10 août 2018

DAVE BARTHOLOMEW : Golden rule in New Orleans


Acquis par correspondance via Amazon en juillet 2018
Réf : 263536 -- Édité par Hoodoo en Europe en 2016
Support : CD 12 cm
30 titres

Lors de mon dernier séjour en Angleterre, je me suis dégoté pour 1 £ le livre de 2006 de Rick Coleman, Blue Monday : Fats Domino and the lost dawn of rock 'n' roll. Un livre passionnant, fruit d'une bonne vingtaine d'années de travail, inédit en français. Il retrace bien sûr en détails le parcours incroyable de Fats Domino, qui a sorti son premier disque en 1949 et qui est mort à 89 ans le 24 octobre 2017. Les débuts, le succès, les tournées, la composition du groupe, les drames, tout est détaillé, avec une insistance sur les difficultés pour un groupe noir de jouer partout et pour tous en pleine ségrégation et, comme l'indique le sous-titre, sur l'importance sous-estimée dans l'histoire du rock 'n' roll de la musique de La Nouvelle Orléans.
Il y a en fait quatre personnages centraux dans le livre, Fats Domino (le vrai King, selon Elvis Presley), Dave Bartholomew (auteur-compositeur, trompettiste, chanteur, chef d'orchestre, producteur et arrangeur), Cosimo Matassa (propriétaire du studio J&M) et Lew Chudd qui, depuis Los Angeles, a joué un rôle essentiel pour diffuser la musique de la Nouvelle Orléans avec son label Imperial, en signant Fats Domino et même en salariant pendant des années Dave Bartholomew comme dénicheur de talents et producteur-maison.
Parmi les choses que j'ai apprises, il y a le fait que Be my guest, un single de 1959 de Fats Domino, avec un accent marqué sur les contre-temps, a eu un énorme succès en Jamaïque et a contribué directement à la naissance du ska. Et, dans un registre moins gai, je ne savais pas que le musicien de country et homme politique Jimmie Davis, surtout connu pour You are my sunshine, avait été élu en 1960 pour son deuxième mandat de gouverneur de la Louisiane sur un programme défendant fermement la ségrégation (même si c'était censé être un forme respectueuse de ségrégation, prétendant traiter les noirs à égalité des blancs, selon la formule "séparés mais égaux") et il a tout fait pour s'opposer aux décisions de justice ordonnant l'intégration des élèves noirs dans les écoles publiques.
En lisant le livre, j'ai évidemment beaucoup pensé à Dave Bartholomew, dont il est immanquablement question tout au long.
Je savais que Domino était mort récemment, mais je pensais bien que Bartholomew, dont j'ai chroniqué en 2007 un album de jazz Nouvelle Orléans, était vivant. Je pensais qu'il était né plus tôt que Fats, mais non : Dave Bartholomew est né le 24 décembre 1918 (certaines sources annoncent 1920, mais les plus sérieuses, dont Rick Coleman dans son livre, s'accordent sur 1918) et est donc dans sa centième année.
Pour fêter ça et rendre hommage à un contemporain à la vie impressionnante, j'ai décidé de me procurer cette compilation d'enregistrements de Dave Bartholomew sous son nom, d'autant que cela fait plusieurs mois que j'écoute régulièrement quelques-uns de ces titres en MP3.
Heureusement, il est membre du Rock and roll Hall of Fame et du Songwriters Hall of Fame.
La carrière professionnelle de Bartholomew a commencé comme trompettiste, dès la fin des années 1930. Pendant la guerre de 1939-1945, il a été affecté à un orchestre militaire et a appris à lire la musique et à arranger, ce qui lui a été très utile par la suite. Il a créé son proche orchestre dès la fin 1945 et a commencé à enregistrer sous son nom en 1947.
C'est Bartholomew qui a fait découvrir Fats Domino à Lew Chudd lors d'un concert. Quelques temps plus tôt, Dave avait engueulé un de ses musiciens qui, sans respecter ses ordres, avait laissé Fats jouer du piano pendant l'entracte de son orchestre.
La collaboration entre Domino et Bartholomew a été longue et très fructueuse, Elle a débuté fin 1949 par l'enregistrement de The fat man. Il y a eu des engueulades et des réconciliations, et apparemment on ne peut pas dire qu'ils étaient vraiment amis, mais ils se complétaient parfaitement et ont co-signé ensemble des dizaines de titres, dont un grand nombre de classiques, l'un ou l'autre apportant l'idée de base de la chanson suivant les cas.
A ceux qui s'interrogeraient sur le rapport entre Dave Bartholomew et le rock 'n' roll, je conseillerais juste d'écouter la partie de guitare de Basin Street breakdown, de 1949 (!), qui ne figure malheureusement pas sur mon CD, mais le morceau-titre The golden rule (1951) met aussi bien en avant la guitare électrique.
Sur cette excellente compilation de Hoodoo Records, on trouve trente titres enregistrés pour les labels King et Imperial entre 1947 et 1960.
Country boy (1949), qui fut un succès régionalement, donne bien le ton de la plupart des titres du disque : il y a un côté léger voire comique très souvent présent dans les paroles ("I'm a little country boy running wild in this big old town. All the girls love me, 'cos they know what I'm putting down"). Dans le genre, mes préférées sont Who drank my beer while I was in the rear ? (Qui a bu ma bière quand j'étais à l'arrière ?, 1952) et My ding-a-ling (1952), vingt ans avant que Chuck Berry en fasse un tube. Il y a aussi The ice-man (1952), une chanson pleine de double-sens sur un vendeur de blocs de glace, ou le rhythm and blues rigolo de Yeah yeah.
Dave Bartholomew n'a pas vraiment eu de grand succès avec les parutions sous son nom pendant toutes les années 1950, alors qu'il vendait des millions de disques avec Fats Domino et de nombreux autres artistes qu'il a produits. Il aurait découvert après coup que Lew Chudd accpetait de sortir ses disques sur Imperial mais n'en faisait pas la promotion et les laissait croupir dans ses entrepôts pour se concentrer sur Domino. Cela parait assez plausible.
Il y a bien sûr des liens avec Domino : Jump children avec Fats au piano et deux titres co-signés, dont l'excellent Four winds (1955), que Domino enregistrera en 1961 sous le titre Let the four winds blow. Les deux compères étaient coutumiers du fait, enregistrant parfois à plusieurs années d'écart pour Domino un titre initialement confié à un artiste Imperial, et vice-versa.
Pour une ambiance de carnaval de la Nouvelle Orléans, il y a Shrimp & gumbo (1955), l'un des très nombreux titres du CD co-écrits avec le guitariste Pearl King.
Il y a plusieurs instrumentaux pour le disque. J'ai repéré particulièrement Good news (1957) et Twins (1951) et The shufflin' fox (1957), qui mettent bien en valeur la trompette.
On trouve sur cette compilation pas moins de six titres enregistrés le 12 mars 1967 au studio J&M. Une session très productive, d'autant qu'on compte parmi ceux-ci deux de mes préférés du lots. The monkey speaks his mind, inspiré à Bartholomew par un tract religieux qui lui avait été distribué. Les paroles sont très réussies, avec des singes qui effectivement donnent leur opinion : "Trois singes étaient assis dans un cocotier, discutant des choses telles qu'on prétend qu'elle sont. L'un dit aux autres, écoutez vous deux, il y a une certaine rumeur qui ne peut être vraie, que l'homme descendrait de notre noble race. Quoi, l'idée même est une profonde disgrâce. Aucun singe n'a jamais quitté sa femme, affamé son bébé et ruiné sa vie)". Et aussi Cinderella, peut-être ma préférée de toutes, au rythme retenu, Cendrillon revue par Bartholomew ("Je me demande où peut bien être ma Cendrillon. La dernière fois que je l'ai vue, elle avait perdu sa chaussure.")
Il y a plein d'autres bons titres, ne serait-ce que l'enchaînement des trois derniers, In the evening, typique du son de Domino, Shout, sister shout et (I'm) An old cowhand from a blues band.
Dave Bartholomew a souvent dû ressentir le fait que toute l'attention se portait sur Fats Domino. Ça se comprend et c'est malheureusement le lot des hommes de l'ombre qui n'ont pas choisi de l'être. Mais il a aussi connu le succès comme auteur, arrangeur et producteur et ce disque prouve qu'il aurait mérité d'en avoir beaucoup plus comme interprète et tête d'affiche.




Dave Bartholomew, accompagné d'une équipe de télévision, retrouve Fats Domino chez lui.



02 août 2018

MADALITSO BAND : Fungo la nyemba


Acquis au F'estival des Musiques d'Ici et d'Ailleurs à Châlons le 25 juillet 2018
Réf : [sans] -- Édité par Sterling au Malawi vers 2014
Support : CD 12 cm
10 titres

Le 27e F'estival des Musiques d'Ici et d'Ailleurs s'est terminé ce week-end par trois jours de concert dans le jard anglais de Châlons. Depuis plusieurs années, c'est la manifestation musicale que je préfère et que je fréquente le plus assidûment.
Pour sa forme d'abord, avec 60 concerts en plein air étalés dans le mois à Châlons et dans les environs, à raison de deux à trois par jour. On peut ainsi voir les groupes de son choix sur un rythme tranquille, bien différent de celui des festivals marathons concentrés sur quelque jours. Et la gratuité des concerts permet d'avoir un public mélangé, très familial, allant au-delà des fans et des spécialistes.
Mais bien sûr, c'est avant tout la programmation qui m'attire, couvrant tous les genres, de la techno au folk, avec des groupes d'ici et d'ailleurs (bien sûr) jouant des musiques d'ici et d'ailleurs, des musiques d'aujourd'hui avec souvent, mais pas obligatoirement, une base traditionnelle. Les mots-clés qui décrivent le festival sur le programme sont parfaitement choisis : "Découverte - Rencontre - Métissage".
Cette année, parmi d'autres, j'ai passé de très bons moments avec Radio Tutti & Barilla Sisters, Maud Octallin, Mokoomba et Les Chiens De Ruelles mais, comme en 2015 avec Canailles ou en 2016 avec Sages Comme Des Sauvages, la prestation qui m'a carrément enthousiasmé c'est celle de Madalitso Band dans le Square Lavoisier mercredi 25 juillet. Il faut dire que j'avais été mis en très bonne condition par les deux titres disponibles en écoute sur le site du festival.
Madalitso Band, c'est un duo originaire du Malawi, en Afrique australe, composé de Yosefe Kalekeni, qui joue de la guitare à quatre cordes et donne le rythme du talon sur un tambour, et de Yobu Malingwa, qui joue du babatone, une sorte de contrebasse à une corde, jouée souvent en slide avec un flacon en guise de bottleneck. Les deux chantent, en Chichewa, une des langues officielles du Malawi avec l'anglais, avec Yobu qui fait office de chanteur principal et Yosefe qui fait surtout des interventions vocales courtes et rythmiques.
Ce qui m'a frappé à l'écoute des chansons, souvent longues, c'est que cette musique ne sonnait pas complètement inconnue à mes oreilles. En fait, j'ai eu à plusieurs moments l'impression d'entendre comme une épure acoustique et en duo des fameux tubes dansants de Soweto.
Un excellent concert, donc, même si la barrière de la langue, en-dehors des sourires et de quelques mots d'anglais, restreint la communication avec le public à la seule musique. Il s'est terminé en beauté par le rappel. Au début, j'ai cru que le groupe rejouait un titre déjà entendu, mais au bout de quelques minutes, quand j'ai fini par déchiffrer les quatre mots du refrain, j'ai compris qu'il s'agissait de Here comes the sun des Beatles, la chanson-thème du festival 2018, travaillée spécialement par le groupe pour cette occasion et habilement mise à sa sauce.


Madalitso Band au F'estival des Musiques d'Ici et d'Ailleurs à Châlons le 25 juillet 2018.

Je me suis précipité pour acheter l'album du groupe après le concert. C'est un CD-R qui a dû être diffusé pour la première fois il y a déjà quelques années, si j'en crois la date de mise en ligne des quelques extraits disponibles sur YouTube.
L'excellent premier titre Anaphera chiboda est représentatif de l'album. Un rythme soutenu marqué par la basse, les figures répétitives de la guitare et le chant ponctué de chœurs.
Le morceau-titre arrive ensuite. On apprend chez La Curieuse que
Fungo la nyemba se traduit par L’odeur des haricots et que c'est "un morceau sur un homme qui lutte contre l’exploitation d’un patron". Certains des titres semblent confirmer que les paroles de Madalitso Band abordent des sujets en prise avec l'actualité et la société : Anafera chiboda signifie Tué par un mortier et
Dziko kutekeseka Un monde à soutenir.
Je ne le savais pas, mais la musique jouée par le duo s'inscrit dans un genre bien particulier, les groupes à banjo du Malawi, apparus à la fin des années 1970, souvent composés de jeunes itinérants qu'on voit au coin des rues et des routes avec leurs instruments faits maison, dont des banjos, guitares et babatones.
La suite du disque est à l'avenant avec Mwadala et Naphiri et la qualité se maintient tout au long des dix titres.
Je n'ai pas fini de danser en écoutant ce disque et de me souvenir du très bon moment qu'a été ce concert à Châlons !
La bonne nouvelle, c'est que Madalitso Band a enregistré un nouvel album en 2017. Selon les informations données sur plusieurs sites, il devrait sortir d'ici la fin de l'année sur le label genevois Bongo Joe, fondé par un ancien Mama Rosin. Le titre Nambewe en écoute sur le site du F'estival, qui ne figure pas sur Fungo la nyemba, est peut-être bien un extrait de ce disque à venir.


Madalitso Band, Malawi, en haut de la cathédrale de Lausanne le 13 juillet 2018.


Madalitso Band, Fungo la nyemba, au festival Sauti Za Busara à Zanzibar en janvier 2018.


Madalitso Band, Nambewe, en concert au festival Sur Le Champ à Valence le 21 juillet 2018, quelques jours avant le concert de Châlons.







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