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09 août 2012

THE TIMELORDS : Doctorin' the Tardis


Acquis probablement chez Continent à Reims en juillet 1988
Réf : 80387 -- Edité par KLF Communications en France en 1988
Support : 45 tours 30 cm
Titres : Doctorin' the Tardis -/- Doctorin' the Tardis (Radio) -- Doctorin' the Tardis (Minimal)

Voilà un disque parfait. Une grosse blague parfaitement aboutie, un grand succès pop, un coup de maître situationniste, un chef d'oeuvre de Bill Drummond et Jimmy Cauty sur le chemin qui les a menés des Justied Ancients of Mu-Mu en 1987 au succès planétaire de The KLF au tout début des années 1990.
L'histoire de la musique enregistrée a produit des vedettes les plus diverses. Rien qu'ici, on trouve des Chiens Chanteurs ou un solo de marteau-perforateur.  La voiture, quant à elle, quand elle ne sert pas de studio (comme pour Ben Vaughn avec sa Rambler '65), est un sujet inépuisable d'inspiration pour les auteurs-compositeurs, mais là, pour Doctorin' the Tardis, l'unique single de The Timelords, c'est bel et bien une voiture qui est la vedette et le talent du groupe.
Cette voiture, en photo sur la pochette, s'exprime au recto ("Salut ! Je suis Ford Timelord. Je suis une voiture et j'ai fait un disque.") et aussi au verso ("Cher client, Je suis Ford Timelord et je suis le meneur du groupe. Vous vous demandez sûrement comment moi, une voiture de flic amerloque, je suis maintenant un petit gars de l'Essex qui fait des disques. Je suis né à Detroit en 1968, mon père travaillait pour les pontes de l'automobile là-bas, mais en 1970 il a eu une promotion. Et donc la famille a dû déménager à l'usine de Dagenham en Essex, Angleterre. (...) J'ai eu l'idée de tenter ma chance au jeu de la musique car je sais ce que les gens veulent entendre. Alors, j'ai mélangé et assemblé des airs qu'on connait et qu'on aime tous, j'ai fait appel à quelques potes et on a fait ce disque. Pour moi, ça sonne comme un tube. (...)".
Et Ford Timelord, la JAMsmobile qu'on avait déjà vue quelques mois plus tôt sur la pochette de Who killed the JAMs ?, ne se trompait pas : son disque a efféctivement été un tube, n°1 des ventes en Angleterre pendant une semaine, comme l'atteste l'autocollant apposé sur mon maxi en pressage français. De ce point de vue, le coup a été mieux réussi que celui de Creation Records l'année précédente avec Chernobyl baby de Baby Amphetamine.
Les airs connus dont parle Ford Timelord, ce sont principalement l'indicatif de la série télévisée Doctor Who, le Rock 'n' roll de Gary Glitter et Block Buster de The Sweet.
En fait, l'idée de départ de Drummond et Cauty était de faire un titre façon house music (d'où le titre, qui parodie Doctorin' the house de Coldcut) avec leur méthode habituelle de collage et d'échantillonnage. Quand ils se sont rendus compte que le rythme qu'ils avaient concocté était plus proche du Glitter Beat que de la house, ils ont changé leur fusil d'épaule et décidé de faire un titre le plus basique possible, le "plus nauséeux du monde", en prenant le plus petit dénominateur commun de la pop.
J'ai passé ce disque dans Rock comptines sur La Radio Primitive dès juillet 1988. Je l'ai bien sûr enchaîné avec la reprise du Rock 'n' roll de Gary Glitter par The Human League, parce que c'était la seule référence parmi les titres samplés de Doctorin' the Tardis qui me parlait, et parce que la basse synthétique  qu'on y entend me faisait penser à  The Human League. Les autres références, le titre de The Sweet et toutes celles à Doctor Who, je ne les captais pas vraiment.  Pour Doctor Who, surtout, je ne connaissais pas l'indicatif à l'époque, et ne savais pas ce qu'étaient le Tardis et les Daleks.
Drummond et Cauty ne jouent pas une note de musique sur ce disque (Ford Timelord non plus, je vous rassure). Ils se sont contentés de puiser dans leur collection de disques (Bill Drummond raconte en détails comment s'est passée la sélection des disques à sampler dans une des réponses aux cent questions d'interviews qui font la matière de son tout récent livre, 100) et ont fait appel à un spécialiste de la programmation musicale et des séquenceurs, Nick Coler, et aussi à DJ Cesare, un des membres fondateurs des Stereo MC's, qui fera aussi les beaux jours de The KLF.
Une fois le disque sorti, The Timelords ont joué le jeu à fond. Cauty et Drummond sont même passés à Top of the Pops (la BBC a refusé la présence de Ford Timelord dans ses studios) et le disque est donc monté à la première place des ventes en Angleterre (et a été un succès dans d'autres pays). A la fin de l'année, ils ont donc été à nouveau invités à Top of the Pops pour la spéciale Noël, avec cette fois-ci Gary Glitter lui-même comme invité vedette.
Entre-temps, ils avaient publié un livre, The manual (How to have a number one the easy way), un petit guide pratique dans la lignée de tous ces succès d'édition genre Comment ne pas grossir en n'arrêtant pas de fumer, qui donne la recette imparable pour avoir un tube. Je me souviens avoir vu l'édition originale du livre au Virgin Megastore de Londres et avoir pris le temps de le lire de bout en bout (c'est très court) plutôt que de l'acheter. Ce que j'ai regretté par la suite car le livre a très vite été épuisé (j'ai finalement acheté une réédition en petit format en 1998).
Quant à Drummond et Cauty, ils n'ont pas sorti d'autre disque des Timelords, mais ils ont prouvé la qualité de leur recette du succès en étant avec The KLF l'un des groupes au monde à vendre le plus de singles pour l'année 1991. Ford Timelord n'a pas pour autant été mis au rencart après son succès : la voiture apparait en 1989 sur la pochette de Kylie said to Jason mais elle est supplantée par un camion à glaces en 1991 sur celle de Justified & ancient.




The Timelords, la vidéo de Doctorin' the Tardis.


The Timelords, Doctorin' the Tardis, à Top of the Pops, au printemps 1988.


The Timelords, Doctorin' the Tardis, dans l'émission spécial Noël 1988 de Top of the Pops, avec Gary Glitter en invité vedette.

12 novembre 2008

THE JUSTIFIED ANCIENTS OF MU MU : 1987 (What the fuck is going on ?)


Acquis chez New Rose à Paris le 1er septembre 1987
Réf : JAMS LP 1 -- Edité par The Sound of Mu(sic) en Angleterre en 1987
Support : 33 tours 30 cm
7 titres

Je n'ai pas un très très grand mérite à ne pas avoir raté l'occasion qui m'a été donnée d'acheter ce disque la seule fois où elle s'est présentée.
Après tout, j'avais suivi de près les productions de Bill Drummond et David Balfe sous le nom des Chameleons pour Echo and the Bunnymen et les Teardrop Explodes. J'avais même acheté un 45 tours de Lori & the Chameleons. J'avais serré la main de Bill Drummond moins d'un an plus tôt, et j'avais suivi les premières aventures des Justified Ancients of Mu Mu dans la presse depuis le début de l'année 1987, avec le buzz qu'ils avaient créé en détournant des panneaux publicitaires pour y apposer leur slogan "Shag! Shag! Shag!" puis la sortie et les chroniques de leur single All you need is love, dont j'avais entendu parler mais que je n'avais ni écouté ni acheté.
Alors, quand j'ai vu ce disque en présentation au-dessus du rayon 33 tours de New Rose, j'ai tout de suite reconnu le logo du groupe et je savais à quoi j'avais à faire. En plus, pour je ne sais quelle raison, New Rose le vendait à 45 F., le prix d'un maxi single plutôt que celui d'un album. Sachant que je ne résiste jamais à une bonne affaire, il y avait peu de chances que je sorte de chez New Rose sans avoir 1987 (What the fuck is going on ?) sous le bras !
Ce disque est le premier d'une série qui a mené Bill Drummond et Jimmy Cauty au succès de The KLF, via les Timelords. L'histoire/La légende du groupe a souvent été racontée, notamment par Bill Drummond lui-même dans son livre 45 et dans le tout récent 17 : Le 1er janvier 1987, Bill Drummond décide de faire un disque de hip hop à base de samples. Il appelle son pote Jimmy Cauty, ancien du groupe Brilliant, avec qui il avait eu l'occasion de découvrir la production à base d'échantillons d'autres disques en regardant travailler le producteur Pete Waterman, de Stock Aitken Waterman sur la production du single It's a man's man's world. Armés d'un sampler primitif, d'une boite à rythmes, d'un ordinateur Apple II et de micros, ils commencent à produire et à distribuer dès le printemps 1987 (en "white label" hors commerce dans un premier temps) des titres comme le premier single All you need is love, bourrés d'échantillons illégaux pris sur d'autres disques. Soi-disant qu'ils pensaient ne pas être embêtés car leurs disques resteraient underground...
Toujours est-il que la presse les chronique et relaie leurs premiers coups médiatiques, comme celui des panneaux publicitaires, et lorsque sort en juin 1987 leur premier album 1987 (What the fuck is going on ?), les avocats d'ABBA (largement samplé sur The Queen and I) et la MCPS (l'équivalent de la SDRM chez nous, partie de la SACEM) leur sont rapidement tombés dessus.
Fin août 1987, la MCPS ordonne aux JAMs de détruire leur stock de disques. En septembre, sans prendre de rendez-vous et accompagnés d'un journaliste du NME, ils se rendent en Suède en ferry pour discuter avec ABBA. Inutile de dire que la discussion n'a pas été au-delà de la diffusion à fort volume de The Queen and I à l'extérieur des bureaux du groupe !
Alors que j'étais reparti de la Gare de l'Est avec mon album sous le bras depuis quelques jours à peine, le disque était retiré de la vente, The JAMs avaient brûlé leur stock de l'album dans un champ en Suède (ce qui leur a procuré la couverture du NME et la pochette de leur deuxième et dernier album Who killed The JAMs ?) et racheté "les 5 derniers exemplaires" du disque chez un disquaire pour les mettre en vente à 1 000 £ pièce via une pleine page de pub dans la presse, ce qui n'était pas illégal selon eux.
En même temps qu'ils retiraient le disque de la vente, les Justified Ancients of Mu Mu le ressortaient dans une version expurgée de ses samples illégaux, 1987 (The JAMs 45 edits), qui du coup tenait sur un maxi 45 tours. Les notes de pochette contenaient des instructions hilarantes pour recréer chez soi le disque original à l'aide d'un tourne-disques, des disques samplés, d'une télé et d'un micro, je crois me souvenir. Je n'ai qu'un regret, c'est de ne pas avoir acheté ce disque lorsque je suis tombé dessus chez un disquaire d'une petite ville au fin fond de la Bavière, près de la frontière autrichienne. Il faut dire que, ce jour-là, j'ai préféré consacrer mes finances à deux disques KLF Communications que je ne connaissais pas, Down town des JAMs et un maxi de Disco 2000.
On l'a compris, ce disque retiré du commerce tient une place particulière dans l'histoire de la musique enregistrée. Il est très rare, mais de nos jours on peut s'en procurer l'intégralité des titres gratuitement d'un seul clic. Mais pour autant, est-ce que le disque lui-même vaut quelque chose ?
Et bien pour moi la réponse est oui ! Déjà, il y a ce fameux The queen and I, qui est le titre du disque que j'ai toujours le plus écouté. J'ai grandi avec ABBA en fond sonore, mais avant d'écouter 1987 je ne connaissais en fait pas bien du tout Dancing queen, le disque presque entièrement utilisé par les JAMs pour ce titre. On comprend que ça ait énervé ABBA, pas tellement de voir leur tube repompé intégralement, avec un rap de King Boy Drummond, mais d'entendre leur refrain suivi par une voix trafiquée façon canard qui le reprend en s'en moquant ouvertement ! C'était tellement bon qu'avec Phil Sex et Raoul Ketchup nous avions presque immédiatement re-piraté ce disque pour l'intégrer au génrique de notre émission Rock Comptines sur La Radio Primitive. La chanson, après avoir été interrompue plusieurs fois par Johnny Rotten qui éructe "God save the queen" jusqu'à ce que quelqu'un enlève le bras de la platine après qu'il a crié "Destroy !", est suivie par un long extrait de Top of the Pops.
Généralement, les interludes sur l'album sont d'ailleurs excellents, comme l'enregistrement d'un message de sécurité du métro londonien, qui renvoie immédiatement le touriste à sa nostalgie de Londres ("Mind the gap... Stand clear of the doors please") ou Me ru con, une chanson vietnamienne chantée a cappella par Duy Khiem. Khiem était d'ailleurs présent pour enregistrer des cuivres pour l'album. Car, si l'agencement de samples et de raps constitue l'ossature du disque, on a tendance parfois à oublier qu'il y a un apport musical complémentaire, avec du sax et d'autres cuivres, donc , et surtout des choeurs.
Ce sont ces choeurs, qui prendront encore plus d'importance sur le deuxième album, qui fournissent à mon goût les meilleurs moments de l'album en-dehors de The Queen and I : l'ode à Rockman Rock qui constitue toute la deuxième moitié de Rockman Rock (Parts 2 and 3), l'ébauche de Justified and ancient intégrée à Hey hey we are not The Monkees et la ritournelle reprise en boucle comme refrain sur All you need is love. Mais l'intérêt du travail musical fait pour intégrer samples et rap sur un titre comme Don't Take Five (Take What You Want), et plus globalement sur tout le disque, ne doit pas être masqué par le goût de la provocation et de la bonne blague de Bill Drummond et Jimmy Cauty.
De ce goût, ils nous ont fait largement profiter par la suite, en commençant dès 1988 par Doctorin' the Tardis, un n°1 au hit-parade attribué à leur voiture de police américaine, suivi des nombreux tubes de The KLF.



Le catalogue de produits dérivés photocopié inséré dans l'album. Je trouve que, à 3 000 £, la voiture de police n'est pas chère par rapport au marteau-piqueur à 4 000 £. A moins bien sûr que la voiture ne soit qu'un modèle réduit !

12 avril 2008

THE JUSTIFIED ANCIENTS OF MU MU : It's grim up North


Acquis à Paris ou à Reims fin 1991
Réf : JAMS 028CD -- Edité par KLF Communications en Angleterre en 1991
Support : CD 12 cm
Titres : It's grim up North (radio edit) -- It's grim up North (Part 1) -- It's grim up North (Part 2) -- Jerusalem on the moors

En ces temps où le pays est pris d'un panurgisme chtinématographique, il est utile de ressortir cet ultime single des Justified Ancients of Mu Mu.
En fait, Rockman Rock et King Boy D sont probablement les seules personnes au monde à savoir pourquoi ce disque n'est pas sorti sous le nom de The KLF, comme leurs trois ou quatre précédents tubes. Mais cette raison est probablement toute simple : The KLF sortait au même moment la nouvelle version "grand public" de Justifed and ancient, avec Tammy Wynette, alors que It's grim up North est un titre techno-rave qui n'avait aucune chance de marcher autant que Wha time is love ? ou 3 AM eternal.
It's grim up North est d'ailleurs très loin d'être mon morceau préféré des JAMs, mais c'est une bonne blague entièrement basée sur une litanie de noms de villes du Nord de l'Angleterre (qui, selon la tradition, commence à Watford, à 30 km de Londres) et sur les clichés qui s'y attachent, clichés qui sont visiblement très proches de ceux sur le Nord de la France : l'image du Nord c'est du noir et du blanc (comme le clip des JAMs), qui se résume en fait à du gris pluvieux. Le Nord, c'est moche, c'est morne et c'est mort.
Alors que la saison des communions et des mariages débute, je parierais qu'une version en français de It's grim up North, dansée en chenille, pourrait permettre à un émule musicale de Dany Boon de tout casser dans le Nord-Pas de Calais.
Les paroles de ce tube pourraient ressembler à ça :

C'est mort le Nord

Roissy
A1
A16
A26
La Panne

Bruay
Outreau
Ronchin
Le Quesnoy
Bergues

Roubaix
Wattrelos
Stenvoorde
Armentières
Ypres

Liévin
Dunkerque
Hénin-Beaumont
Maubeuge
Douai

sont tous dans le Nord

Calais
Béthune
Hazebrouck
Vimy
Lille

Avesnes
Maroilles
Bailleul aux Cornailles
Andruicq
Fruges

Orchies
Houdain
Bapaume
Denain
Seclin

Hucqueliers
Wissant
Cassel
Mouscron
La Bassée

C'est mort le Nord
C'est mort le Nord

14 décembre 2006

BILL DRUMMOND : 45


Acquis par correspondance en Angleterre via Amazon en octobre 2006
Réf : 0 316 85385 2 -- Edité par Little, Brown en Angleterre en 2000
Support : 361 p. 17 cm
40 titres

Ça y est. Il délire ! Un livre dans Blogonzeureux!
Bon OK, je veux bien l'admettre, j'ai théoriquement choisi de parler uniquement de disques ici. Mais s'il y a jamais eu un livre qui ressemble d'aussi près à un disque, c'est bien celui-ci ! Et pas parce qu'il y aurait un 45 tours ou un CD inclus dans ses pages. Rien de tout ça. Mais outre qu'il s'intitule "45", comme dans "45 tours" ou "45 ans", ce livre est au format d'une pochette de 45 tours, et il en existe même cinq exemplaires hors commerce au format 33 tours ! (Avec plus de pages, bien sûr. Bill Drummond les a présentés en public au moment de la sortie du livre en fournissant des stylos aux lecteurs pour qu'ils puissent faire des commentaires directement sur les pages).
"45" n'est pas un livre sur la musique, mais la musique y est très présente. On l'a parfois comparé à "Une année aux appendices gonflés" de Brian Eno, et effectivement c'est le probablement le livre qui se rapproche le plus de "45", à la fois dans la forme adoptée et le contenu. Mais là où Eno restait proche de l'idée d'un carnet de bord écrit pendant un an, Bill Drummond a choisi d'élargir son propos. Certes, les textes ont été écrits sur une période d'environ un an avant et après son 45ème anniversaire, le 29 avril 1998, mais les histoires qu'il raconte couvrent une période qui va de sa jeunesse à ses activités dans sa quarante-sixième année. Il compte les relire lorsqu'il aura 78 ans.
L'amateur de musique trouve son bonheur dans ce livre. Bill Drummond y revient sur le Liverpool de la fin des années 1970 et du tout début des années 80, quand il a monté le label Zoo avec David Balfe et s'est retrouvé à manager Echo & The Bunnymen et The Teardrop Explodes, et il est aussi question, entre autres, de l'enregistrement à Nashville des vocaux de Tammy Wynette pour le "Justified and ancient" de KLF, de comment Robbie Williams a failli se joindre ponctuellement aux Justified Ancients of Mu Mu en 1995, d'une rencontre impromptue avec Peter Green, le guitariste original de Fleetwood Mac (voir ci-dessous), de l'erreur que fut le retour très ponctuel de The KLF sous le nom de 2K pour le single et le spectacle de 23 minutes "Fuck the millenium" ou de la déception causée par la réalisation, à l'occasion d'un concert des Residents au début des années 80, que les membres de ce groupe mythique n'étaient après tout que des américains moyens d'êge moyen.
Pour ce qui est des activités plus récentes de Bill Drummond dont il est question ici, elles se divisent en deux camps : les "coups" montés avec sa bande (son compère de KLF Jimmy Cauty, Z., alias Zodiac Mindwarp, et Gimpo) et ses interventions dans le milieu de l'art, dans lesquelles il s'implique de plus en plus (il est co-propriétaire d'un centre d'art à Londres, The Foundry, et fédère ses propres projets sur le site Penkiln Burn). Cela nous vaut quelques récits savoureux, comme cette veille de Noël qui a vu la bande entreprendre de distribuer un cube de 6750 cannettes de bière à des pauvres dans les rues de Londres, ou cette action artistique dans un centre d'art en Irlande qui a principalement consisté à faire de la soupe pour une trentaine de jeunes artistes.
Les récits sont présentés comme ayant été vécus, et on dispose de suffisamment d'éléments pour savoir que c'est bien le cas pour une grande partie d'entre eux. Mais avec Bill Drummond, on n'est jamais sûr de rien. Il échafaude tellement de coups plus improbables les uns que les autres (comme avoir un tube n° 1 au hit-parade chanté une voiture), et en réalise effectivement un si grand nombre (comme être n° 1 au hit-parade avec "Doctorin' the Tardis" des Timelords, dont le leader est une voiture), qu'on ne sait jamais trop bien où se situer. Il est plus que probable cependant que certains des projets dont il est question ici n'ont pas connu d'autre réalisation que de passer du cerveau fertile de Bill Drummond à l'encre des pages de ce livre, comme "Gimpo's 25", où il est question de rouler 25 h en camionnette sur l'autoroute périphérique circulaire de Londres M25 pour voir où elle mène, ou ce projet, qui aurait été annulé au dernier moment, d'accrocher sur un pylône au bord d'une autoroute deux cadavres de vache, en pleine crise de la vache folle.
D'un bout à l'autre, Drummond commente son projet d'écriture de ce livre, et se présente comme un quarantenaire un peu dépassé, père de jeunes enfants, qui boit du thé à longueur de journée et se réfugie à la bibliothèque locale pour travailler à son livre, comme il le décrit avec un luxe de détails dans "My modern life".
Cette édition originale a fait l'objet d'au moins trois tirages. "45" a également été édité en poche, avec à chaque fois d'excellentes chroniques, mais il n'a malheureusement pas été traduit en français (Si jamais un éditeur qui lirait ces lignes est intéressé, je suis prêt à envisager de me lancer dans l'aventure de la traduction de ce pavé !). En attendant, et surtout pour les non-anglicistes, je vous en propose quand même un court chapitre ci-dessous.


Bill Drummond en 2004 (photo : Jason Bye)

Les dix meilleurs extraits de "45" selon le label Fierce Panda.


Le chassé d'autographe
J'ai le siège près de la fenêtre. L'avion s'incline. En-dessous, je vois les rues ternes et sinistres de Düsseldorf. C'est une aube grise sur le cœur industriel de l'Allemagne. Nous grimpons dans les nuages, et le Vaterland disparaît. Je me sens bien dans un sens un peu suffisant et auto-satisfait. J'ai dans les mains un exemplaire de Das handbuch (Der schnelle Weg zum nr 1 Hit). C'est la traduction allemande du Manuel (Comment avoir facilement un n° 1 au Hit Parade). Il est superbe. Les éditeurs allemands ont fait du bon boulot. Vraiment mignon, au format poche. Je le feuillette, en scrutant ces mots allemands que je ne comprends pas, et je biche. Ce sont des mots que j'ai écrits, et quelqu'un a pensé qu'ils étaient tellement bons qu'ils méritaient d'être traduits dans une autre langue. Vous comprenez bien à la façon dont je décris cette situation que j'ai bien conscience de la futilité de mon auto-satisfaction, mais je ne peux pas m'en empêcher. Ce que je veux dire, c'est qu'on a tous le droit d'être content de soi de temps en temps. Un peu de vanité inoffensive n'a jamais fait de mal à personne. Je suis resté en Allemagne moins de vingt-quatre heures. Les éditeurs ont payé pour me faire venir, ils m'ont bien nourri, l'hôtel était bien et les gens amicaux et intéressés. Mon égo a été caressé dans le sens du poil.
Je soulève le livre et prends une grosse inspiration au-dessus de ses pages toutes neuves. Il sent fort, comme c'est le cas pour tous les livres qui sortent de chez l'imprimeur. L'encre est à peine sèche. J'ai aussi un exemplaire de l'édition originale anglaise de 1988. Je lis les paragraphes d'introduction. Ils sonnent toujours aussi juste pour moi que lorsque je les ai écrits, il y a plus de dix ans. Dans le siège à côté de moi il y a un homme d'un peu plus de quarante ans. Une touffe épaisse de cheveux grisonnants, un jean moulant, des boutons de chemise suffisamment ouverts pour révéler une poitrine de mâle. Un téléphone portable dans une housse à la ceinture et un gros trousseau de clés qui pend à côté du téléphone. L'image éternelle du roadie anglais typique. A une époque, je l'aurais méprisé pour être un tel cliché rock'n'roll. Maintenant, je ressens une chaleur nostalgique pour la survivance de cette sous-espèce, pas comme une pièce de musée ou un acteur tenant ce rôle dans Wayne's world II, mais bien vivante, marchant, parlant et sans aucune ironie en vue. Il flirte avec l'hôtesse de l'air. Il feuillette son exemplaire du magazine de la compagnie aérienne. Le chariot du petit-déjeuner approche.
"Hé, Pete, tu veux un petit-déj ?" S'il est bien un roadie, je suppose qu'il s'adresse à celui dont il s'occupe. Je jette un coup d'œil pour voir quel jeune loup peut bien être assis sur le siège de l'autre côté de l'allée. Mais son compagnon n'a rien de rock'n'roll. C'est un homme qui approche du troisième âge, en surpoids, chauve au-dessus avec des mèches de cheveux désordonnées sur les côtés. Sa lèvre épaisse et son nez épais et arrondi sont du genre de ceux qu'un caricaturiste d'une époque moins politiquement correcte aurait utilisé pour décrire un juif vieillissant de l'East End. Ses habits, propres et bien repassés, ne sont pas du tout déplacés pour un homme de son âge et de sa stature physique.
C'est quand ce Pete tourne la tête pour répondre à son "roadie" que toutes les pensées futiles de Das Handbuch s'évacuent de mon corps, trente ans de ma vie s'évaporent, et je suis en présence de God. Non, pas Eric Clapton : c'est l'authentique, c'est Peter Green. Oubliez Clapton , Jeff Beck et toutes les centaines d'autres bidouilleurs et bras cassés blancs des douze mesures. C'est le seul guitariste (et chanteur) britannique qui ait jamais pu prétendre être un joueur de blues blanc sans passer pour une blague du Bonzo Dog Doo Dah Band. C'est inutile d'essayer d'expliquer ça rationnellement. Ça a à voir avec le fait d'avoir 15 ans en octobre 68 et d'écouter "Albatross" pour la première fois tard le soir à Radio Luxembourg alors que j'étais allongé dans mon lit, incapable de me sortir les jambes de Linda Ballantyne de la tête. Ça a à voir avec le fait qu'un groupe de blues underground a parcouru tout le chemin jusqu'au Numéro 1 avec le meilleur single instrumental depuis "Telstar", sans avoir à sacrifier ses principes de puristes en enregistrant un titre gai, kitsch et formaté pour la radio. Attendez une minute, ce n'était pas seulement le meilleur instrumental depuis "Telstar", c'était le plus touchant, original, évocateur, étrange… En fait, c'est le meilleur numéro 1 anglais de tous les temps.
Comme tout bon citoyen de centre-gauche, je déteste cette idée que les gens soient impressionnés par la notion de célébrité, le culte de la personnalité, les listes de vedettes de premier, second et troisième plan. Je lis le Guardian, merde ! En tant qu'homme moderne déboussolé, je ne peux pas être plus politiquement correct que je le suis. Mais je ne peux pas m'en empêcher. Je pourrais essayer de jouer le coup à l'ironie en disant "Je ne suis pas digne de vous, je ne suis pas digne", mais ce serait facile et irrespectueux. Peter Green décline l'offre de petit-déjeuner de son accompagnateur et s'endort au lieu de manger. Sa tête tombe en avant sur sa poitrine. C'est le sommeil d'un homme vieilli et fatigué. Je rassemble mon courage et je me tourne vers mon voisin immédiat.
"Excusez-moi, est-ce que vous travaillez avec M. Green ?"
"Ouais, Je suis son ingénieur du son."
"Est-ce qu'il a joué en concert en Allemagne ?"
"Ouais. On a fait une émission télé en direct hier soir. Comment l'avez-vous reconnu ?"
"Les yeux." Je ne veux pas dire que j'ai vu des photos de lui de temps en temps au fil des décennies, des photos qui témoignaient des ravages de la vie.
"C'est à cause de lui que j'ai acheté ma première guitare."
"Ouais, vous et des milliers d'autres."
Ma fierté est un peu piquée par ça. J'ai envie de lui dire, "Mais moi j'ai persévéré et j'ai obtenu un succès international dans la pop." Mais j'entends alors dans ma tête le refrain trépignant de "Doctorin' the Tardis", et je repousse furtivement l'exemplaire de Das Handbuch sous ma veste comme si c'était une revue cochonne. J'étrangle ma petite musique interne trépignante et je la remplace par l'envahissante mélancolie d' "Albatross" ; les deux guitares slide qui se répondent, le battement de la basse en trois temps sur une note, les roulements de cymbale assourdis qui montent et qui descendent. Il n'y avait rien d'autre sur le disque, à part le désir parfaitement humain de vivre autre chose qu'un retour de concert dans les Midlands en camionnette, avec encore un petit déjeuner graisseux à la station-service de Watfod Gap à cinq heures du matin.
"Albatross" s'enchaîne avec l'intro à la guitare de "Man of the world". C'est le single suivant, sorti le mois de mon seizième anniversaire, qui a culminé à la deuxième place.

Shall I tell you about my life
They say I'm a man of the world
I've flown across every time
I've seen lots of pretty girls

I guess I've got everything I need
I wouldn't ask for more
And there's no one I'd rather be
I just wish I'd never been born

(Est-il utile que je te raconte ma vie
On dit que je suis un homme du monde
Je l'ai survolé de part en part
J'ai vu des tas de belles filles

Je suppose que j'ai tout ce qu'il me faut
Je n'en demanderais pas plus
Il n'y a personne d'autre que je souhaiterais être
J'aimerais seulement ne jamais être né)

Ensuite il y avait quelque chose à propos d'une femme qui le faisait se sentir comme un homme, un vrai.

I could tell you about my life
And keep you amused I'm sure.
About all the times I've lied
And how I don't want to be sad any more
And how I wish I was in love

(Je pourrais te raconter ma vie
Et bien te faire rire j'en suis sûr.
A propos de toutes ces fois où j'ai menti
Et comme j'aimerais ne plus jamais être triste
Et comme j'aimerais être amoureux)

Ce sont des paroles dans lesquelles un garçon qui vient d'avoir seize ans, vierge dans tous les sens du terme, pouvait se projeter. L'accord harmonique final en mineur sur l'octave est mon accord enregistré préféré de tous les disques de tous les temps. Les autres groupes de British Blues de l'époque étaient soient en train d'inventer le heavy metal soient en train de partir en couilles. Je caressais l'idée que seul Peter Green ressentait la douleur sous-jacente du blues des noirs, parvenait à transcender tout ce côté condescendant de merde du gars blanc qui chante le truc du noir, se débarrassait de l'imitation du cri et du grognement des noirs et du cadre des douze mesures pour le faire évoluer vers quelque chose qui sonnait vrai pour un jeune blanc-bec de Londres.
Je fais une tentative pour ingérer mon petit-déjeuner aérien. Le capitaine annonce que nous sommes actuellement à 32 000 pieds au-dessus de Rotterdam. Peter Green s'est réveillé. Il a un magazine sur les genoux et il rigole tout seul. Je me tords le cou pour voir ce qu'il lit. Loaded. Peter Green lit Loaded, le magazine le plus détestable de tous les magazines actuellement publiés en Grande-Bretagne, et il prend du bon temps. Le riff de guitare d'intro de "Oh well" me vient en tête. Un riff de guitare que j'ai passer l'hiver 69-70 à essayer de maîtriser alors que j'aurais dû être en train d'écrire mes dissertations d'histoire médiévale pour le bac. " When I talk to God he said 'I understand', He said 'Stick by me, I'll be your guiding hand' " (" Quand j'ai parlé à Dieu il a dit 'Je comprends', Il a dit 'Suis-moi, je te guiderai' "). C'étaient presque les seules paroles d'une performance par ailleurs instrumentale de près de sept minutes. Comment a-t-il bien pu persuader sa maison de disques que ce titre bizarre et non commercial devait être la première sortie de son groupe sur un nouveau label ? Ça a été numéro deux dans les charts la même semaine que "Bad moon rising" de Creedence Clearwater Revival a été numéro un. Ces vers très peu pop me sont restés en mémoire au fil des années, me revenant de temps en temps au moment où je m'y attends le moins, quand j'attends le bus ou que je regarde un film. Il est clair que le petit déjeuner de la compagnie est immangeable ; je lève les yeux pour voir ce que fait Peter Green. Il déplie le poster de la pin-up Emma B. (un jeune mannequin qui monte, pas la Spice Girl) des pages centrales de Loaded. On voit sa belle et ample poitrine s'extirper de sa robe de soirée noire et moulante. La nana parfaite pour Loaded. Ils savent ce qu'on veut. Peter Green rigole encore dans sa barbe.

Je rassemble mon courage pour demander à l'ingénieur du son (notez bien, pas un simple roadie) à côté de moi "M. Green accepterait-il de signer un autographe pour moi ?"
"Hé, Pete, ce gars voudrait que tu lui signes un autographe."
"Pas si c'est pour qu'il le mette en boule et le jette."
"Non ! Jamais je ne ferais ça." Je lui tends mon carnet et mon stylo.
"Qu'est-ce que vous voulez que j'écrive ?" Peter Green me parle directement, moi qui n'ai jamais réussi à apprendre à jouer "Man of the world" de bout en bout, et encore à déchiffrer toutes les paroles.
"Pour Bill – C'est tout." Je le regarde alors que sa main gribouille inconfortablement quelque chose sur la couverture intérieure de mon carnet noir. Puis il me le repasse. "Pour Bill de la part de Peter…" et je n'arrive pas à déchiffrer ce qu'il a écrit comme nom de famille.
"Qu'est-ce qu'il y a d'écrit ?" Je demande à l'ingénieur du son.
"Greenbaum. C'est son vrai nom."
Sa signature n'a pas particulièrement d'emphase artistique. Rien d'affecté ni de travaillé. Quand c'est arrivé à l'occasion qu'on me demande un autographe, je détestais ça. C'était détestable, gênant et merdique. Jimmy et moi expliquions au chasseur d'autographe, quel qu'il fut, que tout le concept de l'autographe était un truc méprisable favorisant l'élitisme, et ensuite on tentait de persuader le chasseur que nous serions très heureux de lui serrer la main, cela nous semblant plus équitable. Bien que nous réussissions généralement à leur imposer d'accepter notre poignée de main sans valeur, ils avaient toujours l'ai désappointés. Un jour, alors que je quittais les studios de la BBC après avoir enregistré un passage à Top of the Pops, une fan s'est approchée, son carnet ouvert et tout prêt. J'allais me lancer dans mon argumentaire de la poignée de mains quand elle a dit, "Etes-vous quelqu'un de célèbre ?"
L'index de ma main droite trace les lettres de Peter Greenbaum. La main qui a écrit et joué ces accords hurlants de "Green Manalishi" a touché ce papier. "Green Manalishi" est le dernier du plus parfait des quartets de hit singles jamais enregistrés par un seul groupe. C'est quelque chose que même les Beatles n'ont pas réussi à faire. En tout cas, aucun de ces comiques maquillés dont la décennie suivante a été encombrée ne s'en est jamais approché. (Sachant que moi j'étais trop Vieux et Sage pour marcher dans quelque chose d'aussi facile que le glam rock.)
"Green Manalishi" est sorti en mai 1970, le même mois que le proviseur m'a surpris à lire un exemplaire d'Oz dans le CDI et a recommandé que je quitte le lycée pour chercher du travail dans la sidérurgie. Ma mère, très inquiète, a payé pour que j'aille dans un coûteux cabinet-conseil privé à Londres. J'ai passé une journée entière à faire des tests alambiqués et à répondre à des questions. Ils ont découvert que j'étais adroit de mes mains et que j'aimais la musique. Après avoir empoché l'argent de ma mère et étudié mes tests ils ont suggéré que je m'oriente vers le métier de facteur de violon. "Et comment je fais ?", je pense que j'ai demandé. "En allant dans une école d'arts appliqués." J'ai appelé l'école d'arts appliqués d'High Wycombe. Ils ont dit qu'ils seraient d'accord pour m'inscrire, mais qu'il fallait d'abord que je passe un diplôme à Bac + 2 aux Beaux-Arts. Ce que je n'ai dit à personne c'est qu'un disque intitulé "Green Manalishi" venait de sortir, et que la seule chose que je voulais vraiment faire c'était faire un disque qui essaierait d'une façon ou d'une autre d'être aussi étrange, effrayant et séduisant que ça.

Je n'ai jamais su ce qu'était un Green Manalishi. Ce n'était pas dans le dictionnaire d'anglais d'Oxford. Une sorte de démon, je me disais. "Green Manalishi" n'a été que dixième dans les hits parades. C'est pas longtemps après la sortie du disque que j'ai appris en lisant le Melody Maker que Peter Green avait quitté le groupe, fait don de tout son argent et était devenu fossoyeur. De mon point de vue, c'était la chose la plus cool au monde à faire. Bien mieux que le gâchis pathétique dans lequel les Beatles s'étaient retrouvés. Un million d'années lumière de fois mieux que ses acolytes guitaristes du British Blues Boom mentionnés plus haut, qui ont entrepris de produire le plus gros catalogue de merde prétentieuse qui a jamais rempli les bacs du magasin HMV près de chez moi et les stades dans le monde entier. Comme tout vieux rocker érudit vous l'expliquera, après avoir quitté son groupe, Peter Green a sombré pendant des années dans la maladie mentale, la quasi-clochardisation et le purgatoire pop. Dans le même temps, les membres de son groupe ont cherché de nouvelles recrues, se sont installés en Californie, et sont devenus le groupe le plus vendeur des années 70. Dans les vingt-huit années qui se sont écoulées depuis que Peter Green a empoigné une pelle de fossoyeur, il est arrivé qu'on retrouve sa trace, qu'on le mette dans un studio et qu'on lui colle une guitare dans les mains avec la lampe rouge allumée. Le résultat, d'après ce que j'en sais, n'a jamais été que le lointain écho de ses réussites passées. Bien que je possède un exemplaire du premier de ces disques, "The end of the game", et qu'il occupe effectivement une place étrange et affectueuse dans mon cœur, en aucun cas je n'aurais envie d'écouter la moindre note de tous les autres.
"Puis-je poser une question à M. Green ?"
"Hey Pete, il veut te poser une question."
"On me pose toujours les mêmes questions." je l'entends marmonner. J'essaie désespérément de penser à quelque chose qu'on ne lui aura jamais demandé avant de toute sa vie, quelque chose de profond. Quelque chose qui lui fera penser que je suis quelqu'un qui vaut la peine qu'on lui réponde, que je suis en phase avec son âme torturée. Que je comprends. Une fois de plus, comme vous pouvez le deviner à la façon dont je laisse cette histoire s'embringuer, je veux que vous le lecteur vous vous rendiez compte que je suis tout à fait capable de me tenir à côté de moi-même et de penser , "Quel trou du cul tu fais, Drummond." Je suis ce type de fan bavantr d'admiration qui veut faire de l'objet de son adulation un héros de quelque Mont Olympe du rock'n'roll. Il y a eu des moments dans le passé où les rôles ont été complètement inversés, quand je poussais mon caddie dans un supermarché ou que je chargeais les gosses à l'arrière de la Volvo et qu'un individu mal préparé dont la vie quotidienne entrait momentanément en collision avec la mienne me demandait :
"Pardon, vous n'êtes pas Bill Drummond ?"
"Si."
"Je voulais juste vous dire…" ou "Excusez-moi, est-ce que je peux vous demander…", et quoi que ce soit qu'ils disent ou demandent et quelle que soit ma réponse, ce n'est pas ce qu'ils veulent entendre. Il y a généralement quelque chose dans leur regard que j'ai été impliqué quelque part dans le passé dans quelque chose qui a eu un impact sur leur évolution à l'adolescence, une évolution qui les embarrasse peut-être maintenant, ou dans le meilleur des cas elle leur inspire une certaine nostalgie. Mais ils ne peuvent pas s'en empêcher, et maintenant, bien que je sache tout ça, je ne peux pas m'en empêcher non plus. J'essaie désespérément de trouver une question qui n'a jamais été posée à Peter Green, mais qui ne sera malgré tout pas mal interprétée comme méprisante pour sa réputation blessée. Mais aucune question géniale de me vient avant que je bafouille : "Je parie qu'on ne vous a jamais demandé combien de tâches a le léopard sur la pochette de End of the game ? Il ne dit pas, "Quelle question intéressante ! Vous avez raison, on ne me l'a jamais posée auparavant." Ce qu'il dit, c'est "Je n'ai rien eu à voir avec le choix de la pochette." Si je n'étais pas dans un avion, je m'enfoncerais bien dans le sol.
Je ressors mon exemplaire de Das Handbuch et je commence à le parcourir page à page, en comparant les titres originaux des chapitres avec leur traduction et en me demandant ce que donne ma description du génie que fut Steve Wright en allemand. Page cinquante-huit, titre de chapitre, "Groove". Il n'existe apparemment pas de traduction allemande pour ce mot. Je tourne la page soixante-trois en m'attendant à voir la traduction de "Refrain et titre" sur la page soixante-quatre. Ce que je découvre est "Tonarten, noten und akkorde". Même avec ma connaissance rudimentaire de la langue allemande je sais que c'est plus probablement la traduction du titre de chapitre "Clés, notes et accords". Il y a un problème. Je compare l'édition allemande avec l'édition originale anglaise. Onze pages de traduction manquent à l'appel. Onze pages qui, de la façon la plus précise et la plus cynique, traitent de l'écriture d'un Numéro Un au Hit Parade en décrivant minutieusement chacun de ses composants : le refrain et le titre mentionnés plus haut, les couplets (ou le facteur du riff de basse), l'intro, les ponts, les breaks, le final et les petits trucs qui traînent. Tous sont expliqués, désacralisés, mis à nu pour que tout lecteur un peu entreprenant puisse tenter le coup et atteindre le succès. Sans ces pages, le livre n'a aucun sens, même comme un témoignage de son époque dix ans après sa date de péremption. Sans elles, tout critique allemand qui voudra le chroniquer percevra inévitablement Das Handbuch comme le délire incompréhensible d'un autre des artistes mineurs de l'Histoire de la Pop qui essaie de s'attribuer une part plus grande qu'il ne mérite de la Légende Dorée de la Pop.
Assis là alors que le capitaine annonce notre descente imminente sur Heathrow et le mauvais temps qui nous y attend, je sens la volonté divine s'abattre sur mes petites vanités. Le livre est déjà dans les librairies allemandes. Il est trop tard pour faire quoi que ce soit, je peux me plaindre tant que je veux, trépigner, et montrer du doigt tous ceux que j'estime responsables. "Bien fait pour moi de toutes façons.", c'est la seule conclusion valable à laquelle je peux arriver. Alors que l'avion roule vers l'aérogare, je remarque que le chapitre "Le chant et les chanteurs" manque aussi à l'appel.
Alors que mes co-passagers se dirigent vers la zone de récupération des bagages, je remarque la silhouette voûtée et traînant des pieds de Peter Green devant moi. J'ai l'habitude de chercher une signification aux incidents hasardeux qui se présentent à nous alors que nous titubons dans la vie, en espérant découvrir une sagesse poignante qui sera utile pour le reste de mes jours. Mais pas aujourd'hui. Aujourd'hui je ne ressens rien.

01 octobre 2006

BILL DRUMMOND : The king of joy


Offert par Creation Records à Londres en 1987
Réf : CRE 039T -- Edité par Creation en Angleterre en 1987 -- White label
Support : 45 tours 30 cm
Titres : I'm the king of joy -- I want that girl (version) -/- The manager

J'ai eu le plaisir d'être présenté à Bill Drummond dans les bureaux de Creation à l'automne 86. Je lui ai serré la main (ça vous pose toujours comme français quand votre premier réflexe quand on vous présente quelqu'un en Angleterre est de tendre la main) et j'ai eu l'impression d'avoir rencontré un véritable gentleman.
Il s'apprêtait, à 33 ans 1/3, à sortir un album solo sur Creation, "The man", enregistré live en studio avec notamment la majeure partie des Triffids. C'est un disque de country pop très réussi, un de mes albums préférés parmi tous ceux publiés par Creation, et un de mes disques country favoris avec le "Jonathan goes coutry" de Jonathan Richman. A 45 ans, Bill Drummond a publié un livre autobiographique, que je n'ai pas encore lu (je viens de le commander). Je me demande bien ce qu'il fera pour ses 78 ans...
Quelques mois après la sortie de l'album, ce single en a été extrait. "I'm the king of joy" porte très bien son titre : c'est un gospel entrainant, rythmé par une guitare sèche et illuminé par de l'orgue Hammond et une ligne de trompette qui fait un peu penser aux cuivres de Teardrop Explodes (dont Drummond fut le manager).
La trompette et l'orgue sont également très présents sur la version instrumentale de "I want that girl" qui est proposée ensuite.
Quant à la face B, c'est un des premiers grands coups de Bill Drummond, avant The Timelords, The Justified Ancients of Mu Mu, The KLF, The K Foundation et tous les autres : un monologue de dix minutes au cours duquel il se lamente sur l'état du show businees, avant de proposer ses services, avec succès garanti bien sûr, contre un chèque de £ 100. Au lieu de la face A, très pop, c'est bien sûr ce titre qui a donné lieu à un "vidéo clip" réalisé par Bill Butt et envoyé à toute la presse britannique (Et comme on vit une époque formidable, on peut voir ce clip ici.
A l'époque de la sortie de ce maxi, Creation a décliné la possibilité de sortir "What time is love ?", le premier single de The Justified Ancients of Mu Mu. Pour une fois, Creation a laissé passé un bon coup, qui a mené ensuite au succès de The KLF. Avant même la sortie du disque, le groupe avait entamé une campagne de promotion en piratant des panneaux de pub 4 par 3 pour y inscrire son slogan, "Shag ! Shag ! Shag !" ("Baisez ! Baisez ! Baisez !"), ceci à une époque où le NME n'imprimait même pas "Fuck" en entier !

Avis de recherche : J'ai entendu sur une cassette une portion d'une session radio "Spéciale Elvis" enregistrée par Bill Drummond au moment de la sortie de "The man", avec les mêmes musiciens. Il y jouait notamment "Wild in the country" et "Are you lonesome tonight ?". Si jamais quelqu'un dispose d'un enregistrement de cette session, je suis preneur !

La pochette du disque commercialisé :


12 juin 2006

GIVE PEACE A DANCE : A CND COMPILATION


Acquis probablement chez Danceteria/Rough Trade à Paris en 1991
Réf : DISARM 2 CD -- Edité par Beechwood Music en Angleterre en 1991
Support : 2 CD 12 cm
29 titres

Les bonnes compilations, qu'elles soient remplies de bonnes intentions ou non, sont plutôt rares. Celle-ci, publiée au profit du CND britannique (Campagne pour le désarmement nucléaire), fait partie de celles qui sont excellentes.
Les intentions sont bonnes, certes, puisqu'il s'agissait de lever des fonds en soutien au CND pour protester contre la course aux armements, qui perdurait après la fin de la guerre froide, et se reportait, déjà, sur de nouveaux terrains d'opération en Irak, avec le pétrole et la religion comme décor à l'exercice de la virilité militaire.
Du côté musical, cette compilation livre un instantané parfait de la scène "dance" britannique (principalement), à un moment particulier où elle dominait le paysage musical du pays, juste après la période house, le phénomène rave et la folie Madchester, en plein succès des têtes de file comme The KLF et Primal Scream, au moment où pas un groupe "rock" ne sortait de single sans son remix "dance", qu'il soit signé par Andrew Weatherall ou un autre des DJs vedettes.
On retrouve tous les grands noms du genre ici, des Shamen à KLF, de Coldcut à The Orb, en, passant par S'Express et des Massive Attack débutants, rebaptisés simplement Massive pour cause de première guerre d'Irak.
Pour schématiser très grossièrement, il y a stylistiquement et dans cet ordre quatre grandes parties dans la compilation : techno-reggae, rap britannique, musique ambiante et techno.
Ma préférence va à la première moitié du premier disque, qui fait la part belle à un reggae synthétique, représenté notamment par deux titres produits par Norman Cook (entre les Housemartins et Fatboy Slim, il était dans sa phase Beats International) et trois par Adrian Sherwood. Le "Stop this crazy thing" de Coldcut, qui date de 1988, semble avoir été écrit par l'occasion. La séquence rap est moins à mon goût, mais elle reste un bon témoignage historique de ces groupes prometteurs (Hoodlum Priest, Ruthless Rap Assassins) qui n'ont finalement jamais vraiment décollé.
L' "ambient" n'est pas trop ma tasse de thé non plus, mais la séquence démarre avec un chef d'oeuvre indiscutable, un mix du "Little fluffy clouds" de The Orb, et elle fait la part belle aux influences kraftwerkiennes (Kraftwerk sont les grands absents de ce disque, alors qu'ils ont par ailleurs soutenu des causes anti-nucléaires, notamment Greenpeace à Sellafield en 1992) sans s'aventurer dans les contrées néo-hippies synthétiques.
Côté techno, mes titres préférés sont l'abeille sautillante de The Scientist ("The bee") et le "Mr Kirk's nightmare" de 4 Hero.
Pour finir, on a même droit à une version inédite par ailleurs du "What time is love" de The KLF, rebaptisée "What time was love", mais comme souvent avec The KLF c'est plus une blague qu'un titre indispensable que les fans devraient chercher absolument à se procurer (Disons qu'on aurait pu l'appeler le "Après la bombe" mix...).
A l'époque, j'ai joué énormément d'extraits de cette compilation dans l'émission Vivonzeureux! sur La Radio Primitive. Elle fait partie des quelques disques fondateurs de ce que j'avais appelé la hip-pop optimiste.