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25 juillet 2026

JEAN CHRISTOPHE avec ANDRE CHACKALL : Chante ses chansons 2


Offert par Dorian Feller à Villedommange le 13 juillet 2026
Réf : JM 21-22 -- Édité par Agora en France en probablement dans les années 1950
Support : 45 tours 17 cm
Titres : Toi c'est toi -- Pourquoi, pourquoi -/- Inconstance -- Étrange attente

Dorian avait mis de côté ce disque spécifiquement à mon intention, en raison du nom de l'artiste bien sûr, un JC comme moi. Je l'ai remercié, en faisant la remarque en passant que, dans ce cas précis, Jean était le prénom et Christophe le nom de famille.
Eh bien, figurez-vous que j'avais tort ! En consultant Discogs, j'ai tout de suite appris que ce nom d'artiste reprend les deux premiers prénoms de Jean Christophe de Mauraige (1928-2021), comme indiqué au verso de son premier 45 tours, qui avait en réserve dans sa besace un troisième prénom, Fernand.

Avec l'ami Philippe R., on a pris l'habitude depuis quelques temps de s'échanger des articles à propos de personnes, célébrités ou anonymes, artistes ou non, qui ont eu un parcours de vie qui nous parait remarquable. Celui de Jean Christophe de Mauraige, retracé par son fils Ghilhem au moment de son décès, rentre dans cette catégorie. Sous le pseudonyme de Kizoff et aux côtés de sa mère Elisabeth, il a participé à la Résistance pendant la seconde guerre mondiale, de 1943 à 1945, c'est à dire à partir de 15 ans, notamment au sein de l'Armée Secrète de Dordogne.
A partir de 1950, il aura de nombreuses activités dans les domaines social et culturel, notamment au sein de la Fédération des Colonies de Vacances Familiales. Il est notamment l'auteur de pièces de théâtre, le co-auteur d'un livre sur l'initiation au mime, et donc il a publié deux 45 tours de ses chansons, le mien étant de le deuxième.

André Chackall accompagne Jean Christophe sur les deux disques. Je n'ai trouvé aucune information à son sujet. Aucune information non plus sur Maryse Tulasne, qui a dessiné la pochette de ce deuxième volume.

Les deux chansons de la face A sont en duo et ce sont mes deux préférées; je les ai numérisées.

Pour Toi c'est toi, l'instrumentation est minimale, avec guitare acoustique et percussion. Ils chantent les refrains ensemble. Pour les couplets, l'un chante et l'autre fait des vocalises. Cette mise en place permet de surmonter leurs limites question technique vocale. La simplicité de l'ensemble fait beaucoup pour rendre la chanson intéressante.

Pourquoi, pourquoi est une chanson courte, avec un côté folk prononcé qui tendrait à me faire dater le disque du début des années 1960 plutôt que de la fin des années 1950. Là encore, c'est minimal, léger ("Moi je suis fou de toi, toi tu te fous de moi") et sympathique.

Sur la face B, Inconstance est chantée par André Chackall seul, avec juste de la guitare acoustique. On est plus proche du Père Duval que de Georges Brassens, les deux, on le sait, n'étant pas incompatibles.

Étrange attente est chantée par Jean Christophe façon crooner, ce qui n'est pas vraiment dans ses cordes. Cette chanson est orchestrée par Pauline Campiche, pianiste et compositrice, auteur notamment de la musique du feuilleton Le temps des copains et du film Mon oncle du Texas.

A écouter :
Jean Christophe et André Chackall : Toi c'est toi
Jean Christophe et André Chackall : Pourquoi, pourquoi


29 novembre 2025

LES PRODIGIEUX McCLEVERTYS : Calypso


Offert par Dorian Feller à Villedomange le 13 novembre 2025
Réf : 80.069 -- Édité par Barclay en France en 1957
Support : 33 tours 30 cm
12 titres

Dorian Feller était en train de me montrer ses dernières acquisitions. Arrivé à cet album, il m'annonce que c'est du calypso assez quelconque. Je n'avais jamais vu cette pochette, mais il m'a suffi de regarder le nom du groupe pour lui répliquer dans l'instant que ce disque, je le recherche et il m'intéresse vraiment. Tout aussi rapidement, Dorian a été assez aimable pour décider de me l'offrir. Merci !

Je cherche ce disque en fait depuis quelques années, quand j'ai emprunté à la Médiathèque la compilation Soul Jazz de 2013 Mirror to the soul : Caribbean Jump-Up, Mambo & Calypso Beat 1954-77. J'y avais repéré quelques titres, et notamment Don't blame it on Elvis par The Fabulous McClevertys.

Cet excellent titre est sorti en 1957 chez Verve aux États-Unis, en 45 tours et sur l'album Calypso !. J'avais ajouté ce dernier à la liste des disques que je recherche, mais comme souvent sans vraiment de conviction ni d'intention de l'acheter en ligne, ne serait-ce que parce que les frais de port sont généralement prohibitifs.
Comme elle n'est pas référencée sur Discogs, je n'ai pas imaginé un instant qu'il pouvait exister une édition française de cet album, chez Barclay, sous licence Verve. C'est celle que Dorian a trouvée et m'a offerte.
Initialement, j'ai trouvé la pochette moche, mais au bout du compte, grâce à ses couleurs, elle est un peu mieux que la pochette originale, dont elle reprend l'un des dessins. Et chez Barclay ils ont fait l'effort de traduire intégralement les notes de pochette (le nom du groupe, The Fabulous McClevertys, a aussi été francisé).

Alors qu'est-ce qu'elle a de particulier cette chanson Don't blame it on Elvis ? Eh bien, pas grand chose, si ce n'est que c'est un excellent calypso, ce qui est déjà beaucoup et me suffit largement. D'autant que, comme souvent, les paroles de ce calypso s'intéressent à un sujet d'actualité de 1957, la danse "suggestive" et "scandaleuse" d'Elvis Presley :
Don't blame it on Elvis
For shaking his pelvis
Shaking the pelvis been in style
Ever since the River Nile


Ce qui adapté en français pourrait donner :
N'en voulez pas à Elvis
De tourner comme une vis
Tortiller du bassin
c'est en vogue depuis les Égyptiens 


Je vous assure qu'après écoute vous aurez ce refrain en tête pendant des jours. L'excellent site Fleurs de Vinyl consacre une page très documentée à cette chanson et sa reprise par Fritz Pereira, en 1957 également. J'ai un peu galéré, mais j'ai trouvé une page du site de Monsieur Jeff où on peut écouter cette reprise intéressante (moins calypso) et découvrir le parcours de ce fils de sénateur haïtien installé au Québec !

Il y un petit solo de saxo surprenant et bienvenu dans Don't blame it on Elvis. Il est sûrement dû à Johnny McCleverty, membre des McClevertys avec son frère le chanteur Carl. Ils sont originaires des Îles Vierges, tout comme les autres membres du groupe, le guitariste Gus, le batteur David et le pianiste Cornelius, mais ils ont fait carrière aux États-Unis et au Canada.
A part l'album et le single chez Verve, je n'ai trouvé mention que de deux autres singles postérieurs chez Ritmo, Back to back et The big bamboo. Mais avant ça, sous le nom de The Johnny McCleverty Calypso Boys, le groupe avait accompagné sur scène et sur disque pendant plusieurs années un chanteur de calypso, The Charmer ou Lord Charmer. On peut notamment les écouter sur une autre version de Back to back, belly to belly et sur Is she is, or is she ain't. Né Louis Eugene Walcott, The Charmer a adopté une autre identité au début des années 1960, après avoir rejoint la Nation of Islam, celle de Louis Farrakhan.

Don't blame it on Elvis est créditée à Sam Manning, tout comme deux autres excellentes chansons de l'album, Tickle, tickle, plus originale musicalement et moins directement calypso et Whoolay whola, à l'écoute de laquelle j'ai eu l'impression d'entendre les paroles "Monsieur Comme-ci Comme-ça".

J'ai bien l'impression que l'album est majoritairement composé de reprises. En plus de l'actualité, les femmes sont un sujet constant d'inspiration pour le calypso. C'est le cas pour une séquence de la face A avec Coldest woman, Redhead (reprise de Lord Kitchener), Parakeets et Money honey.

La face B est peut-être la meilleure des deux, globalement, avec une version de The woman is smarter, un classique du calypso.
L'excellent Rookoombay, tout comme Parakeets, est une reprise de The Duke of Iron. Notons que cette chanson, avec son titre correctement orthographié (sans "m"), avait aussi été enregistrée par The Charmer and his Afro-Rhythm Boys.
Les autres titres, I want to settle down, Landlady wants rent (encore de Lord Kitchener) et Chicken gumbo, sont également très bien.

La saison des vide-greniers est déjà terminée, les trouvailles se font rares en ressourcerie, ma liste de disques recherchés est très longue... J'espère avoir d'autres bonnes occasions d'en rayer quelques titres.

L'album est intégralement en écoute sur YouTube.

02 juin 2024

ENO : Another green world


Offert par Dorian Feller à Hautvillers le 3 novembre 2013
Réf : 6396 048 -- Édité par Island en France en 1975
Support : 33 tours 30 cm
14 titres

Je me suis toujours tenu à l'écart de ses travaux de "musique ambiante", mais malgré tout, Brian Eno tient une place importante dans ma cartographie musicale. Pour ses collaborations et productions, d'abord : il a travaillé avec Bowie, notamment pour Heroes, il a co-produit le premier album d'Ultravox!, produit Q: Are we not men ? A ! We are Devo ! ainsi que les albums deux, trois et quatre de Talking Heads, dont Remain in light, et aussi plus tard James. Pas mal...! Et surtout, il a sorti entre 1973 et 1977 quatre albums sous son nom seul qui sont excellents. Mon préféré, c'est toujours Taking tiger mountain (by strategy) et jusqu'à récemment je mettais plusieurs crans en-dessous Another green world, trop "expérimental" pour moi.
Au fil des années, j'avais commencé à évoluer au sujet de cet album, trouvant I'll come running excellente, puis Golden hours pas mal du tout. Et il y a quelques semaines, chez Philippe R., on a écouté l'album ensemble parce qu'il trouvait que j'avais tort à son sujet. Et ce fut une révélation : effectivement, le disque me plaisait désormais dans son ensemble, y compris ses nombreuses pistes courtes instrumentales.
En rentrant chez moi, j'étais décidé à finalement me procurer cet album, le seul qui me manquait dans la série de quatre, pendant des années. Mais j'ai eu la bonne surprise de le trouver dans mes étagères ! J'avais oublié que, à la bourse BD Disques d'Hautvillers de 2013, voyant que je m'intéressais à l'exemplaire qu'il avait en vente, Dorian Feller me l'avait gentiment offert. C'est l'édition originale française, en très bon état, sauf la tranche de la pochette qui était abîmée et qui a été réparée.

Au recto de cette pochette, on trouve un détail d'After Raphael (?), une sérigraphie de 1973 de Tom Phillips. Phillips avait été le professeur d'Eno au début des années 1960. Ils ont souvent collaboré. Eno a enregistré Irma, un opéra écrit par Phillips, qui de son côté a tenté de tirer le portrait d'Eno, mais il n'est jamais resté suffisamment en place pour que les toiles soient terminées.

Les cinq titres chantés sont habilement répartis tout au long de album, et il y a un bon équilibre avec les pistes instrumentales, la plupart du temps assez courtes.

On ouvre avec Sky saw, avec une longue introduction instrumentale. J'ai encore un peu de mal avec la basse fretless de Percy Jones, mais c'est très rythmé et ça annonce bien le son de l'album, avec des sons bien bizarres. Comme l'indique apparemment Richard Poynor dans son livre More dark than shark, les quatre vers qui constituent les paroles ("Tous les nuages se changent en mots, tous les mots flottent à la suite. Personne ne connaît leur sens, tout le monde se contente de les ignorer") sont comme un manifeste, puisque par la suite Eno privilégiera le son des paroles à leur sens, ce qui ne l'empêchera pas bien sûr d'en produire d'excellentes !
Dans une conférence en 1979, Brian Eno a expliqué avoir recyclé des éléments de Sky saw dans au moins deux autres compositions. Malheureusement, il cite le mauvais titre pour l'extrait de Music for films où la musique a été considérablement ralentie et bidouillée, mais c'est en fait Patrolling wire borders. Il ne précise pas non plus le titre d'Ultravox! qui reprend des éléments de cette chanson, mais ce serait bien My sex. Et là, j'ai eu un choc en réécoutant cette chanson juste après Another green world. C'est précisément avec ce titre que j'ai découvert Ultravox! en 1979-80, sous le soleil dans un camp militaire marnais, alors que je dégageais à la truelle un silo gaulois creusé dans la craie. A l'époque, je ne connaissais pas du tout Eno. Aujourd'hui, je trouve que ce n'est pas seulement la batterie de Phil Collins sur Sky saw, qui aurait été échantillonnée pour cet enregistrement, qui rappelle Eno, mais bel et bien tout l'accompagnement, du piano à la Taking tiger mountain au violon.

Ce n'est pas souvent que j'ai eu l'occasion de mentionner des précurseurs aux Young Marble Giants, tellement leur musique est à la fois originale et intemporelle. Et pourtant, c'est bien la réflexion que je me suis faite en écoutant les introductions de St. Elmo's fire
et de Golden hours. Pas seulement à cause de l'utilisation de la boite à rythmes, mais aussi pour l'orgue et la rythmique et comment tout ça s'arrange. Les deux chansons bénéficient d'excellents solos de guitare de Robert Fripp, avec en plus John Cale au viola sur Golden hours.

Everything merges with the night, plus calme, est très bien, comme les trois chansons précédentes, avec plus d'émotion peut-être.
Je garde quand même une affection plus particulière pour I'll come running, sa musique et ses paroles folles ("J'accourrai pour lacer tes chaussures"). Le 26 février 1974, dix-huit mois plus tôt, Eno et son groupe les Winkies avaient enregistré pour une Peel session une version plus rock de cette chanson sous le titre Totalled. Les paroles sont différentes également.
Notons pour l'anecdote que, pour la face B du 45 tours hors album The lion sleeps tonight (Wimoweh), la version album d'I'll come running a été accélérée !

Le premier titre de cet album que j'ai connu, c'est Sombre reptiles, mais c'était dans sa version de 1976 enregistrée avec Phil Manzanera pour 801 live. Avec encore la boite à rythmes, entre autres, ce titre comme d'autres instrumentaux de l'album, me fait penser aux enregistrements postérieurs de Wall of Voodoo, quand ils essayaient d'évoquer des musiques de films de série B ou Z.

Over fire island est un autre titre de l'album qui a connu une autre vie, mais cette fois à l'insu de Brian Eno. En effet, Phil Collins et Percy Jones ont réutilisé pour l'occasion la rythmique d'Unorthodox behaviour, un titre de Brand X qu'ils avaient déjà enregistré mais qui n'était pas encore sorti. Ils ont juste oublié d'en avertir Eno... Je n'aime aucune des deux versions et je n'ai pas écouté jusqu'au bout le titre de Brand X !

Brian Eno a eu l'occasion de se revendiquer comme "non-musicien", mais par exemple The big ship est très bien, pourtant ce titre est joué par Eno seul, au synthé plus boite à rythmes.

J'aime bien aussi le morceau-titre Another green world. Eno y est crédité aux "Desert guitars". Ailleurs dans l'album, ses guitares sont Serpent ou Castagnettes...! Quelle imagination... Ce titre aurait bien convenu il me semble à Pascal Comelade, mais j'ai vérifié et il me semble que d'Eno il n'a repris que Taking tiger mountain.
Par contre, pour Becalmed, ce sont les Pascals qui s'y sont collés pour la reprise, en 2005 avec une excellente version allongée.

Voilà, j'ai réhabilité cet album qui intègre désormais mon panthéon personnel. Il ne me reste plus maintenant qu'à aller réécouter Before and after science, un disque dont j'ai aussi toujours trouvé la réputation surfaite...

Si vous voulez en savoir plus sur Another green world, je vous conseille le livre de Geeta Dayal de 2009, dans l'excellente collection 33 1/3.

Le dernier projet en date qui implique Brian Eno, c'est le documentaire Eno de Gary Hustwit. Un film évidemment expérimental (il serait génératif, différent à chaque fois qu'on le regarde) dont la bande originale, qui contient Sky saw, vient de sortir.

05 août 2023

JIMMY CASTOR : It's just begun


Acquis chez Récup'R à Dizy le 10 juin 2023
Réf : 817 738-1 -- Édité par Salsoul / Polydor en France en 1983
Support : 45 tours 30 cm
Titres : It's just begun -/- E. man boogie '83

J'ai trouvé ce disque le même jour que l'exceptionnel Segas antillaises. Une journée fructueuse à la ressourcerie !
J'étais bien content de tomber sur un single relativement tardif de Jimmy Castor, mais surtout le lien avec le film Flashdance va me permettre de raconter mes souvenirs d'ancien non-combattant !

Je ne le savais pas du tout au moment où j'ai acheté ce disque, mais le premier album du Jimmy Castor Bunch, It's just begun, sorti en 1972, est un disque important dans l'histoire du rap/hip hop. C'est assez logique quand on se remet dans le contexte : dans les fêtes de quartier où le rap est né, il fallait bien que les DJs aient des disques à passer puis à scratcher pour accompagner les rappeurs. Et ces disques, c'étaient le plus souvent du funk, du rhythm and blues ou de la soul. On mentionne souvent James Brown parmi les artistes les plus samplés, mais Castor n'est pas loin derrière. Sa page Wikipedia cite, sans donner de référence, Afrika Bambataa, qui aurait dit que It's just begun était très populaire dans le South Bronx dans les années 1970. Au bout du compte, la chanson It's just begun, dans sa version originale de 1972, a été samplée au moins 150 fois ! (Et au passage, on apprend que It's just begun a "emprunté" un riff de sax à Give it up, un titre de 1969 de Kool and the Gang !).
Connaissant leur popularité au moment de la première explosion du rap, on n'est pas surpris que Jimmy Castor ait choisi en 1983 pour son album The return of Leroy de réenregistrer certains de ses anciens titres, à commencer par It's just begun.

La face B de mon maxi, E-man boogie '83, ne figure pas sur The return of Leroy, mais c'est bel et bien un remix ou un nouvel enregistrement d'E-man boogie, chanson parue initialement en 1974 sur album Butt of course.
Quelle que soit la version, je n'aime pas trop E-man boogie. Et elle a beau être remixée par le célèbre DJ du Paradise Garage Larry Levan, je dois bien dire que je n'accroche pas trop non plus à la version de mon maxi d'It's just begun. Par contre, j'aime bien la version originale par The Jimmy Castor Bunch d'It's just begun, parue en 1972 sur l'album du même titre, particulièrement la dernière partie après le break avec la guitare électrique.

C'est écrit en très gros sur la pochette, It's just begun serait extrait du film Flashdance, un très gros succès de l'année 1983. Jimmy Castor, malheureusement pour lui, est pourtant absent de l'album de la bande originale du film, qui s'est vendu à pas moins de 20 millions d'exemplaires dans le monde...! Mais, comme le confirme IMDB, on entend bien It's just begun dans le film.
En fait, assez logiquement quand on connaît l'histoire de la chanson, on en entend un peu plus d'une minute pendant une scène de breakdance dans la rue par des membres de The Rock Steady Crew.
C'est la version originale de 1972 qui est utilisée dans le film, pas celle du maxi, et sur l'extrait YouTube que j'ai trouvé, elle est accélérée :



Ce n'était pas du tout mon choix, mais figurez-vous que j'ai eu l'occasion de voir Flashdance dans son intégralité, "grâce" à l'armée française, qui me l'a imposé pendant les deux jours que j'ai passés sous ses ordres.
A l'été 1984, je venais de rentrer d'Angleterre, où j'avais passé l'année scolaire précédente, je m'apprêtais à entamer un D.E.U.G. d'anglais, je cherchais un travail car je ne pouvais pas toucher de bourse pendant deux ans, j'allais lancer sur RFM 93 Buffet froid, ma première émission de radio en solo, et, avec les amis de l'association Un Autre Emoi, on préparait le concert du Creation Package à la MJ.C. Claudel de Reims le 3 novembre.
Bref, j'avais bien mieux à faire que d'aller passer un an à l'armée. De toute façon, j'étais fermement décidé à ne pas "payer" cet impôt démesuré sur mon temps de vie, un impôt sexiste qui plus est, puisqu'il ne touchait que les hommes. J'avais envisagé un temps de demander le statut d'objecteur de conscience, mais la principale conséquence de ce statut c'était d'augmenter l'impôt-temps de 50%. Alors, non.

La journée du 24 août 1984 n'a pas été bonne pour moi. Je venais pourtant de passer deux très bonne semaines de vacances dans la vallée de la Roya, mais j'ai été malade et j'ai dû vomir pendant une bonne partie du trajet retour en train de nuit. Arrivé à la gare de Châlons, j'ai dû faire les 30-40 minutes de marches jusqu'à chez mes grands-parents, où j'habitais, à pied avec mes sacs sous une pluie battante. Et le pompon, dans le courrier qui m'attentait à la maison, il y avait une convocation au centre de sélection de Nancy pour y subir les examens d'aptitude au service national.

Je me suis donc docilement rendu à Nancy le 18 septembre, où les tests ont débuté le jour même. C'est le soir, dans le réfectoire, que nous avons eu droit comme "activité" à la projection de Flashdance, avant d'aller passer la nuit dans un dortoir aux lits superposés. J'ai eu le temps de finir ma mise en condition et d'assurer ma détermination.
Le lendemain, alors que j'étais déclaré apte médicalement à l'issue des derniers tests, j'ai demandé à voir le psychiatre, à qui j'ai expliqué que je n'étais pas fait pour l'armée et que l'armée n'était pas faite pour moi. J'ai dû être convaincant car je suis ressorti de là en début d'après-midi du 19 avec une proposition d'exemption.

Quitte à faire le voyage à Nancy, j'avais pris avec moi l'adresse de Punk Records, disquaire qui aux dernières nouvelles était toujours 27 rue des Maréchaux. Je sais que je n'y ai rien acheté, mais je me souviens toujours des productions du label Punk Records qui étaient présentées en vitrine, avec notamment les deux 45 tours de Kas Product (que j'avais copiés sur cassette car un copain de l'université les avait) et celui avec la pochette triangulaire de Matrix, 1947. J'ai toujours regretté de ne pas en avoir acheté au moins un. Soit c'étaient juste des échantillons qui n'étaient pas en vente, soit ils étaient trop chers pour moi.

En tout cas, depuis cette date, il ne faut plus me parler de Flashdance !

PS : Par coïncidence, l'ami Dorian Feller m'a justement donné cette semaine un autre 45 tours de Jimmy Castor, Don't cry out loud, en pressage allemand, sur lequel on retrouve en face B et en version courte le remix par Larry Levan d'It's just begun.


Le film documentaire de 2002 The freshest kids : A history of the B-Boy. On entend It's just begun à 1h29'29", sur le générique.

14 janvier 2023

JACK ARY ET SON "HIGH SOCIETY" CHA CHA : Tomatorama


Offert par Dorian Feller à Villedommange le 27 novembre 2022
Réf : Publicis 131262 -- Édité par Le Centre d'Information du Concentré de Tomates / Vogue en France dans les années 1960
Support : 45 tours 17 cm
Titre : Tomatorama (Mange des tomates "concentrées")

L'ami Dorian m'a offert ce disque car il connaît mon intérêt prononcé pour les disques "hors commerce" (intérêt qui s'est notamment traduit en 2018 par la publication du livre Vente interdite, disponible en téléchargement gratuit).
La pochette est moche, mais c'est un beau cadeau car ce 45 tours est une pièce intéressante. C'est un disque Vogue qui a la particularité de n'être gravé que sur une seule face. Et sur cette face, on trouve une version réenregistrée de l'un des succès du label.

Je ne connaissais pas du tout le musicien Jack Ary (à ne pas confondre, apparemment, avec l'acteur qui était son contemporain, dont le pseudonyme était Jack Ary). Pourtant, son cha cha cha Les tomates, musique de Franck Barcellini (celui de Mon oncle) et paroles de Pierre Cour, a dû avoir un certain succès puisqu'il a été édité en 45 tours trois fois sur trois décennies consécutives, en 1960, 1976 et 1982. Pas mal...!
La première fois n'était pas la plus glorieuse, puisque c'était en simple face B d'un EP, mais c'est un disque que j'aimerais bien me procurer, à la fois pour sa pochette très réussie et, en tant que fan de Jonathan Richman et de son I'm a little dinosaur, pour son titre principal, Théodore le dinosaure, qui, malheureusement, s'est révélé être sans paroles.


La superbe pochette illustrée par Charles Vella du EP Théodore le dinosaure (1960), avec en face B la première publication de Les tomates. Il semble y avoir deux pochettes différentes, l'autre n'ayant pas de tomates :


On peut assez facilement imaginer la genèse de ce disque. Le Centre d'Information du Concentré de Tomates, probablement un organisme interprofessionnel (qui ne semble plus exister depuis longtemps; il était peut-être lié à la SONITO, Société Nationale Interprofessionnelle de la Tomate destinée à la transformation, créée en 1957), souhaitait faire la promotion de ses produits. Pour ce faire, ils ont missionné Publicis, et quelqu'un à l'agence a eu la juteuse idée d'utiliser ce cha cha cha de Jack Ary, qui avait eu un certain succès.
Il faut dire que la chanson originale, avec son propos introductif ("Un conseil, Madame. Un conseil, Monsieur. Mangez. Mangez sain. Mangez frais. Mangez... des tomates.") et son refrain ("Mange des tomates, mon amour. Mange des tomates nuit et jour. Ça donne bonne mine, c'est plein de vitamines, vitamines A, B, C, c'est bon pour la santé") sonne déjà comme une publicité !
Un contrat de licence a donc dû être passé avec Vogue et la chanson a été adaptée et transformée en Tomatorama (Mange des tomates "concentrées"). Initialement, j'ai pensé qu'on s'était contenté d'ajouter "concentrées" à chaque itération de "Mange des tomates", mais non, l'ensemble des paroles a été adapté au propos et c'est toute la partie vocale qui a été refaite.

Il n'y a quasiment aucune indication sur la pochette. Je pense donc que ce disque était probablement inséré dans un dossier plus complet, destiné à des professionnels plutôt qu'à des particuliers. Et peut-être que la chanson a été diffusée en radio sous forme d'annonce publicitaire. En tout cas, concentrée ou non, comme la chanson de départ est entraînante et agréable, ça passe bien.

A écouter : JACK ARY ET SON "HIGH SOCIETY" CHA CHA : Tomatorama (Mange des tomates "concentrées")




La couverture d'une partition pour Les tomates.

30 octobre 2022

THE MEXICANO : Gorilla in Manilla


Offert par Dorian Feller à Villedommange le 15 juillet 2022
Réf : EPC 5344 -- Édité par Epic en France en 1977
Support : 45 tours 17 cm
Titres : Gorilla in Manilla -/- Cut throat

Dorian avait trouvé ce disque peu de temps auparavant. Ses sillons ne le faisaient pas trop vibrer positivement, alors que moi si, du coup il m'en a gentiment fait cadeau.
Un "mexicano" qui fait du reggae ? Je n'en avais jamais entendu parler. Je connaissais par contre la collection Reggae Power d'Epic (quelques disques parus, dont une compilation), surtout pour les disques de Bag-O-Wire qu'on voyait régulièrement dans les bacs. Je ne pense pas qu'il y ait un lien avec la précédente collection Reggae Power de Soul Posters, qui comprend mon 45 tours de Jah Woosh.

Il s'avère que derrière le pseudonyme de The Mexicano se cachait Rudy Grant, frère d'Eddy, qui a enregistré une série de singles sous ce nom de 1977 à 1980, parmi lesquels c'est Move up starsky qui a eu le plus de succès. C'est sous son nom de naissance qu'il a poursuivi sa carrière dans les années 1980, en enregistrant notamment des reprises, dont Lately de Stevie Wonder.

Le 45 tours est produit par Sidney Crooks des Pioneers, groupe qui avait été lui-même produit par Eddy Grant en 1976 pour l'album Feel the rhythm. On reste en famille...
Le style qu'on entend ici, c'est du chant talkover de DJ jamaïcain sur du gros reggae bien fumeux.
Je n'ai pas fait le lien tout seul, mais la base musicale de Gorilla in Manilla, c'est le "riddim" de Marcus Garvey de Burning Spear.
Pour comparer, on peut écouter la version chantée de Burning Spear, sa version instrumentale, ou d'autres versions DJ par Big Youth en 1975 ou Dillinger en 1979. Ce riddim est tellement connu, qu'on trouve un peu partout des des listes qui en compilent des versions, comme celle-ci.

Et ce gorille à Manille dont parle le Mexicano, kesako ? Eh bien, Rudy fait référence à un combat de boxe hyper-médiatisé qui a eu lieu le 1er octobre 1975 et qu'on a appelé Thrilla in Manilla. Il s'agissait du troisième combat entre Mohamed Ali et Joe Frazier. C'est Mohamed Ali qui, dans la période précédent le match, a comparé à plusieurs reprises Frazier à un gorille. Il avait annoncé que le match serait "a killa and a thrilla and a chilla, when I get that gorilla in Manila".

La face B, Cut throat, est musicalement dans une veine très proche et je crois que c'est ma préférée des deux pistes. Il est fort possible que la base musicale soit aussi un riddim connu, mais je ne l'ai pas identifié.
Côté paroles, il est aussi question de rivalité dans ce Coupe-gorge et de titiller et défier ses "adversaires" : sur un ton à ne pas prendre trop au sérieux, le Mexicano annonce qu'il part à la recherche de deux autres DJs, I-Roy et Prince Jazzbo, et qu'il leur crachera à la gueule s'il les trouve. Il explique ensuite qu'il est le plus beau et le meilleur chanteur...!

Il y a un peu d'actualité autour de ce disque puisque Gorilla in Manilla a été réédité en 2021, avec un titre de Bag-O-Wire en face B.


Mohamed Ali, bon acteur, fait la présentation des émissions spéciales prévues avant le match Gorilla in Manilla.

02 octobre 2022

SHAKE SHAKE ! : Shake shake !


Offert par Dorian Feller à Villedommange le 15 juillet 2022
Réf : 6010 530 / Act 2 -- Édité par Sentinelle / The Compact Organization en France en 1981 -- Echantillon gratuit - Vente interdite
Support : 45 tours 17 cm
Titres : Shake shake ! -/- Yellow ditty

Dorian m'a fait écouter ce disque qu'il avait acquis récemment. Pour une raison ou pour une autre, il a mis en premier la face B. Quand il a vu que ce titre provoquait un certain intérêt chez moi, alors qu'il le laissait plutôt froid, il a gentiment décidé de me l'offrir.

Un peu comme pour le Gol Gappas, dans un style un peu similaire et à la même époque, cette édition française d'un disque indépendant anglais est assez bizarre.
Là, la pochette est bien celle d"une édition sur le label français Sentinelle, diffusé par Phonogram. Cette maison a visiblement été mise en place pour diffuser par chez nous les productions de The Compact Organization, label anglais qui a surtout eu du succès avec Mari Wilson et Virna Lindt. D'après Discogs, quatre singles ont été diffusés en France en 1982, plus une compilation promo. Ce qui est bizarre, c'est que, si la pochette est 100% française, le disque lui est le disque original publié au Royaume-Uni par The Compact Organization.
On peut penser qu'il s'agissait d'une façon "économique" de publier le disque en France, en limitant les frais de gravure et de pressage pour le disque d'un groupe débutant qui risquait fort de ne se vendre qu'à quelques centaines d'exemplaires. Et même, étant donné que ma pochette porte un tampon sec indiquant un exemplaire promo et que l'exemplaire référencé sur Discogs est aussi visiblement un promo, on peut se demander si cette édition a jamais été disponible dans les bacs des disquaires.

En tout cas, je n'avais jamais entendu parler de Shake Shake !.
Dans ses notes de pochette pour la réédition en CD de la compilation A young person's guide to Compact, Tot Taylor, l'un des fondateurs du label, explique que c'est lors de l'enregistrement du premier disque du label, Attention Stockholm, que l'ingénieur du son du studio Music Works lui a fait écouter son propre groupe. C'est comme ça que Shake Shake ! s'est retrouvé à publier la deuxième référence du catalogue Compact.
Cet ingénieur du son, ça devait être soit Joe Dworniak, qui est également bassiste et producteur, soit Duncan Bridgeman, multi-instrumentiste et lui aussi producteur.
La pochette du 45 tours nous apprend que le groupe comptait deux autres membres : Jacqui,à qui on doit sûrement la voix féminine qu'on entend sur les deux faces, et Phil, probablement un batteur.

Alors, qu'est-ce qui m'a fait dresser l'oreille lors de la première écoute de Yellow ditty chez Dorian ? Eh bien, d'abord l'énorme ligne de basse qui ouvre la chanson, et qui ne peut que faire penser à celles de Jah Wobble à l'époque de Metal box. Et puis ensuite, tous les sons très rigolos (synthés, sifflements et autres bruitages) qu'on entend sur le refrain en même temps que les "I know you want to dance" ? Ca donne quelque chose de réussi, pas un chef d’œuvre, mais une agréable touche de légèreté dans une atmosphère pourtant 100% post-punk.

La face A, Shake shake !, est plus "normale". A son sujet, Tot Taylor explique que les gens n'arrêtaient pas de lui dire que ça ressemblait aux B-52's. Mais lui, ne les ayant pas vraiment écoutés, pensait que ça lui rappelait plutôt Weather Report ! A la même époque et avec un titre approchant, on peut aussi les rapprocher de See you shake de Way of the West.

Sur A young person's guide to Compact en 1982, on trouvait un troisième titre de Shake Shake !, Shuttle service, tout à fait dans la veine des deux autres. Et je crois qu'avec cette triplette on tient l'intégrale publiée de Shake Shake !.
Mais Joe Dworniak et Duncan Bridgeman sont restés très actifs depuis cette époque. En plus de nombreux projets chacun de leur côté, ils ont collaboré à nouveau ensemble dans les années 1980 pour les groupes I-Level et Be Big, tout en continuant leur travail en studio pour d'autres artistes. Des deux, c'est Duncan qui a dû avoir le plus grand succès, avec le projet multimédia 1 Giant Leap lancé avec Jamie Catto au début des années 2000.

17 juillet 2022

GAMOVER : Le prince reggae


Offert par Le Vieux Thorax à Reims le 4 juin 2022
Réf : [sans] -- Édité par Le Vieux Thorax en France en 2022
Support : CD 12 cm
23 titres

Fedakar Yildirim est né en Turquie en 1969. Arrivé très jeune à Reims avec ses parents, il y est mort soudainement en décembre dernier.
Dès les années 1980, il a été impliqué dans de nombreux projets musicaux, dont les groupes Tchernobyl Rats, Aldo Magic Band, Dynamo et Les Morveux.
A partir de 1996, sous le nom de Gamover, il a concocté de nombreux titres en utilisant des échantillons sonores, notamment à base de reggae/ska. Fedakar s'est intéressé au reggae parce qu'il était fan des Clash. J'ai bien pensé à lui quand leur collaboration inédite sur Rock The casbah avec Ranking Roger de The Beat a été diffusée ce printemps. 
Il a publié cinq albums, en suivant l'évolution technologique des formats, de la cassette au MP3 en passant par le CD-R. Fedakar m'a confié trois de ses titres pour les compilations Vivonzeureux!, deux pour Excusez-moi, je me suis occupé un peu de tout et un pour Surprise partie hoptimiste.

Parmi ses copains dès l'école primaire, il y avait Le Vieux Thorax et son frère Clément. A l'initiative du Vieux Thorax, ses amis se sont réunis pour une grande fête d'hommage le 4 juin chez Les Vieux de la Vieille à Reims. A cette occasion, une anthologie CD des enregistrements de Fedakar a été distribuée aux participants. Cette édition CD était très limitée et à diffusion privée, mais la version numérique est disponible pour tous sur la page Bandcamp du Vieux Thorax.



Le titre d'ouverture, Gilong gilong, est bien représentatif des bidouillages sonores de Gamover, construits sur ordinateur à partir de diverses sources, instrumentales et vocales. Et dans ce cas précis, il me semble bien que c'est justement la voix de Joe Strummer qu'on entend prononcer "Ah gilong gilong".

L'évolution musicale de Fedak depuis ses premiers groupes jusqu'à ses productions avec Gamover est parfaitement illustrée par la juxtaposition de deux des titres du CD : Rossignolet des bois en 1989 avec Aldo Magic Band, version d'une chanson traditionnelle du folklore, interprétée notamment par Pierre de Grenoble. Là, c'est énergique, avec le son de flûte caractéristique du groupe et déjà une bonne grosse ligne de basse par Fedakar. Tandis que pour Rossignolet dub wah (titre très bien vu !), il a fabriqué un morceau ska/dub en y ajoutant l'enregistrement peut-être collecté de la chanson par un homme.
Il avait aussi retravaillé un titre d'un autre de ses anciens groupes, Dynamo, pour en faire Right man dub.

Les influences de la culture musicale turque de Fedakar s'entendent dans un bon nombre de ses productions, particulièrement ici sur Diloy, l'excellent Work in progress, et aussi Wailing voices, un titre sur lequel Dorian Feller est invité à la guitare et qui utilise la ligne de basse du Smoking my ganja de Capital Letters.

Les interventions vocales sur les disques de Gamover ne sont pas toutes des échantillons collectés de-ci  de-là. Au contraire, certaines de ses plus grandes réussites sont chantées par des amis invités. On retrouve dans cette sélection l'excellent Je reste club, en collaboration avec M. Untel, et trois des chansons écrites avec L'Incohérent des Combinaisons aux paroles et au chant, O vergeture (Hey hey hey), L'alerte au gros rouge, où l'on entend des bouts de l'Omega man de Basement 5, et Le prince reggae, que nous avons choisi pour donner son titre à l'album. Sur ce dernier titre on entend notamment à la quinzième seconde quelques notes de guitare. A chaque écoute du CD, je les "reconnaissais" sans pouvoir les placer. Il m'a fallu six bonnes semaines, même après avoir affiné les choses en me disant que c'était de la new wave, pour précisément identifier le Wide boys du premier album d'Ultravox!...!

L'album officiel se conclut de manière mélancoliquement tout à fait appropriée avec Bonsoir. Sur le CD, il y a en plus un morceau, fantôme à double titre, d'abord parce qu'il n'est pas indiqué sur la pochette, et surtout parce que c'est un inédit pour lequel Le Vieux Thorax n'a retrouvé aucune indication de date ou de titre. Pour le coup, c'est un morceau frénétique et enjoué, visiblement basé sur un vieux ska.

Les auto-productions de Gamover ont été diffusées de manière très confidentielle du vivant de Fedakar. Ma réaction en écoutant la compilation a été de me re-dire à nouveau combien tout ça est d'excellente qualité. Si Le prince reggae peut faire découvrir sa musique à un nouveau public, son but sera largement atteint.






04 mars 2022

PRINCE BUSTER'S ALL STARS : Al Capone


Offert par Dorian Feller à Villedommange le 12 octobre 2021
Réf : 71.125 -- Édité par Decca en France en 1967
Support : 45 tours 17 cm
Titres : Al Capone -/- One step beyond

L'an dernier, Dorian Feller s'est procuré un exemplaire de ce 45 tours. Et je dois bien avouer que, quand il me l'a montré, j'ai quelque peu bavé dessus. Cela a suscité quelque étonnement pour lui, mais les deux faces de 45 tours sont des classiques pour moi, dont les années de lycéen ont été marquées par la vague ska 2 Tone (je vous rappelle que j'ai même gagné un album dans un concours Feedback de Bernard Lenoir avec une photo "ska"). Or, j'ai depuis longtemps une compilation de Prince Buster, et aussi un 45 tours, mais pas celui-là, même si j'ai déjà chroniqué ici une reprise-parasite de sa face A. La pochette précise donc bien ici qu'il s'agit de "La seule version originale de Al Capone" !
Ce disque n'est pourtant peut-être pas extrêmement rare. La preuve : Dorian en a trouvé un deuxième exemplaire quelques semaines plus tard, qu'il a très gentiment mis de côté à mon intention !

La première chose que que je note, quand je regarde la discographie des Prince Buster's All stars, c'est le nombre délirant de singles qu'ils ont sortis dans les années 1960.
Il y a un mystère aussi que je ne m'explique pas, c'est qu'Al Capone est sorti à l'origine en 1964, mais c'est en 1967 que ce titre a connu son plus grand succès en Angleterre. Je ne sais pas quel événement en particulier a relancé cette chanson à ce moment-là, mais c'est ce succès anglais qui a entraîné la sortie de cette édition française sous licence par Decca.

Quand je dis qu'on a deux classiques sur ce disque, je n'exagère pas. On a quand même ici les versions originales de deux des plus grands succès des Specials et de Madness, avec Prince Buster qui les accompagne vocalement plus comme un DJ/chauffeur de salle que comme un chanteur. En tout cas, ça me fait tout drôle de les écouter car je ne connais vraiment que les versions reprises en 1979 de ces chansons.

Il n'y a aucun doute à l'écoute, Al Capone c'est Gangsters des Specials, et c'est scandaleux que ce groupe, qui a fait beaucoup pour la musique indépendante, n'ait jamais crédité Cecil Bustamente Campbell, alias Prince Buster, pour Gangsters, même pas sur les rééditions. J'espère quand même que, par un biais ou un autre, il a touché un pourcentage des droits d'auteur de cette chanson.

Madness au moins a crédité Prince Buster pour sa reprise de One step beyond sur son deuxième 45 tours. Il faut dire que le premier 45 tours, sorti un mois plus tôt, comportait en face A un hommage à Buster, The Prince, et en face B une reprise de Madness, un autre de ses succès, qui a donné son nom au groupe !
On notera que, musicalement, les jamaïcains qui jouent sur la version originale, dont des membres des Skatalites, touchent plus leur bille que les enthousiastes londoniens.

Prince Buster est mort en 2016 à 78 ans.


Prince Buster avec les Skatalites, Al Capone, au festival Reggae Sunsplash en 1983.


06 novembre 2021

LOVE : Alone again or


Acquis sur le vide-grenier de Plivot le 5 septembre 2021
Réf : E-45056 -- Édité par Elektra aux États-Unis en 1984
Support : 45 tours 17 cm
Titres : Alone again or -/- My little red book

Comme le Nina Simone, ce 45 tours fait partie du beau lot d'une dizaine de disques que j'ai achetés à 1 € pièce il y a quelques semaines.
Certes, c'est une simple réédition sans pochette de deux faces A de single, mais j'ai été bien content de tomber dessus. De votre côté, vous en voyez souvent des 45 tours de Love ? Moi, jamais. Je crois bien sans exagérer que c'est l'une des très rares fois où j'en ai vu un.
Et il ne faut pas se leurrer, il y a très peu de chance de voir un jour sur un vide-grenier les éditions françaises originales de My little red book et Alone again or !! Mais ça ne coûte rien de regarder les pochettes et de baver un peu :





Je connais bien la série de rééditions Spun gold d'Elektra. En effet, l'un des premiers 45 tours que j'ai achetés, au début des années 1980, est une réédition de Light my fire des Doors dans cette collection. Une belle erreur de débutant, puisque je me suis retrouvé avec une version de la chanson de moins de trois minutes, à comparer avec les presque sept minutes de la version de l'album. Évidemment, c'est la longue partie instrumentale presque hypnotique qui a été coupée.
Comme mentionné sur la rondelle, ce 45 tours est sorti initialement après la compilation de 1970 Love revisited, mais mon pressage est plus tardif. Le premier 33 tours de Love que j'ai écouté, dans les années 1980, c'est justement l'exemplaire de Love revisited de l'ami Dorian Feller. Et si je m'intéressais à ce groupe à ce moment-là, c'est parce que je venais de le découvrir avec la reprise de 7 and seven is que les Jasmine Minks faisaient en concert (comme on peut l'entendre sur Alive in the Living Room) et parce que les fanzines anglais de l'époque en parlaient beaucoup.

Il devait y avoir d'immenses batailles d'égos et de pouvoir au sein de Love. Arthur Lee en était la tête de proue, le principal auteur-compositeur et chanteur, et aussi le co-producteur de Forever changes, l'album devenu un classique dont Alone again or est extrait. Mais l'auteur et le chanteur d'Alone again or, ce n'est pas Arthur Lee, c'est l'un des autres guitaristes du groupe, Bryan McLean, qui co-signe aussi avec David Angel les arrangements des deux titres de l'album dont il est l'auteur. Et c'est Alone again or qui ouvre l'album et qui en a été le premier single extrait.
Mais Bryan McLean a quitté Love peu de temps après la sortie de l'album (l'une des raisons étant peut-être qu'il avait signé un contrat solo). A la suite de quoi, Arthur Lee a viré les autres musiciens du groupe pour en embaucher de nouveaux.
Ce n'est sûrement pas un hasard si, au verso de la réédition européenne de 1971 de Forever changes, la photo du groupe de 1967 a été remplacée par une photo du seul Arthur Lee ! Et au dos de ma réédition CD, on lit la mention "All songs written and sung by Arthur Lee", et il faut continuer la lecture, sans qu'apparaisse le mot "except" pour apprendre plus bas que "Tracks 1 & 5 - written & sung by Bryan McLean" !!
Forever changes est dans l'ensemble un excellent album, mais pour moi Alone again or en est la plus grande réussite. Il se passe vraiment plein de choses en à peine trois minutes. Il y a la guitare acoustique un peu hispanisante, les voix à la Byrds, un arrangement de cordes pour une fois réussi, rythmique et pas sirupeux, et puis, de façon surprenante, une trompette façon mariachi qui arrive à un moment.Excellent.
Bizarrement, je n'aime pas la reprise qu'en a fait en 2003 un de mes groupes fétiches, Calexico. Je trouve même que c'est l'un de leurs singles les moins intéressants.

En face B, on trouve My little red book. Ce fut en 1966 le premier titre du premier album de Love, et aussi leur premier 45 tours. C'est une reprise d'un titre de Hal David et Burt Bacharach, ce qui signifie qu'aucun des titres de mon disque n'est composé par Arthur Lee. Par contre, c'est tout comme si c'était un original car on est dans le cas plutôt rare où la reprise transcende complètement la version de départ.
Dans ce cas précis, il s'agit d'une chanson du film What's new pussycat ? de 1965 interprétée par Manfred Mann. Que ce soit la version du film ou celle sortie en 45 tours , elles paraissent toutes les deux complètement molles du genou et inécoutables une fois qu'on a entendu la version beaucoup plus rock et électrique de Love.

Demain, il a près de chez moi la bourse aux disques de BD-Bulles. Comme je suis toujours optimiste, j'espère bien y trouver d'autres grands classiques du rock de cette trempe à petit prix !


Love, My little red book, dans l'émission American bandstand, le 18 juin 1966.

23 octobre 2021

THE JIMMY CASTOR BUNCH : Troglodyte (Cave man)


Acquis par correspondance via Discogs en août 2021
Réf : AMH0-0120 -- Édité par RCA Victor aux États-Unis dans les années 1970 ou 1980
Support : 45 tours 17 cm
Titres : Troglodyte (Cave man) -/- Luther the anthropoid (Ape man)

Quand j'ai commandé le 45 tours des Satellites à un vendeur au Canada, le port était bien sûr très cher mais j'avais la possibilité d'ajouter un autre 45 tours pour le même prix. J'ai donc fouillé dans les bacs virtuels du gars et j'ai fini par y dénicher ce 45 tours du Jimmy Castor Bunch, qui est une réédition de la fin des années 1970 ou du début des années 1980 de deux de leurs faces A de 1972.

Jimmy Castor, je n'en avais absolument jamais entendu parler jusqu'à il y a sept-huit ans, quand l'ami Dorian Feller m'a joué son 45 tours King Kong de 1975 qu'il venait d'acheter. Ce titre funky plein d'énergie m'a beaucoup plu, je l'ai mis dans une de mes compilations maison, et depuis j'ai espéré en trouver un exemplaire sur un vide-grenier ou dans un magasin d'occasion. Je n'ai toujours pas eu cette chance, mais ce Troglodyte fera très bien l'affaire !

Troglodyte est extrait du premier album du Jimmy Castor Bunch, It's just begun. C'est une réussite funk-pop, avec un rythme implacable, une accroche à la guitare fuzz et Jimmy Castor par-dessus qui nous raconte les méthodes de drague particulières d'un homme des cavernes.
Ce 45 tours a très bien marché aux États-Unis, où il s'est vendu à plus d'un million d'exemplaires. C'est le premier très grand succès de Jimmy Castor, qui a dû pas mal patienter puisqu'il avait sorti son premier single, I promise to remember, en 1956, avec son groupe the Juniors. Cette chanson a été reprise par Frankie Lymon the Teenagers sur leur premier album et, en 1957, c'est Jimmy qui a remplacé Frankie  dans The Teenagers.

Après le succès de Troglodyte, Jimmy Castor a essayé de conserver une formule qui avait bien fonctionné. D'où par exemple l'excellent Luther the anthropoid sur l'album suivant Phase two. Là, l'homme des cavernes laisse la place à un homme singe, qui fréquente une discothèque préhistorique. Pas de surprise, donc, mais c'est une réussite quand même et je préfère d'ailleurs Luther à Troglodyte.
Et le groupe a poursuivi dans la même veine pendant plusieurs années, avec King Kong, donc, un autre grand singe, et aussi The Bertha Butt boogie, avec l'un des personnages présents dans Troglodyte.

Il aurait peut-être fallu se renouveler un peu plus pour que le succès dure plus longtemps, mais Jimmy Castor n'a pas fait non plus que dans la tuerie funky : sur un album de 1974, il y a une reprise instrumentale (avec chœurs quand même) de Walk on the wild side ! Il est mort en 2012 à 71 ans.


The Jimmy Castor bunch, Troglodyte, en direct à la télévision en 1973.

26 juin 2021

THE MODERN LOVERS : The morning of our lives


Offert par Dorian Feller à Villedommange le 14 décembre 2020
Réf : BZZ7 -- Édité par Beserkley en Angleterre en 1978
Support : 45 tours 17 cm
Titres : The morning of our lives -/- Roadrunner (Thrice)

Je viens de publier un nouveau livre, Notre temps c'est maintenant : Une farandole de chansons de Jonathan Richman, qui propose à travers une trentaine de chroniques un panorama d'un demi-siècle de chansons du fondateur des Modern Lovers, de la première parue, The new teller en 1975, à l'une des plus récentes, Cold pizza en 2020.

Pour marquer le coup, j'ai ressorti ce 45 tours, que l'ami Dorian Feller m'a fort opportunément et très gentiment offert il y a quelques mois (il a acheté cet exemplaire en parfait état dans une bourse aux disques, je crois).
J'avais déjà un autre exemplaire depuis longtemps, mais il était assez pourri et surtout sans pochette. Non que cette pochette soit particulièrement remarquable, avec ses photos en noir et blanc prises lors des concerts qui ont donné lieu à l'album Modern Lovers 'live', dont la face A est extraite. La pochette de l'autre single extrait de l'album, New England, qui m'a aussi été offert par Dorian, n'était pas mieux.
Sur la pochette, le crédit est à The Modern Lovers, comme sur l'album live, mais c'est Jonathan Richman & the Modern Lovers qui est indiqué sur le rond central du disque, comme pour les deux premiers albums studio officiels parus précédemment. Sur ce rond central, toujours, il y a la mention "© 1977", mais on était à la fin d'une année discographiquement très chargée pour Jonathan Richman (single Roadrunner, album Rock 'n' roll with..., single Egyptian reggae, album live) et selon certaines sources ce 45 tours serait plutôt sorti début janvier 1978.
J'aime bien le slogan publicitaire qu'on trouve au dos de la pochette, "The most fun you can have with your clothes on". En plus sage, il fait penser aux fameux slogans de Stiff Records à la même époque.

La face B de ce 45 tours, Roadrunner (Thrice), ne figure pas sur l'album, tout comme les faces B live de New England et Buzz buzz buzz que j'ai déjà eu l'occasion de chroniquer ici. Mais même Roadrunner (Thrice), je l'ai déjà chroniquée puisqu'elle est aussi en face B de My little Kookenhaken, un 45 tours paru uniquement au Benelux.
Quant à The morning of our lives, c'est une chanson qui compte beaucoup pour moi. Ce n'est pas un hasard si le titre du livre reprend une partie du refrain de cette chanson !
Plutôt que de me répéter, je reproduis ci-dessous les deux chapitres du livre dédiés à The morning of our lives et Roadrunner.
Quant au livre lui-même, comme les précédents il est disponible gratuitement en téléchargement. Seule la version imprimée est en vente (11€ port compris pour la France). Pour les non-francophones, il existe une version en anglais, Our time is now.



The morning of our lives

Parutions :
Modern Lovers live (1977)
Morning of our lives single (1978)


Cette chanson n'a été publiée que dans une version en public, mais celle-ci est parfaite.
Je n'ai pas recours pas aux livres sur le bien-être ni aux séminaires de motivation personnelle ou aux manuels pour savoir comment conduire sa vie. Il y a peu de chance que je le fasse un jour puisque, à elle seule cette chanson peut remplir toutes ces fonctions. Elle a d'ailleurs été l'un des piliers essentiels de la hip-pop optimiste, le pseudo-concept philosophico-musical élaboré autour de mon émission de radio Vivons heureux ! (en attendant la mort…).

On est en fin de concert, sûrement même au moment du dernier rappel (Jonathan lance un "Goodnight" à la fin, et le titre a été placé à la toute fin de l'album).
La chanson démarre lentement, le rythme est donné par la guitare, des petits coups de baguette, des notes de basse isolées. L'instrumentation est minimale mais parfaitement dosée et, dès le début, on entend au loin que le public accompagne le groupe en claquant des mains en rythme.

Pour cette chanson, Jonathan s'adresse à une amie et cherche à l'encourager et à lui donner confiance : "J'ai foi en toi. Parfois toi-même tu ne crois pas en toi, mais j'ai foi en toi. Et notre temps c'est maintenant, maintenant on peut faire tout ce qu'on veut vraiment faire, notre temps c'est maintenant, là au matin de notre vie".
A ce moment, il appelle en renfort à ses amis du groupe, Leroy, Asa et D. Sharpe pour qu'ils lui disent en chœur de ne pas avoir peur, que tout va bien et qu'ils l'aiment aussi.
Il se passe quelque chose d'extraordinaire au cours de la dernière minute de cette chanson assez longue. A la fin du dernier refrain, il y a comme une micro-pause, et on sent comme une explosion du public, qui réagit ("Yeah !" et applaudissements) et reprend plus fortement les claquements de mains pour un coda au cours duquel le chanteur s'adresse visiblement désormais à tout le public et pas juste à une amie : "Nous sommes jeunes maintenant… Maintenant il est temps pour nous d'avoir foi en ce que nous pouvons faire. Aucune raison d'avoir peur.".
C'est puissant et émouvant, le genre de moment de joie et d'émotion collectives qui n'est pas rare dans un concert de Jonathan Richman mais qui est habituellement difficile à faire revivre sur un enregistrement.
Le plus étonnant dans tout ça c'est que cette très belle chanson, qui n'a rien d'une pépite pop, a été choisie comme face A du premier 45 tours extrait de l'album en Angleterre, avant même le plus évident New England. Dans la foulée du succès d'Egyptian reggae, le titre a même été classé, très brièvement, dans les 30 meilleures ventes du pays.

J'ai choisi dans ce livre de me concentrer sur les versions des chansons parues officiellement, mais pour cette chanson particulièrement importante qu'est Morning of our lives j'ai décidé de faire une exception. Certes, l'excellente version en public se suffit à elle-même mais, sans les publier, Jonathan Richman en a enregistré d'autres versions dans la période entre les albums Back in your life (1979) et Jonathan sings ! (1983), et ces versions, qui circulent parmi les fans, sont intéressantes.
A l'écoute, on y apprend un détail (l'amie à laquelle il s'adresse se nomme Carol) et surtout que Maurice Chevalier a été l'une des inspirations de cette chanson. Sur la scène du Left Bank en 1981, il explique qu'il a lu un livre de Maurice Chevalier (je n'ai pas retrouvé la source en feuilletant le livre, mais il est possible que ce soit son recueil de mémoires Ma route et mes chansons) dans lequel il expliquait que, quand il voyait de jeunes amoureux s'embrasser dans les rues de Paris, il aimait les regarder car ils prenaient du bon temps et il avait envie d'aller leur dire quelque chose comme, "Mes amis, profitez-en tant que vous pouvez". C'est ce qui a inspiré un couplet supplémentaire de la chanson.
Dans une session studio inédite vers 1981, ça donne "If Maurice Chevalier were here today, he'd take us all by the hand and say : Enjoy it while you can. For me, it is the twilight, but for you it's the morning, ladies and gentlemen. Our time is maintenant, le time to do les choses, comment dit-on, tu vraiment veux, oui, le temps est maintenant, le matin de notre vie. (...) Nous avons la jeunesse maintenant.". Formulé un peu différemment, mais toujours en français dans le texte, ça donnait dans une session à la maison de Jonathan Richman avec Andy Paley vers 1979, "Le temps est maintenant, le temps de faire les choses que vous vraiment aimez. Notre temps est maintenant, dans le matin de notre vie.". Comme ça, vous savez d'où vient le titre de ce livre...
S'il y a une autre chanson du même calibre que j'associe à celle-ci, c'est Affection. Pour vérifier que le concept de jeunesse est relatif, on peut aussi se reporter à Just about seventeen : quel que soit son âge, à chaque écoute de The Morning of our lives on se sent jeune, prêt à prendre un nouveau départ et suffisamment plein de vie pour, par exemple, entonner une autre chanson de Jonathan Richman, l'hyper énergétique et entraînante I'm just beginning to live (1985), dont les principales paroles à part "Je commence juste à vivre" sont "Wang a dang a dang a do a dang dang".
Mais il ne faut pas se leurrer. Avec la mort en janvier 2021 de Leroy Radcliffe, qui suit celle d'Asa Brebner en 2019 et de D. Sharpe en 1987, il n'y aurait plus personne pour répondre à Jonathan s'il chantait Morning of our lives aujourd’hui. On a une pensée pour eux, en méditant sur le fait que le matin de nos vies est toujours trop court.

Roadrunner
Parutions :
Beserkley Chartbusters Volume 1 (1975) (Version Once)
The Modern Lovers (1976) (Version Twice)
Roadrunner single (1977) (Versions Once et Twice)
Morning of our lives single (1978) (Version Thrice)
The original Modern Lovers (1981) (Versions # 1 et # 2)
Live at the Longranch Saloon (1992)


Si le titre de Jonathan Richman qui s'est le mieux vendu est Egyptian reggae, celui qui est communément considéré comme un classique du rock est Roadrunner. Construite sur seulement deux accords, cette chanson est instantanément reconnaissable, que ce soit par le "One, two, three, four five six" compté d'entrée, le riff de trois notes, "Blang !, Blang !, Blang !", ou les "Roadrunner ! Roadrunner !" en défouloir dans le refrain.
Avec six versions différentes publiées, elle doit tenir le record parmi tous les titres enregistrés par Jonathan Richman, mais elle a été peu jouée sur scène depuis la fin des années 1970.
Depuis plusieurs années, certains militent pour faire de Roadrunner la chanson officielle de l’État du Massachusetts, mais certains élus lui préfèrent Dream on d'Aerosmith (Jonathan pense que sa chanson n'est pas assez bonne pour mériter tel honneur...). En tout état de cause, si Roadrunner est un hymne, c'est à la balade en voiture autour de Boston, seul la nuit, en écoutant la radio. Dans Roadrunner (Thrice), la version en public de 1977, le sentiment qui se trouve au cœur de la chanson est parfaitement résumé : "I wouldn't say I feel lonely. I would say that I feel alive, all alone. 'Cos I like this feeling of roaming around in the dark, and even though I'm alone out there, I don't mind, 'cos I'm in love with the world.".

Quand j'ai découvert cette chanson, avec l'achat de Beserkley chartbusters volume 1, j'ai souvent essayé d'en imaginer une version personnalisée, adaptée à mon mode de locomotion et à ma ville d'origine, Châlons-sur-Marne. Au lieu de croiser en voiture dans la banlieue, j'avais la Mobylette précédemment utilisée par mon père pour aller travailler en équipe à l'usine et qui m'avait été offerte pour mes quatorze ans, et j'imaginais des trajets dans le froid cinglant de l'hiver, du quartier Saint-Thiébaut au local de répétition du Ouane Brothers Band à Fagnières, ou de la maison des amis à Coupéville jusqu'à chez mes grands-parents rue des Martyrs de la Résistance.

Sister Ray du Velvet Underground est souvent citée comme un modèle pour Roadrunner. En me cantonnant à ce groupe, je penserais plutôt aux longues envolées avec orgue du Live 1969, ou encore un amalgame de deux titres enchaînés sur Loaded, Sweet Jane pour le riff et Rock & Roll pour l'amour de la radio et du rock.
Une influence non musicale est mentionnée par Jonathan lui-même dans un article d'ARTnews, celle d'Edward Hopper, notamment Essence (1940). Il explique que Roadrunner en particulier, une chanson sur les nuits solitaires sur des routes solitaires et sur la façon dont les lumières sont comme des amis dans la nuit, lui doit beaucoup.
Parmi toutes les versions disponibles, celle que je recommande en priorité c'est celle avec un son crade et un orgue saturé produite début 1972 par John Cale et publiée en 1976 sur The Modern Lovers. Elle est connue comme la version Twice depuis qu'elle a été mise en face B d'un 45 tours en 1977. Les autres versions de cette époque, en public ou produites par Kim Fowley, sont plus anecdotiques, y compris la Version 2 sur Original Modern Lovers, avec Mars Bonfire à la guitare à la place de Jonathan, qui date de l'automne 1973 et qui, en moins de trois minutes, est la plus ramassée. La version Once, avec le groupe Earth Quake, publiée en 1975 sur Beserkley Chartbusters Volume 1, est plus sage et sans orgue, les guitares y sont donc en valeur. La version Thrice, enregistrée à Londres en 1977 en même temps que Modern Lovers Live, est la plus longue et c'est très bien ainsi, surtout que c'est la seule enregistrée avec la formation de cette époque.

Elle est très différente musicalement, mais à la même époque The Modern Lovers avaient à leur répertoire une chanson très proche de Roadrunner par ses paroles, Ride down on the highway, sauf que là Jonathan n'était pas seul, mais accompagné d'une petite amie. Je n'en ai pas fait un inventaire exhaustif, mais Jonathan a composé de nombreuses chansons sur son Massachusetts natal, à commencer par New England : Fenway Park, The Fenway, Twilight in Boston, Winter afternoon by B. U. in Boston, As we walk to Fenway Park in Boston Town,...
Roadrunner a souvent été reprise, notamment, pour rester dans la galaxie Beserkley, par le Greg Kihn Band en 1979 et par Joan Jett en 1986. En 1984, The Jazz Butcher en a publié une version accélérée en face A de single. La version la plus réputée est sans contexte celle des Sex Pistols, enregistrée en répétition en 1976 et publiée en 1979 sur la bande originale du film La grande escroquerie du Rock 'n' Roll. Elle est enchaînée avec Johnny B. Goode de Chuck Berry et Johnny Rotten s'énerve car il ne connaît pas les paroles.
Pour ma part, le 5 février 1988, en Bretagne près de Morlaix, je me suis hissé à la hauteur de Johnny Rotten en rejoignant Biff Bang Pow ! sur scène dans une discothèque déserte pour massacrer allègrement Roadrunner. L'une des rares fois où j'ai "chanté" en public.