une chez Discogs pour le 2. La plus récente est un 33 tours picture disc, mais je recommande l'édition Deluxe en double CD, avec les 12 faces B des titres originaux et 24 autres titres bonus. Il y a aussi le coffret triple CD Trojan 'Tighten up' de 2000, avec une sélection de 50 titres pris dans les huit volumes parus.
Ce qui compte, c'est que la réputation de cette compilation est largement méritée. Les douze titres s'enchaînent parfaitement et on passe un très bon moment d'un bout à l'autre.
Pour ce qui est du titre d'ouverture, Long shot kick the bucket des Pioneers, ma génération a découvert cette chanson en 1980 avec la reprise des Specials sur l'EP live Too much too young. Cette version originale de l'histoire du canasson Longshot qui clabote pendant une course est plus chaloupante. S'ensuivent John Jones de Rudy Mills et Fire corner, crédité à Clancy Eccles mais avec le DJ King Stitt au micro. Mon titre préféré est peut-être bien Wreck a buddy des Soul Sisters, basé sur L'enfant au tambour. Il s'agit d'une réponse au Wreck a pum pum de Prince Buster et visiblement la réplique des filles est aussi salée et salace que la chanson du mec. La face se termine sans répit avec le Reggae in your jeggae de Dandy Livingstone et Fattie fattie de Clancy Eccles.
La face B est dominée par trois compositions de Lee Perry. Elle s'ouvre et se ferme avec deux excellents instrumentaux des Upsetters, le tube Return of Django et le déjà bien cinglé Live injection, et au milieu il y a Come into my parlour, un titre chanté par les Bleechers sur une base instrumentale similaire. Les autres titres sont l'excellent et déjà très roots Sufferer des Kingstonians (peut-être bien mon autre titre préféré de l'album), Moonlight lover de l'américaine Joya Landis et Them a laugh and a ki ki des Soulmates (Hi ! Hi !, ça chatouille !).
L'album en entier est en écoute ci-dessous. Même sans vide-grenier et même sans la bonne pochette, si je peux trouver chaque semaine un album paru il y a un demi-siècle de cette qualité pour 2 €, je signe tout de suite !

03 septembre 2023

THE BEE GEES : To love somebody


Acquis chez Damien R. à Avenay Val d'Or le 11 juillet 2023
Réf : 27 811 -- Édité par Polydor en France en 1967
Support : 45 tours 17 cm
Titres : To love somebody -- Spicks and specks -/- Turn of this century -- Close another door

J'avais 14 ans quand le film La fièvre du samedi soir est sorti en 1977, alors pour moi les Bee Gees c'est d'abord des tubes comme Stayin' alive, Night fever, How deep is your love, You should be dancing, que toute la famille connaissait et sur lesquels on dansait lors des fêtes familiales.
Mais très vite, dès que j'ai commencé à affirmer mes goûts musicaux, j'ai rejeté les frères Gibb, leur brushing et leur disco. Pourtant, grâce aux rééditions pas chères de leurs premiers albums qu'on voyait chez les disquaires, j'ai assez vite été conscient de l'importance de leur parcours dans les années 1960. J'ai connu et apprécié des titres comme Massachusetts, I started a joke, New York mining disaster 1941, mais je n'ai jamais creusé la question au-delà de l'achat de quelques 45 tours sixties trouvés pas chers, qui ont souvent leur pochette en papier fin en mauvais état.

J'ai complété la liste en me rendant chez l'ami Damien, qui avait décidé de se débarrasser d'une bonne partie de sa collection de 45 tours. L'an passé, je lui avais notamment acheté le Yankee Horse et un Souchon. Cette fois, je suis reparti avec un bon paquet de belles pièces, dont les deux premiers EP français des Bee Gees. C'est le deuxième que j'ai sélectionné aujourd'hui.

Pour me faciliter les choses, je vais commencer par Spicks and specks, le deuxième titre du disque, mais le premier à être publié en 45 tours, en Australie, en septembre 1966. C'est une très belle chanson, que j'ai d'abord connue par sa reprise par Status Quo en face B en 1968.
Depuis les quelques notes graves de piano en introduction, jusqu'au rythme de marche marqué à la guitare et à la batterie, l'arrangement est relativement sobre et réussi.
Les Bee Gees sont anglais. Ils avaient émigré en Australie avec leurs parents en 1958. Frustrés par leur manque de succès après deux albums et plusieurs singles en Australie, ils ont pris le bateau en janvier 1967 pour aller faire carrière en Angleterre. C'est en chemin qu'ils ont appris que, au bout du compte, Spicks and specks s'était bien vendu et avait été désigné "Single de l'année" par un hit-parade national.
Trop tard pour faire demi-tour. Une nouvelle carrière les attendait et Spicks and specks a été publié en Europe en février 1967. Rétrospectivement, ce n'était peut-être pas plus mal pour les frères Gibb : s'ils étaient restés en Australie, ils y auraient sûrement eu un très grand succès, mais n'auraient peut-être pas eu la même carrière internationale.

Après New York mining disaster 1941 en avril, les Bee Gees ont sorti To love somebody en juin 1967. Ce titre a eu plus de succès aux États-Unis qu'en Angleterre.
Au fil du temps, on a appris des anecdotes intéressantes sur la genèse de cette chanson. D'abord, je n'aurais pas fait le lien moi-même, mais elle pourrait être une grande ballade rhythm and blues. Et pour cause, à l'initiative du nouveau manager anglais des Bee Gees Robert Stigwood, elle aurait été composée à l'origine pour être proposée à Otis Redding (Ils avaient au moins en commun leur label américain, Atlantic). Finalement, ils ont gardé la chanson pour eux, et Otis n'a même pas eu le temps d'en enregistrer éventuellement sa propre version, vu qu'il est mort six mois plus tard.
Tout aussi surprenant, son auteur Barry Gibb a expliqué à Mojo en 2001 que la personne qui lui avait inspiré cette chanson c'était Robert Stigwood lui-même, qui lui avait demandé d'écrire une chanson pour lui.
Et quelle chanson ! Même si c'est de la pop trop orchestrée à mon goût, on est accroché dès les premières paroles ("There's a light, a certain kind of light"). Il y a juste un peu de maladresse dans le refrain, puisque le narrateur amoureux est présomptueux et se permet de parler à la place de l'autre ("Tu ne sais pas ce que c'est d'aimer quelqu'un comme je t'aime"). N'empêche, ce n'est pas trop surprenant que cette chanson soit devenue un classique pour les cérémonies de mariage.

Comme ça m'est souvent arrivé avec des titres des années 1960, j'ai d'abord connu cette chanson par des reprises, Gallon Drunk d'abord en 1996, et surtout Nina Simone, qui avait sorti sa version en single en 1968 et l'a incluse dans l'album du même titre. Sa reprise a eu plus de succès en Angleterre que l'originale et elle en a donné de grandes interprétations sur scène. Elle s'est littéralement appropriée cette chanson.
Aux dernières nouvelles, 223 reprises de To love somebody étaient recensées, dont beaucoup ces dernières années à l'occasion de télé-crochets. Il y le choix, depuis la première chronologiquement, par Lulu, à la version R&B (James Carr à défaut d'Otis), en passant par des interprétations soul (The Mirettes), gospel (The Sweet Inspirations) ou reggae (Busty Brown produit par Lee Perry).

Sur la face B, Turn of the century est le titre d'ouverture de l'album 1st, sorti en juillet 1967 (leur premier album international, mais le troisième en fait; on y trouve aussi To love somebody). C'est un bon exemple de pop psyché orchestrale.
Dans une veine similaire, le dernier titre du 45 tours, Close another door, est aussi le dernier titre de 1st, mais avant ça c'était la face B du single anglais To love somebody.

Si vous voulez vous plonger dans l'univers des Bee Gees et que vous lisez l'anglais, je vous conseille, même sans l'avoir lu, le livre tout récent de Bob Stanley de Saint Etienne, Bee Gees : Children of the world.