27 avril 2019

THE READY-MADES : Autogestion sentimentale


Acquis au Dam' Fest à Avenay Val d'Or le 30 mars 2019
Réf : SFR-CD-046 -- Édité par Soundflat en Allemagne en 2018
Support : CD 12 cm
12 titres

Les concerts en appartement, je connais comme spectateur depuis Michael Holt en 2013, mais le concert d'anniversaire privé dans une salle des fêtes avec scène et sonorisation, je n'avais encore jamais eu l'occasion de le pratiquer jusqu'à ce samedi du mois dernier. L'occasion d'une soirées des plus sympathiques, avec trois bonnes prestations des groupes à l'affiche, Alma Encriada, The Ready-Mades et Dirty Raven.
D'après la description des groupes et connaissant mes goûts, je savais d'emblée que je risquais d'être plus sensible au "Soul and beat" mâtiné de yé-yé des Ready-Mades qu'au rock stoner/fusion des deux autres formations, mais The Ready-Mades m'ont quand même agréablement surpris. Je m'attendais à un son sixties à base de rhythm and blues et ce fut bien le cas, mais avec un bonus car au lieu d'une deuxième guitare ou de l'habituel orgue, le groupe compte un saxophoniste ténor qui donne du corps et de la pêche à l'ensemble. Et surtout, les chansons originales avec des paroles en français (un bon tiers) m'ont toutes fait lever l'oreille. Elles sont réussies et placent la musique du groupe au-delà du simple exercice rétro : ces chansons tiennent parfaitement la comparaison avec l'excellente reprise qu'ils font de Société anonyme d'Eddy Mitchell, un titre des années 1960 pour le coup, un excellent choix qui fait écho à leurs propres thématiques. Je n'ai pas hésité à me procurer ce disque, leur premier album, à l'issue du concert.
The Ready-Mades est un groupe installé en région parisienne mais l'un des membres est originaire de la Marne, et ça explique sûrement en partie comment le groupe s'est retrouvé à sortir en 2016 sur le label rémois Burru un 45 tours avec une première version de Ouagadougou blues, avant d'enregistrer son album en novembre 2017 à Reims au studio Retromixer avec Tops Backtimer.
L'écoute du CD a confirmé mon impression du concert. Globalement, l'album me plaît beaucoup, à commencer par l'instrumental Château Lascar; Les chansons en anglais passent bien, et certaines même très bien, comme (You'd better) Watch me ou Where am I right now ?, mais pour moi l'album vaut surtout pour ses chansons en français : Intervention horizontale ("Je m'abandonne à chaque fois et tous ces hommes se moquent toujours de moi. Est-ce ma musique, trop laconique, ma jambe unique ou mes choix politiques ?"), La main invisible (le destin tragique d'un charcutier-trader), Sophia Antipolis (dédié le soir du concert aux gilets jaunes, ce qui, combiné aux paroles, fait entendre différemment le deuxième mot du nom de cette technopole), Bungalow et Méta-cigare.
En plus des paroles, les membres du groupe ont des pseudos sympas, comme Anatole Transe ou Aristide Bruyant, mais la formation va bientôt évoluer car il a été annoncé que la chanteuse Barbara Stressante quittera le groupe cet été. Restera cet album comme témoin de cette phase du groupe et comme souvenir de cette très bonne soirée, en attendant d'avoir l'occasion de retrouver The Ready-Mades sur scène.

Intervention horizontale est à écouter également en ouverture de ma dernière compilation de désordre musical, Jeunesse aveugle.






The Ready-Mades, Intervention horizontale, en concert à La Maroquinerie à Paris le 25 février 2018.


The Ready-Mades, Bungalow, en concert à La Mécanique Ondulatoire à Paris le 29 mai 2017.




The Ready-Mades, Where am I right now ?, en concert à L'Ouvre-Boîte à Beauvais le 10 février 2017.

22 avril 2019

BRIGITTE FONTAINE : Le goudron


Acquis sur le vide-grenier des Lilas le 13 avril 2019
Réf : SH 40 008 -- Édité par Saravah en France en 1969
Support : 45 tours 17 cm
Titres : Le goudron -/- Les beaux animaux

Ça doit être la toute première fois que je visite une brocante en banlieue parisienne. Je devrais peut-être m'arranger pour renouveler l'expérience car elle a été fructueuse !
On est arrivé largement après 11 heures. Il faisait beau, mais très frais et l'ambiance générale était étonnamment calme. Ayant déjà récupéré plein de disques la veille et le matin même, je me contentais de flâner sans vraiment rêver à la bonne affaire.
Et puis, à l'angle d'une allée transversale, je suis tombé sur un gars assis par terre en train de disposer des 45 tours dans une petite caisse ajourée. J'ai repéré que le 45 tours du fond, que je voyais de dos, semblait être un disque de Stella (effectivement, c'était son premier). Alors je me suis accroupis et c'est là que je me suis rendu compte que le gars était en train de sortir des 45 tours en état pas fameux d'un sac plastique pour les installer dans sa caisse et les mettre en vente.
Je lui ai demandé le prix des disques et j'ai eu une réponse que je n'aime pas (Regardez, je vous ferai un prix ensuite, on arrivera bien à s'entendre), mais j'ai commencé à regarder les disques de la caisse et, très vite, j'ai eu un coup au cœur quand je suis tombé sur ce 45 tours de Brigitte Fontaine. Il faut dire que, à peine quelques jours plus tôt, alors que je me félicitais d'avoir réussi à me procurer l'an dernier pour un prix correct la BO de Les Encerclés avec Cet enfant que je t'avais fait, j'avais passé en revue la discographie de Brigitte Fontaine sur Discogs en me lamentant des prix atteints par ses premiers 45 tours, dont celui-ci. Je n'envisageais surtout pas de payer plusieurs dizaines d'euros pour en acheter un et je n'espérais pas vraiment en trouver un dans la rue cinquante ans après sa parution.
Et pourtant, après les disques de la caisse j'ai commencé à regarder ceux qui étaient encore dans le sac et presque aussitôt je suis tombé sur un deuxième 45 tours de Brigitte Fontaine, celui qui associe Lettre à Monsieur le chef de gare de La Tour de Carol et Le noir c'est mieux choisi ! Là, je me suis dit, c'est bon, je plane, si ça se trouve je vais trouver une poignée d'autres disques Saravah de cette époque dans la trentaine de la pile qui me reste à regarder... Mais non, ça s'est arrêté là pour les Fontaine et, sans négocier un instant, j'ai quitté le stand en ayant payé 5 € pour six disques, avec un Wild Tchoupitoulas et trois disques que j'avais déjà pour offrir, le Stella, le premier Talking Heads et un Myriam Makeba.
Dana le livre de Benoît Mouchart Brigitte Fontaine : Intérieur / Extérieur,c'est dans le chapitre Niok que l'on trouve des informations de contexte sur ce 45 tours paru en 1969 : Entre les spectacles Maman, j'ai peur (avec Fontaine, Higelin et Rufus) et Niok (Fontaine, Higelin et Areski), Brigitte Fontaine et Rufus ont écrit une pièce de théâtre, Les enfants sont tous fous, un "drame individualiste pour clowns et section rythmique". Cette pièce n'a été jouée que deux fois, sur les ondes de France Culture le 13 décembre 1969 puis, ainsi que la toute dernière de Maman, j'ai peur, au premier festival Noroit à Arras.

Voici deux extraits de la pièce :





Quatre chansons ponctuaient la pièce, dont trois sont sorties coup sur coup en 1969 sur ces deux 45 tours que j'ai trouvés aux Lilas : Le noir c'est mieux choisi, Le goudron et Les beaux animaux. La quatrième,  Les petits chevaux, s'est retrouvée peu de temps plus tard, dans une version différente, sur l'album Comme à la radio.
Le goudron est une chanson qui doit être assez bien connue des fans de Brigitte Fontaine car elle a été ajoutée en bonus sur à peu près toutes les rééditions en CD de Comme à la radio. Pendant longtemps, ce style musical ne m'aurait pas intéressé du tout. Maintenant, j'apprécie énormément ces chansons.
Il n'y a pas de raison de penser que l'équipe sur ce 45 tours, où il n'y a aucun crédit, est différente de celle détaillée au dos de la pochette de l'autre : Daniel Vallencien à la prise de son, Areki aux percussions, Jacques Higelin à la musique, Jean-Charles Capon au violoncelle, Brigitte Fontaine comme interprète et Pierre Barouh comme élément provocateur.
La musique démarre un peu planante, calme, avec des sons orientaux (dont un lute ? un oud ?  ou une cithare ?). La basse et les percussions montent en volume au fur et à mesure et le rythme s'accélère sur la fin.
Les paroles sont une grande réussite. Outre les expressions marquantes, qu'on peut prendre pour des aphorismes, sûrement non dénués d'ironie ("Le chemin est si beau du berceau au tombeau", "Allons-nous promener, quel bonheur d'être né", "Le temps est un bateau, la terre est un gâteau"), il y a aussi le récit d'une journée de fête/foire :
Allons-nous promener, quel bonheur d'être né
Le chemin est si beau du berceau au tombeau
J'ai perdu mes lunettes, ça va être la fête
Les soldats sont partis couverts de confettis
Le temps est un bateau, la terre est un gâteau
Le monde est un jardin, tenons-nous par la main
Le chemin est si beau du berceau au tombeau
Nous nous promènerons dans l'odeur du goudron
Dans les papiers qui traînent, blancs comme des migraines,
Blancs comme des mal blancs, près des chantiers dormants
Gavons-nous de beignets, de frites et de poulet
Le chemin est si beau du berceau au tombeau
Nous irons voir flamber la ville tuméfiée
La vie est une foire, j'ai mis ma robe en moire
Mon frère est un raté car il est décédé
Allons nous dévorer dans les hôtels meublés
Nous aurons des mégots au fond du lavabo
A l'aube les blessés cesseront de tousser
Nous aurons un bébé, nous l'entendrons pleurer
Comme de l'eau qui bout, les enfants sont tous fous
Allons-nous promener, quel bonheur d'être né
Le chemin est si beau du berceau au tombeau
J'ai perdu mes lunettes, ça va être la fête
Les soldats sont partis couverts de confettis
Le temps est un bateau, la terre est un gâteau
Il y a eu au moins deux reprises de cette chanson, en 2012 en version "dansante" par le groupe américain YACHT, qui s'est par ailleurs également attaqué à Family Fodder, et par Maïa Barouh en 2016 sur la compilation Les 50 ans de Saravah.
En face B, Les beaux animaux est une chanson beaucoup plus rare. Que je sache, elle n'a été jamais été rééditée en France. On la trouve juste sur deux des éditions CD japonaises de Comme à la radio. C'est un gâchis, car c'est là aussi une excellente chanson. Les paroles sont très bien, et on apprend tout de suite que les beaux animaux, ce sont les hommes :
Les hommes aux mains rugueuses, aux tempes doucereuses, aux chemises douteuses
Les hommes avec des gants, posés sur le volant, d'un geste possédant
Les marins, les boxeurs, aux superbes odeurs, de laine et de sueur
Ah, les beaux animaux vivant en liberté dans nos forêts de chaux, de fer et de fumée
Mais là, c'est la musique qui me marque le plus (pour les deux titres, elle est due à Jacques Higelin), avec les percussions, le violoncelle très rythmique, un instrument aigu qui me semble être à vney mais que je ne saurais identifier et les bruitages vocaux bien masculins d'Areski.
Avec le temps qui passe, les trouvailles de ce genre se font rares sur les brocantes. Je risque d'être déçu si j'espère que ça va se renouveler dans les prochaines semaines, mais en tout cas je suis d'ores et déjà je suis bien content de ma virée parisienne. D'autant que, il a six ans, je me félicitais ici-même qu'on m'ait offert le 45 tours Ça va faire un hit de Brigitte Fontaine et Areski, tout en précisant que leurs 45 tours ne courent pas les rues et qu'il était moins essentiel que Le goudron... que je j'ai fini par trouver dans la rue !
Quant à Brigitte Fontaine, elle est actuellement en tournée. Le lendemain même du jour où j'ai trouvé ces disques elle devait se produire en concert dans sa ville de natale de Morlaix dans le cadre du festival Panoramas, concert qui devait être filmé pour par Gustave Kervren et Benoît Delépine mais que Brigitte Fontaine a dû annuler pour raison de santé. On lui souhaite un bon rétablissement.

14 avril 2019

BERNARD LAVILLIERS : Traffic


Acquis sur le vide-grenier d'Issancourt et Rumel le 15 septembre 2018
Réf : 62679 -- Édité par Barclay en France en 1980
Support : 45 tours 17 cm
Titres : Traffic -/- Sertaô

Il y a deux semaines, sur mon premier vide-grenier de village de l'année, j'ai acheté, pour 50 centimes et pour offrir à ma sœur, un double-CD de Bernard Lavilliers, Escale au Grand Rex. Je n'ai pas eu la curiosité de l'écouter, mais simplement d'avoir aperçu au dos du disque la mention du titre Traffic a fait que, pendant une semaine entière, je me suis retrouvé à chanter tout seul des paroles que je connais encore quasiment par cœur après presque 40 ans : "Lentement je vois cet univers-là glisser vers le froid, le compte à rebours dans l'air nucléaire, les derniers rebelles brûlent sous les lasers du manque d'amour. Que veux-tu que je sois dans cette société-là ? Un ange ou un cobra, un tueur ou un rat ? Où veux-tu que je vive dans la radioactive ? Comment veux-tu que je meure d'un bel accord mineur ? Je t'aime encore.".
Il faut dire que c'est avec l'album O Gringo, sur lequel on trouve Traffic, qu'a commencé et terminé ma période Lavilliers, et c'est en souvenir de cette période que j'ai fini par m'offrir ce 45 tours l'an dernier lors d'une virée dans les Ardennes, dans un village où j'avais également trouvé l'un des deux mini-33 tours compilés sur mon album des Ensembles Kante Facelli et Keita Fodeba.
Avec Higelin et Thiéfaine, Lavilliers faisait partie de ces artistes découverts en grandissant qui étaient non pas tout nouveaux, comme ceux de la New Wave, mais avec déjà un passé et des recommandations par des copains plus âgés, qui avaient certains de ses disques des années 1970.
Je n'ai jamais acheté O Gringo, mais c'est un disque que je connais bien et qui est arrivé au parfait moment pour moi. J'ai dû l'emprunter à un copain, cet album double avec un 33 tours et un maxi-tours, et je suis à peu près sûr que je me l'étais copié sur une cassette. Ce sont surtout les deux titres du maxi qui me plaisaient et qu'on passait dans nos soirées : Traffic et Stand the ghetto, le reggae enregistré à Kingston. Sur le 33 tours, j'ai été marqué par Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, dont j'avais aussi appris les paroles par cœur. C'est avec cette version que j'ai découvert ce poème d'Aragon mis en musique par Léo Ferré et c'est toujours resté ma préférée.
C'est précisément au moment de la sortie d'O Gringo, le 28 février 1980, que j'ai eu l'occasion, pour ce qui était encore l'un de mes tous premiers concerts, d'aller à Reims avec des copains le voir dans l'encore toute neuve Maison des Sports, pas encore nommée Salle René Tys.


J'apprécie toujours autant d'écouter Traffic aujourd'hui. L'accroche avec quelques notes de synthé a un son qui n'a pas mal vieilli, il y a un gros son de basse, le saxo est bien dosé, le chant est excellent et l'ensemble est très énergique. J'ai du mal par contre à regarder certains passages télé que j'ai visionnés pour la première fois pour préparer cette chronique, surtout celui de 1980 avec le groupe et Lavilliers qui court dans tous les sens, et celui de 1984 à Champs Elysées avec les danseurs. Par contre, j'ai trouvé très réussie la version apaisée de Traffic de 2014, parue sur l'album Lavilliers acoustique, un disque produit et arrangé par Romain Humeau d'Eiffel.
En face B du 45 tours, on trouve Sertaô, un autre titre de l'album et une autre bonne chanson, avec une longue première partie parlée. Je n'avais jamais entendu parler du Sertão avant d'écouter cette chanson, et je me souviens que, dans les entretiens dans la presse, Lavilliers expliquait que c'était l'une des régions les plus pauvres du Brésil. A un moment dans la chanson on reconnaît des rythmes et des mélodies proches de ceux qui ont inspiré Fabulous Trobadors.
A peine passée la sortie d'O Gringo, il y avait suffisamment de sorties qui me passionnaient et drainaient mon porte-monnaie pour que je continue de suivre Lavilliers. Mais je me souviens quelques années plus tard d'être entré dans la cuisine chez ma grand-mère. Comme d'habitude, le  transistor était réglé sur RTL et j'ai entendu une très belle chanson. C'était Idées noires, le duo de Lavilliers et Nicoletta. Il faudra que je pense à prendre le 45 tours, la prochaine fois que je le verrai à 50 centimes.


Bernard Lavilliers, Traffic, un playback minimal en avril 1980.


Bernard Lavilliers, Traffic, un playback plus agité avec le groupe, en 1980.


Bernard Lavilliers, Traffic, en direct dans l'émission Champs Elysées le 3 novembre 1984.


Bernard Lavilliers, Traffic, une version apaisée en public la salle Pleyel à Paris le 7 octobre 2016.

07 avril 2019

SANFORD CLARK : Shades


Acquis par correspondance via Amazon en mars 2019
Réf : BCD 15731 -- Édité par Bear Family en Allemagne en 1993
Support : CD 12 cm
27 titres

J'avais téléchargé il y a quelques années une compilation de Sanford Clark. Il y a quelques semaines, j'ai récupéré chez Uncle Gil son album de 1968 They call me country, publié uniquement en Angleterre. Je l'ai écouté et apprécié, j'en ai mis des extraits dans mes compilations Désordre musical de Vivonzeureux! et j'ai fini par me dire que ce serait bien de me procurer ce disque. Je n'ai pas trouvé de réédition CD en tant que telle de l'album mais j'ai fini par repérer cette compilation publiée par l'excellent label allemand Bear Family, qui comprend l'intégralité de l'album de 1968, plus une quinzaine de titres enregistrés entre 1960 et 1982. Bear Family a publié une autre compilation de Sanford Clark, The fool, qui couvre la première partie de sa carrière.
Cette carrière, s'il y a un seul nom à lui associer c'est celui de Lee Hazlewood. En mars 1956, un Sanford Clark très nerveux a enregistré à Phoenix dans le studio de Floyd Ramsey, sous la houlette de l'auteur de la chanson Lee Hazlewood, avec à la guitare son ami d'enfance Al Casey, une chanson intitulée The fool qui a eu un énorme succès. Cette chanson a lancé la carrière d'Hazlewood (dans un entretien très intéressant de 1999 avec Christian Fevret pour Les Inrockuptibles, il expliquait : "J'ai investi 190 dollars dans un disque : j'avais écrit et produit la chanson (The Fool, 1956). La seule chose que je n'ai pas faite, c'est la chanter : j'ai laissé ça à un type nommé Sanford Clark. On l'a pressé et on l'a envoyé à deux ou trois cents radios. Plusieurs grandes stations ont commencé à la passer. Et elle a grimpé jusqu'à la septième place des charts. On a vendu le master à une autre maison de disques, parce qu'on ne pouvait pas fournir ! En une semaine, on nous en a commandé deux cent mille ! C'était un disque bizarre, du vieux rockabilly avec un texte genre anglais ancien.").
Hazlewood a continué à soutenir Clark, qui a régulièrement enregistré d'excellents disques par la suite, dont aucun n'a renouvelé le succès du premier. Après 1964, Hazlewood était très pris par son immense succès en tant que compositeur, chanteur et producteur et il s'est éloigné pendant quelques temps de Clark après l'échec de leur version de Houston, dont Lee fera un tube l'année suivante avec Dean Martin.
Sanford Clark, lui, n'est pas retourné à Houston mais à Phoenix, dans le studio et sur le label Ramco de Floyd Ramsey, où il a publié cinq singles entre 1966 et 1968. Aucun n'a eu vraiment eu d'écho, tant et si bien qu'il n'y a pas eu d'album édité aux États-Unis alors qu'il y avait assez de titres pour en remplir un.
Et quels titres ! Pas un des treize morceaux de cette époque qu'on trouve sur Shades n'est moins que très bon. Et les meilleurs sont excellents, à commencer par une version de The fool remise au goût du jour par Waylon Jennings en tant que producteur et guitariste de la session, avec ajout de guitare saturée. Il y a aussi deux titres de Lee Hazlewood : Shades (une chanson typique de son style, enregistrée par toute la bande : Lee Hazlewood, Nancy Sinatra et Dean Martin !) et surtout le tour de force qu'est (They call me) Country. Celle-ci, produite par Donnie Owens, qui travaillait régulièrement avec Hazlewood, je crois que Clark a été le premier à l'enregistrer. Toute la chanson repose sur les deux sens possibles donnés à "country" : la campagne et la musique country. L'humour à froid d'Hazlewood fonctionne à fond et musicalement c'est parfait :
"I only get my hair cut once a year and they call me country
If I done a day's work it ain't around here and they call me country
I just sit around with my old guitar, I know some day I'm gonna be a star and they call me country
And all I can play is Dang dang dang dang dang".
Il y a aussi une reprise de It's nothing to me, où un petit jeune n'écoute pas les conseils d'un gars dans un bar et fricote avec la nana d'un caïd. Évidemment, le jeunot ne finit pas la chanson vivant... Je n'ai pas été très surpris d'apprendre que Pat Patterson, qui a signé la chanson, est en fait Leon Payne, l'auteur de la chanson Psycho reprise par Elvis Costello. Là aussi, il y a une guitare saturée en arrière pendant toute la chanson et c'est très réussi.
Outre les titres de 1967-1968, le CD s'ouvre avec trois perles produites par Lee Hazlewood le 17 mars 1960. Il y a Better go home (Throw that blade away) (encore une histoire de gros dur), sorti en 45 tours sous le titre Go on home, et sa face B Pledging my love, une ballade. Il y a surtout un titre resté inédit que Sanford Clark avait complètement oublié et qui doit être la toute première version de The girl on death row, une chanson que j'ai découverte grâce à sa reprise par T. Tex Edwards. Le même enregistrement, plus ou moins, avec des cordes en plus et la voix de Lee Hazlewood, a été publié quelques mois plus tard sur un disque de Duane Eddy. La version sans cordes de Clark est plus glaçante et n'est disponible que sur ce CD.
Après l'échec des titres de 1968, Sanford Clark est retourné à Los Angeles pour enregistrer pour Lee Hazlewood Industries trois 45 tours et son unique album américain, Return of the fool, mais visiblement les conditions d'enregistrement n'ont pas été satisfaisantes pour Clark.
Il a ensuite interrompu son activité musicale professionnelle et a fait carrière dans le bâtiment, mais il est régulièrement revenu à la musique. On trouve sur le CD deux démos de 1973, plutôt folky, et neuf titres d'une session précédemment inédite de 1982, produite par Hazlewood et arrangée par Al Casey, dont le principal défaut, qu'on note dès les premières notes de synthé de Oh Julie, une reprise de Shakin' Stevens, est d'avoir le son de l'époque. Il y a aussi une reprise sans grand intérêt de I'm movin' on de Hank Snow. Pas grand chose à sauver dans le lot, si ce n'est Kung Fu U, une chanson rigolote écrite par Joe Nixon, un D.J. de L.A., dans la veine du One piece at a time de Johnny Cash. Elle avait été enregistrée en 1977 par Lee Hazlewood sur son album Movin' on en 1977. Là encore, je crois que je préfère la version de Sanford Clark.
Sanford Clark a aujourd'hui 83 ans. Au fil des années, il a fait des concerts et même enregistré de nouveaux disques, mais j'imagine que, ces temps-ci, il est pour de bon en retraite.

Shades et The fool sont toujours en vente sur le site de Bear Family, avec la possibilité d'écouter des extraits de tous les titres.


LinkWithin

Linkwithin