25 juin 2022

MOSHÉ : Hey ba bare bop !


Acquis aux 40 ans de Radio Primitive à Reims le 8 mai 2022
Réf : 45.612 -- Édité par Stenco en France vers 1975
Support : 45 tours 17 cm
Titres : Hey ba bare bop ! -/- Bongós

Radio Primitive avait prévu de fêter ses 40 ans d'existence légale en 2021. La fête, sous le chapiteau du Temps des Cerises, a dû être reportée à 2022.
Entre les deux soirées de concerts, l'ambiance le dimanche en fin de matinée était plutôt au réveil difficile et à la gueule de bois. C'est ce moment calme que j'ai choisi pour venir faire quelques bonnes affaires aux quelques stands de la bourse aux disques organisée à cette occasion.
L'un des vendeurs avait une boite de 45 tours à 2 €. A ce prix-là, je ne me lance pas trop dans l'inconnu, mais j'ai néanmoins pris deux 45 tours, l'un d'un groupe de Guadeloupe, Les Madikeras, et l'autre celui qui nous intéresse aujourd'hui.
Il a fallu être attentif et perspicace pour ne pas laisser passer ce disque. En effet, une version dite "Rock" de Hey ! Ba-ba-re-bop de Lionel Hampton, pourquoi pas, mais il n'y a pas de quoi me faire relever la nuit. Mais j'ai remarqué que ce disque est édité par un label appelé Stenco. Et, à force de grenouiller autour de la musique d'Afrique, j'ai déjà eu l'occasion de voir passer un label portant ce nom.
A part la mention d'une distribution par Dom Disques à Paris, il n'y a aucune indication géographique. Mais, en sortant le disque pour essayer d'en savoir plus, j'ai vu que la face B est co-signée par Essous et Stein. Et Essous pareil, sans pouvoir en dire beaucoup plus, je savais qu'il y avait un musicien africain important qui portait ce nom.

Vérification faite une fois rentré à la maison, j'ai su que je ne m'étais pas trompé : Jean-Serge Essous, saxophoniste congolais qui est mort en 2009 à 74 ans, est le co-fondateur des Bantous de la Capitale, et il a joué aussi avec l'OK Jazz (il est présent sur le disque Congo rythm que j'ai chroniqué). Il a aussi joué notamment avec Manu Dibango et aux Antilles avec Le Ry-Co Jazz. Et Les Bantous ont enregistré chez Stenco, label qui a opéré de 1962 à 1966, avec au catalogue, outre les Bantous, principalement Cercul Jazz et Fiesta Negro.
Notons que Stenco a été fondé par à Brazzaville par le commerçant et homme d'affaires français Maurice Stein.
Cela complète le triangle de références repéré sur mon disque (Stenco, Essous et Stein), mais ne nous dit absolument rien sur Moshé, ni sur l'histoire de la publication de ce disque à une époque, 1975 si j'en crois le code prix "NA" qui figure au dos, où le label Stenco est censé avoir cessé d'exister depuis longtemps. Peut-être s'agit-il d'une relance ponctuelle du label ??

Alors intéressons-nous au disque lui-même.
Hey ! Ba-ba-re-bop est un titre du domaine du jazz que j'ai tendance à associer par exemple à Oop-pop-a-da de Dizzy Gillespie, c'est à dire un style de jazz que j'aime plutôt bien !
La preuve, j'ai un EP qui réédite la version originale de 1946 par Lionel Hampton, qui s'est apparemment inspiré de deux autres chansons pour créer celle-ci.
Coïncidence, le 1er mai je m'étais procuré le 45 tours Rock and roll parade crédité à Jacques Hélian et son Orchestre, enregistré en 1956 en l'absence pour maladie du chef d'orchestre. On y trouve une version de Hey ! Ba-ba-re-bop. Mais ils étaient loin d'être les premiers français à se lancer dans cet exercice. Les frères Salvador ont aussi interprété cette chanson, Henri dès 1946 avec l'orchestre de Ray Ventura, et André en 1948 avec celui d'André Ekyan.
Comme annoncé, la version de Hey ba bare bop ! par Moshé renforce le côté proto-rockabilly (si on veut, en insistant un peu) de la chanson originale. Rien de renversant là-dedans, mais il est clair en tout cas que cette version n'a rien de particulièrement "africain".

Pour la face B, j'ai cru trouver une piste quand j'ai découvert qu'il existe un 45 tours des années 1960 des Bantous de la Capitale dont la face A, Bongo, est signée par Essous. Mais le Bongo des Bantous n'a rien à voir avec les Bongós de Moshé ! Si je devais trouver un point de référence pour ce court titre, largement instrumental et plus intéressant que la face A, ce serait tout simplement la musique de Mission impossible par Lalo Schifrin. Peut-être plus un truc comme The plot que l'indicatif d'ailleurs, mais c'est plus une question d'ambiance qu'autre chose, car en écoutant les deux bouts à bout le lien ne me parait plus si évident.

En tout cas, ce disque est un mystère comme je les aime bien. Je ne sais pas si Moshé est un artiste ou un groupe. Je ne sais pas quel Essous ni quel Stein ont signé la face B, et je ne sais comment il a bien pu se faire qu'un label Stenco sorte un disque de façon isolée dans les années 1970. J'espère que quelqu'un pourra m'apporter des réponses...

A écouter :
Moshé : Hey ba bare bop !
Moshé : Bongós


A lire :
Les Bantous de la Capitale : 60 ans par Clément Ossimonde

18 juin 2022

WHITE HASSLE : The watertank EP


Acquis chez Abi Boutique à Châlons en Champagne le 30 avril 2022
Réf : FA20394 -- Édité par Fargo en France en 2003
Support : CD 12 cm
8 titres

White Hassle est un nom de groupe assez bateau que je ne connaissais pas du tout. Et donc, la seule raison qui m'a fait acheter ce disque, c'est qu'il est publié par Fargo, excellent label indépendant français, pourvoyeur pendant les premières années du siècle de musique américana de qualité (pour faire très court et très schématique).
Des disques dans ce style, j'en achète et j'en écoute régulièrement. Souvent, c'est agréable, avec une chanson ou deux qui ressortent, sans plus. Mais ce qui s'est passé avec ce long EP à l'américaine (avec huit chansons distinctes - pas des remixes - pour près d'une demi-heure, on pourrait sans problème le qualifier de mini-album), c'est que l'écoute de chacune des quatre premières chansons m'a fait dresser l'oreille et m'a réjoui. Une excellente découverte !

Déjà, ça surprend d'entrée de jeu puisque Watertank s'ouvre avec des sons de scratches, une batterie qui se fait remarquer et de l'harmonica. Ça raconte l'histoire d'un gars qui est paumé car il ne trouve pas le château d'eau qu'on lui a donné comme repère, un peu comme Jonathan Richman qui ne trouve pas la fête dans The night is still young.
C'est toujours aussi bien avec les mêmes ingrédients pour Life is still sweet et pour She's dead, avec un son plus électrique.
On atteint un sommet ensuite avec Health food store, mon titre préféré. Je comprends les paroles comme l'histoire classique du gars qui tombe amoureux d'une vendeuse, un peu comme dans une autre chanson de Richman, The new teller.

La deuxième moitié du disque n'est pas mal non plus.
Il y a déjà deux reprises :Let it be me, c'est à dire le Je t'appartiens de Gilbert Bécaud, l'une de ses au moins deux chansons à être devenues un standard international (l'autre étant Et maintenant - What now my love). Un violon s'invite dans la formation sur ce titre. De manière générale, ce n'est pas une chanson que j'apprécie particulièrement, mais cette version est plutôt réussie.
Il y a ensuite, avec une guitare country bien déglinguée, My favorite lies de George Jones. Je ne connais pas la version originale mais on reconnaît son style car ça me rappelle les reprises honky tonk que Costello a faites d'autres chansons de George Jones à l'époque d'Almost blue.

Après, il y a encore une excellente chanson originale, Say for me. Là, l'orgue m'évoque un groupe presque contemporain de White Hassle, Jonathan Fire Eater.
Le disque se conclut avec un  instrumental bluesy plutôt rigolo, Futura trance (ici dans une version enregistrée en 1998 pour la BBC).

Pas étonnant que le batteur se fasse bien remarquer dans la plupart des chansons du groupe puisque, vérification faite, White Hassle est à la base un duo composé de Dave Harenka à la batterie, aux percussions et aux chœurs et de Marcellus Hall, à la guitare, à l'harmonica et au chant.
Ils invitaient régulièrement des copains sur les disques et visiblement tournaient en trio avec un guitariste supplémentaire.
Après les avoir écoutés, on n'est pas surpris d'apprendre qu'ils ont fait une reprise des Violent Femmes sur une face B en 2002.
Précédemment, ils étaient tous les deux membres de Railroad Jerk, un groupe que je connaissais pour le coup et dont j'ai un disque, qui a sorti quatre albums remarqués chez Matador dans les années 1990.
White Hassle en a sorti trois entre 1997 et 2005, et cet EP a suivi de peu le deuxième album, The death of song.

Les huit titres du EP sont issus de plusieurs sources :
  • 2 viennent de l'édition française de The death of song (She's dead et Health food store)
  • 2 ont été ajoutés aux éditions japonaise et américaine de The death of song (Say for me et My favorite lies)
  • 4 sont tirés du EP Life is still sweet sorti aux Etats-Unis en 2000
Après White Hassle, Marcellus Hall a sorti deux albums solo.  Par ailleurs, il est un dessinateur-illustrateur réputé.

Sur l'ancien site de White Hassle, on peut lire le compte-rendu de certaines de leurs tournées, et notamment la tournée européenne de 2003 au moment de la sortie de The death of song.


White Hassle, Watertank, en concert à Milan en février 2006.



12 juin 2022

GAMMA GOOCHEE LUI-MÊME / NOONEY RICKETT : (You got) The gamma goochee


Acquis par correspondance via Rakuten en mai 2022
Réf : 8007 -- Édité par Colpix en France en 1965
Support : 45 tours 17 cm
Titres : GAMMA GOOCHEE LUI-MÊME : (You got) The gamma goochee -- I'm gonna buy me a dog -/- NOONEY RICKETT : Bye bye baby -- Maybe the last time

Comme je fais souvent référence ici à l'émission Feedback de Bernard Lenoir, quelqu'un m'a contacté l'hiver dernier pour savoir si j'avais des cassettes des émissions où Lenoir avait invité Jackie Berroyer. Il y en a eu quelques-unes et c'étaient d'excellentes émissions. J'ai répondu que je devais avoir au moins une cassette, dans une malle au grenier, et que j'irais y faire des fouilles au beau jour pour en faire une copie.
Chose dite, chose faite. J'ai effectivement retrouvé la cassette (il n'y en avait qu'une), ou plutôt la demi-cassette puisque je n'ai qu'une émission sur une face de 25 mn (c'est rare mais cette cassette est une C45+5). Alors, comme l'émission faisait une heure, j'ai fait ce soir-là ce que l'on faisait tous : l'oreille collée au radio-cassette, je démarrais l'enregistrement au début de chaque chanson, et si ça ne me plaisait pas, je revenais vite en arrière pour me préparer sur la suivante. Et surtout, j'ai coupé à peu près toutes les interventions au micro de Lenoir et Berroyer. Et ça, j'ai été surpris de le découvrir en réécoutant la cassette car cette émission, qui doit dater de 1981, m'a tellement marqué que j'ai encore en tête une bonne partie des échanges entre les deux compères ce soir-là !
Comme c'est arrivé souvent, l'émission a commencé avec une excellente version live de What we all want de Gang of Four enregistrée au Palais des Arts à Paris le lundi précédent, qui n'avait pas pu être diffusée en direct par manque de temps.
Pour le reste, et pour confirmer que ça m'a marqué, il y a le Five troubles mambo de Lizzy Mercier Descloux (suite à ça j'ai acheté neuf l'album Mambo Nassau), La testiculance du Professeur Choron (avec Jackie Berroyer à la guitare; j'ai aussi acheté ce 45 tours) et W.I.T.P. (What is the price) de WC3. Là, suite à cette diffusion, j'ai acheté le maxi Poupée be-bop, puis l'année suivante l'album Moderne musique, dont les notes de pochette sont signées - il n'y a pas de hasard - Jackie Berroyer !
Dans le reste de cette programmation aussi excellente que dense, il y a deux titres (Konstant Degoutant et Ik ben twee Amerikaner) d'un 45 tours de Kamagurka en de Vlaamse Primitieven produit par Jean-Marie Aerts de TC Matic (Kamagurka était à l'époque collègue de Berroyer à Charlie Hebdo) et un de Pere Ubu, mais The art of walking, et en particulier la chanson Rounder, ce n'est pas ce que je préfère chez eux, mais la seule fausse note à mon goût ce sont les quelques secondes horriblement free jazzy de Lounge Lizards qu'on entend juste avant la fin de la face.
Et puis, il y a un titre dont je n'avais pas bien réussi à identifier l'artiste. J'ai noté sur la jaquette de la cassette "gamagutschi ?". Sur la cassette, on entend juste Bernard Lenoir annoncer que la chanson était enchaînée ce soir-là avec un titre de Captain Beefheart (qui n'a pas dû me plaire car je ne l'ai pas gardé !).
En la réécoutant, il ne m'a pas fallu longtemps pour deviner que la chanson diffusée s'appelait I'm gonna buy me a dog, et avec internet j'ai vite trouvé la trace du disque en question, crédité à The Gamma Goochee.
Je n'en reviens pas moi-même, mais en 2022 on peut encore trouver un EP intéressant des années 1960 à commander pour 90 centimes plus le port. C'est ce que j'ai fait et, plus de quarante ans plus tard, Berroyer m'a fait acheter un autre disque !!



Le Gamma Goochee (sur le 45 tours américain il y a bien précisé "Himself", Vogue a donc bien fait d'ajouter "Lui-même"), c'est un américain nommé John Mangiagli. Un personnage intéressant. Il était prothésiste dentaire le jour, guitariste de rock and roll la nuit (Il a notamment accompagné Johnny Otis).
En 1958, il a sorti le single Rock 'n' roll guitar sous le nom de Johnny Knight. Le disque commençait à marcher, mais le label a mis la clé sous la porte. Cela n'a pas découragé Johnny, qui est retourné à ses dentiers, tout en faisant des économies pour se payer une fois par an l'enregistrement d'un disque, avec un pseudo différent à chaque fois : Johnny Marlo, Johnny Donn with the Jazzrockers, Johnny Mangelli et donc aussi Gamma Goochee Himself.
Ce disque est celui de 1965 et il est co-produit avec le duo Boyce et Hart. La particularité de ce 45 tours, c'est que ses deux chansons sont des versions originales, mais chacune est plus réputée par les versions qui les ont suivies.

La face A, (You got) The gamma goochee, nous donne à entendre un faux public en délire et est marquée par un gimmick à l'orgue, ainsi que des voix de femme et d'enfant qui lui répondent.
En France, la réputation de cette chanson est surtout fondée je crois sur la reprise que Les Gottamou en ont fait en 1966 sur leur deuxième EP, Jerk avec les Gottamou. Les Gottamou étaient un trio composé de Nino Ferrer, Bernard Estardy (Le Baron) et Richard Hertel. Leurs deux disques sont sortis entre les succès de Mirza et Le téléfon. Leur version n'est pas mal, mais elle est instrumentale, alors la chanson perd beaucoup de son sel.
En Espagne, un certain Patrick Jaque (un Anversois !) a sorti une version chantée en espagnol de (You got) The Gamma Goochee, avec un disque à la pochette très proche de celle de mon EP français. Il suivait de près le parcours de Nino Ferrer puisque le titre principal du disque est une reprise de Mirza.
La version la plus connue de (You got) The Gamma Goochee est sûrement celle des Kingsmen, publiée en single en 1965 et en EP en France, aussi par Vogue, en 1966.
Un peu plus près de nous, en 1991,Joe Walsh, des Eagles, a aussi inclus une version de la chanson sur son album Ordinary average guy.

La chanson diffusée dans Feedback, c'est I'm gonna buy me a dog, la face B. On peut voir le lien avec le Beefheart de l'époque. Chez Music Master Melodies, on trouve un historique très complet de cette chanson, qui a été écrite par Boyce et Hart.
On est dans la même veine que pour la face A, avec son d'ambiance (cette fois-ci plutôt un bar bruyant), des paroles à l'humour volontairement à très gros traits ("Je vais me payer un chien car il me faut un ami maintenant", "Elle m'amenait mon journal car elle savait où le trouver (...) mais je peux dresser un chien à faire ça !") et un solo d'harmonica.
Mais la chanson est surtout connue parce qu'elle est interprétée par les Monkees dans la série télévisée et qu'elle figure aussi sur leur premier album. Leur version est beaucoup moins intéressante.
Pour l'anecdote, notons que, juste avant les Monkees, Davy Jones avait interprété une première fois cette chanson dans un épisode de la série The farmer's daughter.

Pour arriver à sortir un EP quatre titres, Vogue, comme d'autres labels français des années 1960, rassemblait généralement les faces de deux 45 tours d'un même groupe. Mais quand un seul disque était disponible, alors ils n'hésitaient pas à compiler les singles de deux artistes différents.
C'est le cas ici, et avec Nooney Rickett pour accompagner The Gamma Goochee on aurait pu tomber plus mal. Son groupe The Nooney Rickett 4 est surtout connu pour avoir été l'orchestre maison dans des émissions de télé américaines comme Shindig !. En 1970, on le retrouve à la guitare rythmique et aux chœurs sur l'album False start de Love.
Dans une veine folk-rock, Bye bye baby est une chanson tout à fait honnête. Et en face B, Maybe the last time est une bonne reprise d'une chanson de James Brown.

Les disques des Gottamou et des Kingsmen sont visiblement plus recherchés que celui-ci, alors profitez-en et n'hésitez pas à vous procurer ce disque tant qu'on le trouve à prix correct : ces versions  originales sont les meilleures !



03 juin 2022

GOL GAPPAS : Roman


Acquis sur le vide-grenier de Condé-sur-Marne le 18 avril 2022
Réf : 102201 -- Édité par Vogue en France en 1987
Support : 45 tours 17 cm
Titres : Roman (Remix) -/- Albert Parker

Plutôt un bon signe : lors de l'une des premières brocantes de l'année, sur le premier stand, je trouve un 45 tours qui figure dans la liste des disques que je recherche (une liste qui existe beaucoup dans ma tête et un peu sur Discogs...) !
Oh, sur le coup, je ne savais même plus pourquoi je cherchais ce disque, mais j'étais quand même content de le trouver.

Él Records, filiale de Blanco Y Negro puis de Cherry Red, est un label anglais indépendant important des années 1980. Un peu à la façon du label belge Les Disques du Crépuscule, son catalogue donne l'impression d'une grande qualité artistique, qui reflète les goûts de son patron Mike Alway, et l'unité graphique  de l'ensemble des parutions donne l'impression d'avoir affaire à une collection. Chez Él, on fait grosso modo dans la pop sophistiquée, avec une petite bande d'artistes parmi lesquels on compte Momus, Bid du Monochrome Set, Simon Fisher Turner (le plus souvent sous le pseudonyme The King of Luxembourg), le français Louis Philippe et même un groupe nommé Always.
Les disques Él sont assez recherchés, mais à l'époque de leur sortie une bonne partie des journalistes qui les recevaient devaient les revendre aussitôt chez Record and Tape Exchange à Londres : c'est là  que j'ai acheté la grosse poignée de disques du label que je possède, à chaque fois pour presque rien (de 20 pence à 1,20 £).
C'est comme ça que je me suis procuré, par erreur, Dinner with nougat, le premier des deux singles que Gol Gappas (le nom du groupe vient d'un plat indien, une sorte de friand salé, également connu sous le nom de Panipuri) a sortis chez Él en 1986 : ce maxi était glissé dans la pochette du maxi d'Anthony Adverse et The King of Luxembourg, qui m'intéressait particulièrement car on y trouve deux reprises de The Monochrome Set et une de Vic Godard.
J'aime bien Dinner with nougat, c'est l'un de mes disques Él préférés parmi ceux que je connais, mais le fait de l'avoir sans sa pochette a toujours diminué l'intérêt que je lui porte (Heureusement, j'ai réussi à trouver une deuxième fois la pochette d'Anthony Adverse et The King of Luxembourg, avec le bon disque dedans cette fois).
Gol Gappas et Mike Alway se connaissaient bien depuis longtemps. En effet, les deux membres du groupe, Colin Roxborough et Nik East, avaient fait partie précédemment de Scissor Fits et Mike Alway a signé ou co-signé des titres sur leurs deux 45 tours sortis en 1979.

Et sinon, pourquoi je cherchais ce Roman de Gol Gappas ? Eh bien, c'est à cause de mon homologue écossais JC The Vinyl Villain. Parmi les séries de chroniques qu'il publie, il y en a une intitulée Some songs make great short stories et la 49e chronique de cette série était dédiée à la chanson Albert Parker de Gol Gappas.
JC y reproduisait un extrait du livret du coffret Scared to get happy, où l'on pouvait lire à propos de la face B du second single West 14 : "Its B-side, ‘Roman’, was remixed for a French-only single (backed again by ‘Albert Parker’) on Vogue in 1987".

C'est cette phrase qui m'a attiré l’œil et intrigué. En effet, un bon nombre de disques du catalogue Él ont été édités au Japon, et quelques autres en Espagne et en Grèce, mais à ma connaissance aucun n'avait jamais été publié en France.
J'ai donc vérifié l'existence de ce disque "français" sur Discogs, et je me suis fait une note de le prendre si je tombais un jour dessus. Ce qui, de façon assez improbable, est arrivé à dix bornes de chez moi et moins d'un an plus tard !

Ce 45 tours Roman de 1987 est une véritable énigme et j'espère que quelqu'un pourra nous donner des informations sur sa genèse.
Voici donc un groupe anglais des plus obscurs, sorti sur un label très arty. Et quelqu'un, chez Vogue ou ayant réussi à négocier un contrat avec Vogue, a pris la peine de contacter Cherry Red pour négocier un contrat de licence et sortir en France la face B de leur deuxième single ! Et ce n'est pas tout, car Vogue a pris la peine d'investir du budget pour remixer ce single, aux studios Guillaume Tell à Suresnes, avec l'ingénieur du son Bruno Mylonas, et en faisant appel pour les chœurs à Aliss Terrell, chanteuse que je connais surtout pour sa reprise de I'll be your mirror sur la compilation Les enfants du Velvet.
Il y a aussi la pochette, avec ce "superbe" tableau crédité à Gol Gappas, et aussi une version "dance" pour l'édition en maxi du single.
Tout ça pour que, en commentaire sur YouTube il y a neuf ans, Nik east indique - à tort - qu'il pensait que ce remix n'était jamais sorti !!

Je n'ai pas trouvé le remix en ligne, mais il n'est pas si différent de la version originale de Roman. On y entend Aliss Terrell chanter "Too bad" et "So sad" en chœur tout au long du morceau, pas juste à la fin comme dans la version originale, et il y a en plus une courte partie rappée. On est dans la ligne "jangly pop" du groupe, mais c'est loin d'être leur meilleure chanson.

Ce qui sauve ce disque au bout du compte, c'est sa face B.
Là aussi c'est étonnant. Quitte à faire un échange, on se serait attendu à retrouver ici West 14, l'autre face du single anglais. Mais non, Vogue a eu la bonne idée d'aller plutôt repêcher Albert Parker, l'un de mes titres préférés de Dinner with nougat, avec St. Lucy.
Albert Parker, fait partie d'un style de chanson pop psychédélique, une veine que les anglais affectionnent, depuis le Pink Floyd époque Syd Barrett jusqu'aux Page Boys, en passant par certains chansons de  Television Personalities ou les Dukes of Stratosphear, qui eux aussi avaient une chanson à propos d'un Albert (You're a good man Albert Brown sur leur deuxième album Sonic Psunspot).

Él s'est arrêté en 1989, après une engueulade entre Mike Alway et Iain McNay de Cherry Red. Mais ils se sont rabibochés par la suite et Él a repris, en se spécialisant dans des rééditions. On peut voir sur YouTube un entretien en trois parties entre McNay et Alway sur l'histoire d'Él Records.
Et Mike Alway a d'autres cordes à son arc : au début des années 2000, c'est lui qui s'est chargé de la ligne graphique de Poptones, le label lancé par Alan McGee après Creation.

28 mai 2022

DELIZIA : Prends le chien


Acquis chez Emmaüs à Saint Nazaire le 26 février 2022
Réf : EP 1037 -- Édité par Disc'AZ en France en 1966
Support : 45 tours 17 cm
Titres : Prends le chien -- Monsieur le Professeur -/- J'ai rendez-vous -- Laissons-passer les années

Avec celui du Rail Band, c'est l'un des 45 tours intéressants que j'ai achetés chez Emmaüs à Saint-Nazaire le jour de l'ouverture de leurs nouveaux locaux.
La pochette et le nom de l'artiste ne me disaient rien du tout. Par curiosité, j'ai retourné la pochette, j'ai vu que tous les titres étaient signés par Adamo et la mémoire m'est alors revenue : quelques jours plus tôt, j'avais vu sur Arte un documentaire très intéressant, Salvatore Adamo. Quand je chante, et à un moment il y était question de sa petite sœur Delizia, qui s'était lancée elle aussi dans une carrière dans la chanson, sans rencontrer le même succès que son frère. Les bribes d'une chanson qui illustraient ce passage m'avaient fait dresser l'oreille et je m'étais dit qu'il faudrait que je me penche sur la question à l'occasion. Je n'imaginais que cette occasion se présenterait aussi vite !

Adamo, comme Enrico Macias et beaucoup d'autres vedettes des années 1960, je suis tombé dedans quand j'étais petit. Ses plus grands succès sont gravés dans mon bagage culturel. Musicalement ce qu'il fait n'est pas vraiment ma tasse de thé, mais je l'apprécie et le respecte, surtout depuis que je me suis fait la réflexion, à force de voir ses disques dans les vide-greniers et les Emmaüs, qu'il était vraiment à part dans sa génération : en effet, à de rares exceptions comme Pierre Perret par exemple, c'est l'un des seuls chanteurs des sixties qui est l'auteur et le compositeur de toutes les chansons de ses EP. Vérifiez, j'en ai regardé plein et je n'ai pas trouvé d'exception.

Un peu plus tôt cette année, j'ai découvert avec surprise qu'on pouvait associer Jean Ferrat avec l'humour et l'auto-dérision. Avec ce disque je suis aussi tombé de ma chaise : on est loin du freakbeat, mais il y a quand même de la guitare saturée sur un disque associé à Adamo !

Delizia avait 14 ans quand cet EP est sorti, mais ce n'était pourtant pas son premier disque. Un peu plus tôt, en 1964 ou 1965, His Master's Voice aux Pays-Bas avait sorti un 45 tours crédité à Delizzia, avec Prends le chien et Monsieur le Professeur, précisément les deux chansons qu'on trouve en face A de mon disque.
Mais les versions ne sont pas les mêmes. Dans la première version de Prends le chien, la voix de Delizia est vraiment enfantine et l'accompagnement est très discret, avec un arrangement assez conservateur. Pour la deuxième version, où Delizia est accompagnée par Christian Chevallier et son Orchestre, on retrouve les "La la la la la", mais avec des choristes, la voix de Delizia est plus grave et les arrangements sont plus enlevés : rythme marqué, cuivres, cordes, et même déjà un fond de guitare saturée.

C'est la même chose pour Monsieur le Professeur, entre la première version et la seconde, sauf que là il s'agit d'une ballade et la différence est moins marquée entre les deux enregistrements.
Ce qui marque dans cette chanson, c'est la question que l'élève pose en classe, "Dites, Monsieur le Professeur, aimez-vous les deux pièces ou les maillots à fleurs ?"

La vraie surprise vient avec l'introduction de J'ai rendez-vous. Là, c'est une guitare vraiment saturée qui ouvre le bal, et, avec le tempo rapide, les cuivres et l'orgue, on est vraiment dans une ambiance rock.

Laissons passer les années est une chanson lente, la moins intéressante du lot pour moi.

Ce disque de chansons yéyé sympathiques est une bonne surprise, surtout pour ses arrangements. A l'écoute des chansons, on imagine bien Adamo les chanter lui-même.

Delizia a sorti des disques tout au long des années 1970. Elle a également été actrice. Elle est morte en 2020 à 67 ans.



Il y a eu au moins deux pressages pour ce disque, puisque le verso de mon édition est celui ci-dessus, mais il en existe un autre avec une photo en studio avec Adamo :


21 mai 2022

LOU REED / JOHN CALE : Nobody but you


Acquis par correspondance via Ebay en avril 2022
Réf : 7599 21555-2 -- Édité par Sire / WEA en Allemagne en 1990
Support : CD 12 cm
Titres : Nobody but you -- Style it takes -- A dream

Au tournant des années 1990, Lou Reed ne s'est pas contenté d'empocher les droits d'auteur pour l'utilisation d'un échantillon de Walk on the wild side par A Tribe Called Quest. Il a aussi sorti son album New York, un disque encensé par la critique (de façon un peu excessive à mon sens), ce qui n'a pas toujours été le cas pour les sorties précédentes dans les années 1980. Et surtout, après avoir repris contact avec John Cale début 1987 lors des obsèques d'Andy Warhol, il s'est lancé avec lui dans un projet pour lui rendre hommage, qui a abouti à l'album Songs for Drella et à de nombreuses prestations en duo en 1989 et 1990.

On a parlé récemment de Songs for Drella car on vient de rééditer le film tourné par Ed Lachman où Reed et Cale jouent toutes les chansons du projet lors des répétitions pour les concerts des 4 et 5 décembre 1989 à la Brooklyn Academy of Music. J'ai vu ce film à l'époque lors de sa diffusion à la télévision (sur Arte je pense) et j'ai l'impression que, comme pour moi, un bon nombre de personnes connaissent plus le projet par sa version filmée que par l'album studio qui est sorti début 1990.
Voilà ce que John Cale dit du projet dans les notes de pochette du disque : "Songs for Drella est une collaboration, la seconde que Lou et moi avons menée à bien depuis 1965. Je dois dire que, bien qu'il ait fait le plus gros du travail, il m'a permis de conserver une position digne tout au long du processus.
Cela constitue ainsi, conformément au but recherché, un hommage à quelqu'un dont on se souvient aujourd'hui avec beaucoup d'amour et d'admiration pour l'inspiration et la générosité dont il a fait preuve au fil des années.
".
La grande qualité de ce projet, c'est qu'il a été réalisé en duo de bout en bout. Même si Lou Reed a visiblement fait plus de boulot, et même si l'expression "il m'a permis de conserver une position digne" interroge un peu sur l'ambiance qui régnait. En tout cas, j'imagine très bien, vu comment les disques de Lou Reed sonnaient à l'époque, ce qu'aurait donné Songs for Drella avec des musiciens de session. J'entends déjà la basse fretless slap et le saxophone ! Mais non, sur le disque comme pour les concerts, c'est juste Lou Reed et John Cale qui font tout, et c'est très bien comme ça.

Ce cycle de quinze chansons, dont cinq sont chantées par John Cale, fait surtout parler fictivement  Andy Warhol et retrace les différentes étapes de son parcours. Pour le dernier titre, Hello it's me, c'est Lou qui s'adresse à Andy, qui exprime des regrets, et qui donne peut-être une piste ("You hit me where it hurt I didn't laugh. Your diaries are not a worthy epitaph") sur la motivation à l'origine du projet, faire que la publication posthume de son journal ne soit pas sa seule épitaphe.

Il y a une grande majorité des chansons que j'aime bien dans Songs for Drella, à commencer par Nobody but you, choisi comme face A de ce single dans le seul pays, l'Allemagne, où un titre a été extrait de l'album. La chanson tourne bien et reste bien en tête. J'aime bien dans les paroles l'utilisation de "Nobody" avec deux sens différents, comme pronom ("there's nobody but you", "il n'y a personne sauf toi") et comme nom ("a nobody like you", "un moins que rien comme toi").
Il y a une courte partie instrumentale dans la chanson et, elle change à chacune des performances, jouée parfois par Cale au piano ou au synthé, ou par Reed à la guitare. Ma préférée est celle à la guitare à la Fondation Cartier.

Les deux autres titres font partie de ceux chantés par Cale. J'aime bien Style it takes, qu'on aurait pu trouver sur l'un de ses albums, même si le son des synthés est un peu daté. J'aime moins A dream, l'un des derniers titres composés pour le projet.

Parait-il que, après la parution de l'album, Cale a juré de ne plus jamais collaborer avec Reed, et une tournée prévue a été annulée. Mais, le 15 juin 1990 à la Fondation Cartier, après qu'ils aient joué quelques titres de Songs for Drella, Sterling Morrison et Moe Tucker les ont rejoint sur scène pour jouer Heroin, ce qui a mené à la reformation du Velvet Underground en 1993. Après quoi, Cale aurait juré, encore une fois, de ne plus jamais travailler avec Lou Reed !


Lou Reed et John Cale, Nobody but you. La "vidéo officielle", soi-disant. Ce n'est pas la version studio de l'album, mais celle en public du film Songs for Drella.


Lou Reed et John Cale, Style it takes et Nobody but you, en direct dans l'émission Sunday night en 1989.


Lou Reed et John Cale, Nobody but you, en concert à la Fondation Cartier à Jouy-en-Josas le 15 juin 1990 à l'occasion de l'exposition Andy Warhol System : Pub-Pop-Rock.


Lou Reed et John Cale, Nobody but you, en direct à la télévision.


Lou Reed et John Cale, Nobody but you, en direct dans l'émission A + E Revue diffusée le 8 juin 1990.


Lou Reed, Nobody but you. Sans John Cale, mais avec une allumette dans la bouche.


Lou Reed et John Cale, Songs for Drella. Le film entier d'Ed Lachman. Toutes les chansons de l'album filmées pendant les répétitions des concerts des 4 et 5 décembre 1989 à la Brooklyn Academy of Music à New York.