02 mai 2026

PRINCE : Controversy


Acquis chez Récup'R à Dizy le 27 février 2021
Réf : WBS49808 -- Édité par Warner Bros. aux États-Unis en 1981
Support : 45 tours 17 cm
Titres : Controversy -/- When you were mine

On vient de marquer le dixième anniversaire de la mort de Prince. L'occasion de chroniquer pour la première fois l'un de ses disques.
J'ai vraiment apprécié plusieurs de ses tubes des années 1980 :
When doves cry, Purple rain, Raspberry beret, Kiss et Sign "o" the times. Je les ai presque tous en disque, plus quelques autres, achetés le plus souvent pas cher.
C'est le cas de ce 45 tours, trouvé pour 10 centimes à la ressourcerie. Ce qui m'a étonné, c'est de voir arriver comme ça au fin fond de la Marne un import américain des débuts de sa carrière. Du coup, il n'a pas de pochette, mais bon, quand on voit celle du pressage français, on se dit qu'on ne perd pas grand chose :


La mochette de l'édition française de ce single.

De toute façon, édition française ou américaine, c'est un disque que n'avais jamais vu. Je n'avais non plus jamais écouté une de ses faces.

Bien sûr, le titre de la face A, Controversy, me parlait, puisque c'est celui d'un album, le quatrième de Prince.
Tout est dit sur le rond central : "Produit, arrangé, composé et joué par Prince". Son hyperactivité légendaire, sur scène et en-dehors, fonctionnait déjà à plein.
La version album de Controversy dure 7'15. Sa durée est réduite de moitié pour ce petit format, ce qui nous permet d'échapper à la récitation du Notre père par le Petit Prince.
Musicalement, la chanson est du funk léger et synthétique. J'ai pensé initialement à Tom Tom Club en l'écoutant.
Côté paroles, il revient sur les interrogations et rumeurs qui circulaient sur sa personne : "Am I black or white ? Am I straight or gay? - Controversy - Do I believe in God ? Do I believe in me ?".
La chanson est de très bonne facture, elle est accrocheuse et a eu un certain succès sur le moment, mais ce n'est pas ma préférée du disque, et sans la face B il n'y aurait pas eu de chronique.

Prince était déjà très prolifique dans ces années-là, avec au moins un album par an. Mais il n'avait peut-être pas beaucoup de titres en réserve. C'est sûrement pourquoi Warner est allé chercher pour la face B un titre de l'album précédent, Dirty mind. Un album enregistré rapidement à la maison au printemps 1980. Au départ, ces enregistrements devaient être des démos, mais Prince a décidé de les sortir tels quels.

Il y a eu un maxi promo avec When you were mine en face A, mais cette chanson n'a pas été commercialisée en titre principal de single.
C'est étonnant, tant elle est immédiatement accrocheuse.
Cette fois, on est dans un style pop-rock, influencé par le son du moment (certains citent en référence la New Wave, notamment les Talking Heads et Elvis Costello, sûrement pour le passage un peu reggae). Prince aurait composé la chanson dans sa chambre un soir de tournée, après avoir écouté du John Lennon, mais pour le coup ça ne s'entend pas particulièrement.
L'accroche mélodique dès le début est originale, rythmée et efficace. Toute la chanson est construite autour. Prince l'a souvent jouée en concert pendant tout son parcours. Ce n'est pas sa meilleure version live (je préfère celles en vidéo ci-dessous), mais on la trouve en 2002 sur l'album One nite alone...Live !, retitrée sans trop de surprise When U were mine.

Si Prince ne l'a pas sortie en face A de single, cette chanson tient quand même une place non négligeable dans sa discographie : elle a été reprise plus d'une quarantaine de fois en 45 ans (la huitième chanson la plus reprise de Prince; quelques sélections ici et ).
La première à se lancer en 1981, c'est une anglaise, Bette Bright, accompagnée par the Illuminations, suivie en 1982 par les américains de Hi-Fi, qui comptaient dans leurs membres un anglais renommé, Iain Matthews, ancien de Fairport Convention.
Deux versions sorties en 1983 ont eu plus de succès et de visibilité. Celle de Mitch Ryder, plutôt rock et assez proche de la version de Prince, s'est bien vendue en single, tandis que celle plus synthétique de Cindy Lauper est sûrement celle qui s'est le plus vendue tout court, puisqu'elle figure sur son premier album à succès, She's so unusal.  
Parmi toutes les autres reprises publiées depuis, il y a notamment la version acoustique par Crooked Fingers en 2002 et celle de Lambchop
Pas mal pour une chanson que je ne connaissais pas du tout...


Prince, When you were mine, en concert.


Prince, une version courte de When you were mine, en concert à Dortmund en 1988 dans le cadre de la tournée Lovesexy.




Prince, une bonne version de Controversy, principalement instrumentale et très cuivrée, en direct en 2004 dans l'émission d'Ellen de Generes. Une séquence pas diffusée à l'époque, apparemment.

26 avril 2026

ANTON KARAS : The "Harry Lime" theme


Acquis sur le vide-grenier de Condé-sur-Marne le 21 avril 2014
Réf : MG 9235 -- Édité par Decca en France en 1949
Support : 78 tours 25 cm
Titres : The "Harry Lime" theme -/- The Café Mozart waltz

Je ne sais pas si je la mènerais à bien, mais j'ai depuis quelques temps l'idée de faire une série de chroniques autour de la musique du film Le troisième homme. En effet, à force de les voir passer, je me suis mis à acheter différentes éditions des disques d'Anton Karas (1906-1985) quand je tombe dessus (cinq depuis 2014), car je trouve que c'est un cas intéressant de commercialisation de la musique.
Pour aujourd'hui, on va commencer par le début, l'édition originale sortie au même moment que le film, dans le format standard de l'époque, le 78 tours.

Même si j'ai sûrement eu l'occasion d'en entendre l'air pendant ma jeunesse, je crois que la première fois où j'ai prêté attention à la musique du Troisième homme, c'est en 1993, en lisant les notes de pochette de Pascal Comelade pour sa compilation de reprises Danses et chants de Syldavie (je profite de l'occasion pour signaler qu'il s'apprête à en sortir une seconde, Métaphysique du Hit-Parade). Il y expliquait que son Third man theme était paru initialement par erreur sous le titre Café Mozart. Il fait bien référence, sans erreur, aux deux faces de ce disque : le thème principal du film est sorti en Europe sous le titre The "Harry Lime" theme, en référence au personnage joué par Orson Welles dans le film, mais quand le disque a été publié aux États-Unis, le label a choisi de marquer plus clairement le lien entre la musique et le film, et la face A a donc été nommée The third man theme.

La particularité de la musique du Troisième homme, c'est qu'elle est jouée en solo à la cithare. Cet instrument me ramène instantanément chez mes grands-parents, qui en avaient une, voire deux, chez eux. Je ne sais pas d'où ils les tenaient, je ne pense pas que c'était en lien avec la vogue pour cet instrument suscitée par le film. C'étaient plutôt des objets de décoration que de véritables instruments de musique, mais avec frère, sœur et cousins, on se battait toujours pour être celui qui en jouerait.

Le troisième homme
, réalisé par l'anglais Carol Reed, est un film important de l'histoire du cinéma. Entre autres distinctions, il a remporté la Palme d'or à Cannes en 1949.
C'est en préparant cette chronique que j'ai appris que le scénario, signé Graham Greene, Reed et Alexander Korda, est original. C'est ensuite que Graham Greene a fait de l'histoire un roman.
Un des éléments marquants du film, outre la performance d'acteur d'Orson Welles, est le rendu d'une atmosphère tendue à Vienne, dans l'immédiat après-guerre et au début de ce qu'on appellera la Guerre froide.
L'autre élément marquant du Troisième homme, c'est sa musique, créée spécialement pour l'occasion. Le film aurait sûrement marqué les esprits même sans cette musique, mais il est clair que c'est un exemple très réussi de musique de film et que l'immense popularité du disque a contribué au succès du film.

Comment Carol Reed s'est-il retrouvé à confier la musique de son film à Anton Karas ? Les récits (ici en français et en anglais, par exemple) ont tendance à varier un peu dans les détails, mais dans l'ensemble ça donne ceci :
A l'automne 1948, Reed était à Vienne pour les préparatifs du tournage. Lors d'une réception, il a entendu Karas jouer de sa cithare, un instrument bizarre qu'il ne connaissait pas du tout. Il décide de lui confier la musique du film et parvient avec difficulté à convaincre le musicien et les producteurs d'accepter.
L'enregistrement commence dans la chambre d'hôtel de Carol Reed à Vienne et se poursuit pendant trois mois à Londres début 1949, où sont tournées les scènes en studio.
Anton Karas travaille chaque jour pendant des heures sur la musique, et ne souhaite qu'une chose : retourner chez lui en Autriche. Mais un incendie dans la salle de montage l'oblige à réenregistrer une bonne partie des pistes.
Au bout du compte, le résultat est là : le film sort en Angleterre en septembre 1949, avec uniquement de la cithare en solo comme musique, présente en fond sonore sur une bonne partie des scènes (des exemples de scènes-clés ici et ).

Il avait été question de sortir un album de la bande originale du film. L'idée a été abandonnée (il faudra attendre 1999 pour que cet album se matérialise), mais des versions enregistrées en studio de The "Harry Lime" theme et The Café Mozart waltz sortent en même temps que le film et le disque fait fureur.
Aux États-Unis, le 78 tours est n° 1 des ventes pendant 11 semaines. Ce serait le plus grand succès instrumental des années 1950 dans ce pays et il aurait incité les maisons de disques à éditer plus souvent des musiques de film.

The "Harry Lime" theme est effectivement un instrumental remarquable. Il s'ouvre directement sur le "riff" d'accroche. Il y a une partie centrale différente, avant un retour pour finir à la partie musicale immédiatement reconnaissable et qui reste en tête. Le jeu d'Anton Karas est visiblement virtuose. Il joue en même temps les mélodies et l'accompagnement rythmique, les sons sont variés, avec presque un effet "pedal steel" à certains moments.

The Café Mozart waltz
est bien également mais moins remarquable, rythmé par une corde basse. D'habitude, je sais repérer le rythme ternaire d'une valse, viennoise ou non, mais pas là.

Suite au succès du disque et du film, Anton Karas a tourné dans le monde entier et a eu droit à tous les honneurs. Mais, dès 1953, il est revenu chez lui à Vienne faire ce qui l'intéressait : jouer de la cithare dans un bar à vin. Sauf que cette fois il était propriétaire de l'établissement, baptisé sans trop de surprise Zum Dritten Mann.

Plus largement, il semble que Vienne s'appuie de façon assez marquée sur Le troisième homme pour attirer les touristes. Il y a des circuits touristiques, un cinéma qui diffuse constamment le film, et bien sûr un musée, où l'on peut notamment écouter 400 versions différentes de l'air principal du film. Je ne sais pas s'ils y ont ajouté celle des Beatles, révélée par le documentaire Get back en 2021, où ils s'amusent à le jouer en studio, le 3 janvier 1969. 


Une bande annonce pour The third man, problement pour la sortie du film aux États-Unis. On note la mise en avant de la cithare sur l'annonce du titre, suivie de la mention "Featuring the famous musical score by Anton Karas" et de la phrase, avec un jeu mot sur citare, "He'll have you in a dither with his zither". On s'appuyait bien sur le succès du disque pour la promotion du film.


Un reportage d'actualité Pathé tourné à l'Empress Club de Londres en 1950. Anton Karas est mis en scène dans le contexte professionnel qu'il a le plus longtemps pratiqué.

19 avril 2026

FATIMA MANSIONS : Only losers take the bus


Acquis à la Petite Boutique Primitive à Reims vers 1992
Réf : RAR5P-2187 -- Édité par Radioactive aux États-Unis en 1992 -- Promotional CD single - Not for sale
Support : CD 12 cm
Titres : Only losers take the bus (Dump the dead) -- Only losers take the bus (I'm not stupid) (Album version)

J'ai rencontré Cathal Coughlan (1960-2022) très brièvement le 15 février 1985, à Londres, alors qu'il traversait le réfectoire de l'université  South Bank Poly. Il s'était arrêté pour saluer Joe Foster, que j'accompagnais. Il jouait ce soir-là avec son groupe Microdisney lors d'un concert de soutien aux mineurs en grève. Il y avait également à l'affiche les Mekons et Poison Girls (que j'ai ratés), The Men They Couldn't Hang. Les Waterboys, qui n'étaient pas annoncés, ont joué deux chansons.

En fait, je n'étais pas un grand fan de Microdisney. J'avais acheté la compilation de leurs premiers singles 82-84 : We hate you South African bastards !, pour son titre percutant et parce qu'elle n'était pas chère, mais j'avais trouvé leur musique assez molle du genou. J'ai même revendu ce disque, mais je l'ai racheté depuis, toujours pas cher, en édition originale, et même en réédition CD, retitrée astucieusement et diplomatiquement post-apartheid 82-84 : Love your enemies, et publiée par Rev-Ola, le label fondé par Joe Foster. La boucle est bouclée.

Par contre, j'ai tout de suite apprécié son groupe suivant, The Fatima Mansions, dont le nom est celui d'un quartier d'habitat social de Dublin. Leur label envoyait leurs disques par paquets à Radio Primitive, et c'est un exemplaire en rab de ce single que j'ai acheté à l'époque.
The Fatima Mansions était un groupe, ils étaient cinq au départ, mais je n'ai jamais connu que le nom de Cathal Coughlan. Ils ont sorti cinq albums entre 1989 et 1994, sans grand succès commercial. Leur disque qui s'est le plus vendu, c'est un single extrait de Ruby trax, une compilation du NME. C'était une double face A, mais le titre qui a fait vendre le disque c'est plutôt la version de Suicide is painless par les Manic Street Preachers.

Je crois pouvoir affirmer sans exagérer que Only losers take the bus est la chanson fétiche de Fatima Mansions. C'est le titre d'ouverture de leur premier album, la face A de leur premier single et, par le jeu des choix éditoriaux de leurs deux labels Kitchenware et Radioactive, il se trouve que la chanson a été publiée sept fois en cinq ans, sur trois singles, trois de leurs quatre albums et leur seule compilation ! :
  1. Sur l'album Against nature (1989)
  2. Sur le maxi 45 tours anglais Only losers take the bus (1990)
  3. Sur certaines éditions et rééditions de l'album Viva dead ponies (1990)
  4. En face B du single anglais You're a rose (1991)
  5. En titre bonus de certaines éditions de l'album Valhalla avenue (1992)
  6. Sur l'EP américain Tíma mansió dumps the dead (1992)
  7. Sur la compilation anglaise Come back my children (1993)

Mon CD est un disque hors commerce qui fait la promotion de l'EP Tíma mansió dumps the dead, sur lequel on trouve notamment une reprise à la Public Enemy de Shiny happy people de R.E.M.. La pochette a la même illustration que la version commercialisée, à part la la couleur de fond qui a été changée.

Only losers take the bus est vraiment à la base un excellent morceau de rock and roll, avec notamment des saccades de guitare sur un tempo frénétique, digne des Woodentops, renforcé par un séquenceur, un instrument électronique qui a rarement été aussi bien incorporé à du "rock".
Cathal Coughlan fait une excellente performance au chant. J'aurais bien du mal à faire une exégèse des paroles. Il y a peut-être bien quelque part un prêcheur élu de Dieu, qui ne voudrait surtout pas être un loser usager du service public de bus, mais rien n'est moins sûr.

Il y a deux versions principales de la chanson qu'on trouve toutes les deux sur ce CD. Elles se distinguent notamment par le texte en introduction. La version I'm not stupid est la version originale de 1989. La version Dump the dead est un remix qui a été publié pour la première fois en 1992. Les deux versions sont en fait proches l'une de l'autre. J'ai peut-être une petite préférence pour Dump the dead, notamment pour le break instrumental qui me parait plus efficace.

Il existe trois autres remixes de la chanson. Deux sont parus sur le maxi anglais de 1990. Ils ne sont pas en ligne et ce n'est peut-être pas plus mal car le Dangers mix par Jack Dangers de Meat Beat Manifesto, diffusé uniquement sur un maxi promo américain, est une catastrophe.

En parallèle avec les Fatima Mansions, Cathal Coughlan s'est lancé au début des années 1990 dans le projet Bubonique, avec Paul Jarvis.

Les Fatima Mansions ont été en conflit avec leur label américain Radioactive. C'est l'une des raisons de leur séparation en 1995, après l'album Lost in the former west. Mais les procédures en cours ont eu des conséquences sur Coughlan pendant plusieurs années : il n'avait pas le droit de sortir de nouveaux disques, ni même de jouer ces titres sur scène.

Il est redevenu très actif au 21ème siècle, avec six albums solo, dont le dernier en 2021, et aussi Telefís, une collaboration avec Jacknife Lee, dont les deux albums sont parus quelques mois avant et après la mort de Cathal en 2022, à 61 ans.



Les vidéos pour Only losers take the bus (I'm not stupid), ci-dessus, et Only losers take the bus (Dump the dead), ci-dessous.




12 avril 2026

LENNON / ONO (WITH THE PLASTIC ONO BAND) : Instant karma !


Acquis neuf en solde dans la Marne vers 1984
Réf : 2C 008-91149 / Dance For Ever Vol. 19 -- Édité par Apple / EMI en France en 1983
Support : 45 tours 17 cm
Titres : Instant karma ! -/- Who has seen the wind ?

J'ai eu ma grande période Beatles vers 1977-1978, à 14-15 ans. C'est à ce moment que j'ai eu l'occasion d'écouter chez ma jeune tante Nadette Shaved fish, la compilation de 1975 de John Lennon où l'on trouve la plupart de ses 45 tours post-Beatles.
Je note au passage, même si ce n'est pas le sujet du jour, que Woman is the nigger of the world figure en bonne place sur cette compilation. Alors que, pour plein de bonnes/mauvaises raisons, elle a été complètement excisée cinquante ans plus tard du coffret de neuf CD Power to the people, alors qu'elle ouvrait en 1972 l'album Some time in New York City qui en constitue la base et qu'elle a été interprétée lors des deux prestations au concert One To One, censé figurer intégralement dans le coffret. La bonne vieille méthode hypocrite de l'utilisation d'astérisques pour cacher un mot qui dérange aurait été préférable.

Intant karma ! est l'une des chansons qui me plaisaient le plus sur Shaved fish. Alors quand je suis tombé quelques temps plus tard sur un exemplaire réédité et soldé de ce 45 tours, je n'ai pas hésité à investir quelque chose comme 5 francs dans ce disque.
Depuis, j'ai souvent vu passer le disque original, sans l'acheter, mais Philippe R. m'en a offert un exemplaire en 2014. Je chronique cependant cette réédition toute moche car ça reste historiquement "mon" disque.

C'est le volume 19 de la collection Dance for ever version années 1980. Il y a eu au moins trois présentations/numérotations différentes pour cette collection, entre 1972 et 1985. J'ai acheté récemment le Rivingtons, mais à la même époque que le Lennon j'avais déjà investi, souvent en solde, dans No milk today des Herman's Hermits, Fever de Peggy Lee et Blueberry Hill de Fats Domino.

Pour moi, ayant connu les choses rétrospectivement, c'était assez clair. Il y avait les derniers albums des Beatles, Abbey Road et Let it be, avec la particularité qu'ils ne sont pas sortis dans leur ordre d'enregistrement, puis les carrières solos des quatre garçons plus ou moins dans le vent. Sauf que, des années de lecture d'Uncut et Mojo m'ont appris que les choses étaient bien plus confuses que ça.
Déjà, Harrison a sorti des disques solo dès 1968. Ensuite, Lennon a sorti trois 45 tours et un album live entre juillet 1969 et février 1970. Dès septembre 1969, au moment de la sortie d'Abbey Road, il avait annoncé en privé aux autres membres qu'il allait quitter le groupe. Mais c'est Paul McCartney qu'on a rendu responsable de la séparation quand il a de fait rendu publique l'information dans un auto-entretien au moment de la sortie de son premier album.

A ce moment-là, Lennon était déjà bien embarqué dans ses aventures avec Yoko Ono et le Plastic Ono Band, commencées en juillet 1969 avec Give peace a chance.
Instant karma ! est son troisième single. Seulement une dizaine de jours s'est écoulé entre la composition du titre et sa sortie dans le commerce. Comme quoi, il était encore possible de faire vite (et en mono) avec Phil Spector à la production. 
Lennon voulait un son de rock and roll minimal et primitif, et c'est ce qu'il a obtenu. Avec notamment une batterie lourde (par Alan White, le batteur de Yes !) et du piano. Il y a plein de monde sur le disque, dont George Harrison à la guitare, Klaus Voorman à la basse et Billy Preston aux claviers. Plus une petite troupe rassemblée pour l'occasion pour faire les chœurs.

Le thème principal de la chanson serait qu'il est inutile d'attendre une éventuelle réincarnation pour vivre son karma, et qu'il est possible de le faire dés maintenant, dans le temps présent, car, comme le dit le refrain, "On brille tous, comme la lune et les étoiles et le soleil". Tout comme Give peace a chance, cette chanson a quelque chose d'un hymne. Elle a aussi été rapprochée, à raison il me semble, d'All you need is love.

Si le rond central anglais conseillait de "jouer fort" la face A, il proposait de "jouer doucement" la face B, Who has seen the wind ?. Et c'est effectivement une Yoko calme qui signe et chante cette chanson, qui oscille entre une comptine et un air moyenâgeux.
C'est fort dommage de ne pas avoir crédité la poétesse Christina Rossetti (1830-1894) : le titre de la chanson et le premier couplet viennent directement de son poème Who has seen the wind ?, tiré du recueil Sing-song: A nursery rhyme book.

Sans atteindre le numéro 1 des hit parades, Instant karma ! a eu du succès, se vendant notamment à plus d'un million d'exemplaires aux États-Unis. Et, comme quoi la situation était bien chaotique, le disque s'est vite retrouvé en concurrence avec le single Let it be, sorti un mois plus tard.



Les deux passages à Top of the Pops de Lennon / Ono avec le Plastic Ono Band pour la promotion d'Instant karma !, enregistrés le 11 février 1970.




John & Yoko / Plastic Ono Band with Elephant's Memory, Instant Karma !, au One To One Concert, au Madison Square Garden de New York le 30 août 1972.

04 avril 2026

PREFAB SPROUT : Jordan : The EP


Acquis au Record & Tape Exchange de Notting Hill Gate à Londres probablement dans les années 1990
Réf : SK 49 -- Édité par Kitchenware en Angleterre en 1990
Support : 45 tours 17 cm
Titres : One of the broken -- Jordan : The comeback -/- Carnival 2000 -- The ice maiden

J'ai beau chercher, je pense qu'il n'y a qu'une seule fois dans ma vie où j'ai été rémunéré pour mes écrits sur la musique. C'était par Les Inrockuptibles, même si ma prose n'a jamais été publiée dans le magazine.
Tout cela s'est fait grâce à Jean-Daniel Beauvallet, le passeur. Quelques temps après la tournée catastrophe de Biff Bang Pow ! et Momus que nous avions organisée ensemble, j'ai dû lui rendre visite dans les bureaux de la rédaction et, à un moment, il m'a dit qu'ils avaient besoin de quelqu'un pour chroniquer des disques sur leur service minitel et m'a proposé de m'en charger.
J'ai accepté, et voilà c'était fait. On m'a envoyé des codes d'accès et j'ai commencé à travailler, en piochant dans les nouveautés reçues à Radio Primitive (je n'ai jamais reçu un disque pour ça, du journal ou des labels), et j'ai tapé mes chroniques sur le clavier pourri du minitel. Il y avait une contrainte forte, un nombre de caractères très limité.

J'étais complètement libre pour cette activité : on ne m'a jamais donné d'instructions ni de ligne directrice, je choisissais les disques en fonction de l'actualité et surtout de mes goûts (pas mal de James, Pixies, la galaxie Creation bien sûr). Quand j'ai demandé si ça convenait, on m'a répondu que oui, mais j'ai eu très peu de retours, et je ne savais pas si les pages correspondantes étaient lues.

Tout cela serait largement oublié si je n'avais pas eu la bonne idée de me faire une chemise-dossier Inrocks, que j'ai retrouvée récemment en faisant du rangement (ce bon vieux support papier a des avantages, je vous défie de trouver une trace archivée du 3615 des Inrocks...).
Il y a dedans un autocollant du service, un échange avec le graphiste Pascal Arvieu à propos d'une page de pub publiée dans le magazine, et une de mes factures de piges. C'était quand même bien payé : quatre feuillets à 250 F. par numéro trimestriel du magazine, soit 3 000 F. pour la facture qui me reste.


Un autocollant promo pour le service minitel des Inrocks.
Les Inrockuptibles, Eliott... vous avez saisi, Ness pas ?



La page de publicité pour le 3615 Eliott publiée dans le n° 31 des Inrockuptibles (septembre/octobre 1991).

J'ai aussi imprimé au fur et à mesure le fichier texte sur lequel je rédigeais mes chroniques (Il y en a un échantillon en bas de cette page). Je ne sais pas s'il est complet, mais il compte environ 120 chroniques pour des albums sortis entre 1990 et 1992. Ce qui indique que cette aventure a duré entre deux et trois ans. Jusqu'à ce que je reçoive un courrier m'apprenant que le service minitel était réorganisé (en lien avec le passage en mensuel, je pense) et qu'on n'aurait plus besoin de moi.

Le choix des disques chroniqués n'est donc pas étonnant et, ce qui est rassurant, c'est que, pour la plupart, les textes ne me font pas honte. Souvent ils correspondent à l'opinion que je me fais encore aujourd'hui des disques en question, parfois ils sont un peu trop "plats" ou "promotionnels". Il y aussi certaines remarques avec lesquelles je ne suis plus du tout d'accord.
Mais dans le lot, il y a une chronique en particulier qui m'a sauté aux yeux et m'a complètement abasourdi. Celle-ci :



On avait beau être en 1990, je sais bien que quand j'ai rédigé ça je n'étais pas sous ecstasy et que, à part du café et du chocolat, je n'avais pris aucune substance hallucinogène. Mais je me demande bien ce qui m'a pris et comment j'ai pu publier ça.
En cinq lignes, c'est du grand n'importe quoi :
La "persévérance aveugle", connaissant les soucis de santé actuels de Paddy McAloon, c'est malheureusement prémonitoire, mais ça n'a aucun sens. Et "séduire le miracle" ? No comprende ! "Un enfant suspendu" ? Nicht verstanden. Et je me demande bien ce que Merlin l'Enchanteur vient faire là-dedans !
Sans qu'on m'y pousse en quoi que ce soit, j'ai visiblement voulu faire une chronique positive, qui se trouve être ampoulée et insensée. Je n'en suis pas fier.

Mais ce n'est pas tout...
Je n'avais pas Jordan : The comeback à l'époque. J'ai acheté le 33 tours chez Emmaüs à Tours-sur-Marne quand je l'ai trouvé à 2 € en 2016.
Mais il se trouve que je ne suis pas un grand fan de Prefab Sprout. Même le premier single, Lions In My Own Garden (Exit Someone), que j'ai réécouté récemment, ne vaut surtout pour moi que pour l'acronyme de Limoges. En fait, à part When love breaks down et un peu aussi Cars and girls, il n'y a pas beaucoup de titres d'eux qui m'accrochent.

Deux semaines avant de retomber sur ces chroniques, je me suis lancé dans une opération inhabituelle pour moi : sélectionner des disques qui pourraient quitter pour de bon mes étagères. Et, après les avoir réécoutés, j'ai inclus sans regret dans la pile Jordan : The comeback, Protest songs et le maxi Hey Manhattan, que j'ai trouvés particulièrement insipides.
J'ai donc encensé en 1990 un album que je n'aime pas, et j'envisage de me séparer en 2026 de ce disque, pourtant généralement présenté comme excellent, par Jesters Tear ou François Gorin par exemple.

L'album est encore dans mes murs, mais comme il est sur le départ, nous nous intéressons aujourd'hui à un petit EP, que j'ai décidé de conserver car c'est un format que j'aime beaucoup et qui ne prend pas beaucoup de place. C'est le troisième single extrait de Jordan : The comeback. Aucun inédit en face B, les quatre titres sont sur l'album, un disque produit par Thomas Dolby, qui est bourré jusqu'à la gueule de 19 titres. Il est divisé en quatre grandes sections et on a ici un titre de  chacune des sections.

Ce 45 tours d'occase était vendu initialement par Record and Tape Exchange à 1 £. N'ayant pas trouvé preneur, il a été baissé deux fois et je l'ai trouvé à 30 pence, sûrement dans la cave du magasin. De la pochette, je dirais que c'est un bon exemple de mochette (je ne suis pas l'inventeur du terme, mais je m'en empare de bon cœur).

La conclusion à l'écoute de ces quatre extraits de l'album, c'est que je n'aime vraiment aucune des chansons. C'est globalement mou, et de manière générale le chant ne me plaît pas.

One of the broken
est une chanson lente. Elle a peut-être été choisie comme titre principal en écho à When love breaks down.
Je n'ai rien de particulier à dire sur la chanson Jordan : The comeback.
Carnival 2000, qui a vaguement des airs de bossa (attention : jeu de mots franco-portugais), est censée être remixée par rapport à l'album. J'ai comparé les deux versions et je n'ai pas vraiment entendu de différences.
The ice maiden est chantée à deux. Il y a un peu de rythmiques électro et de guitare électrique, mais je n'accroche pas pour autant

Après Les Inrockuptibles, j'ai continué sur ma lancée à rédiger des chroniques, pour Radio Primitive, publiées dans la revue professionnelle Le Bulletin des Rotations sous la bannière Les disques de Omar. Je dois en avoir quelques-unes au grenier, je les ressortirai peut-être un jour.



Voici une sélection de mes chroniques minitel du 3615 Eliott, de 1990, 1991 et 1992 :





28 mars 2026

RAM JAM : Black Betty


Acquis chez Récup'R à Dizy le 8 septembre 2018
Réf : EPC 5492 -- Édité par Epic en France en 1977
Support : 45 tours 17 cm
Titres : Black Betty -/- I should have known

J'ai acheté ce 45 tours assez récemment, le même jour que l'album de Talent Latent mais pas dans le même magasin, mais je connais très bien cette chanson depuis sa sortie. C'était l'un de nos tubes familiaux en 1977, l'année de mes 14 ans. On chantait "Black Betty bama lam", mais aussi "She's crazy like a fool, what about Daddy Cool" de Boney M, "We will rock you" de Queen, Rockollection et les tubes de Souchon. C'est aussi l'année où je me suis mis à m'intéresser aux Beatles.
Autant je suis sûr qu'on avait le 45 tours de Queen à la maison, autant je n'arrive pas à me souvenir si on avait aussi le Ram Jam. En tout cas, un copain de la rue avait l'album, avec la même pochette dessinée assez marquante.

J'ai été un peu surpris à la réécoute de Black Betty. J'avais le refrain en tête, mais je ne me souvenais pas du tout que le son en général était aussi proche du hard rock. Guitare tranchante, basse lourde, batterie forte à deux grosses caisses et un gong pour couronner le tout... Des tubes aussi électriques, ce n'était pas si courant sur les radios françaises à l'époque.

Je ne pense pas que je le savais à l'époque, mais Black Betty est une reprise d'une chanson "folk", chantée notamment en prison par des détenus noirs. Elle a été enregistrée plusieurs fois dans les années 1930, notamment par les Lomax. On peut l'écouter dans des versions de 1933 par James "Iron Head" Baker, 1939 par Rev. Mose "Clear Rock" Platt et encore de 1939 par Leadbelly. Parmi beaucoup d'autres, Odetta l'a enregistrée en 1964 sous le titre Looky yonder et Manfred Mann en 1968 l'a renommée Big Betty.

La grande question, qui donne lieu à de nombreuses discussions, est de savoir à quoi ou à qui "Black Betty" fait référence. Plusieurs hypothèses plus ou moins étayées circulent : ça pourrait être un récipient pour du whisky, un fouet, un fourgon cellulaire ou bien une  femme.
Pourtant, quand on regarde les paroles de Leadbelly, il n'y a guère de doute que Betty est une femme : "Black Betty had a baby (...) The little thing went crazy (...) Little thing went blind (...) I said he wasn’t none of mine". Si l'on en croit Clear Rock en 1939, cité par bshistorian, Black Betty était plus particulièrement une bûcheronne, qui balançait ses hanches en coupant les arbres sur la ferme pénitentiaire de Goree.
Ram Jam, dans les couplets ajoutés aux paroles de sa version, accentue les références sexuelles, ce qui a donné lieu à une polémique et un appel au boycott à l'époque, qui explique peut-être pourquoi la chanson a eu moins de succès aux États-Unis qu'ailleurs.

L'histoire de l'enregistrement de la version électrifiée de Black Betty par Ram Jam  est intéressante et elle vaut même mieux que celle de Somebody to love et White rabbit par Jefferson Airplane. Pour tout dire, c'est elle qui m'a décidé à me lancer dans cette chronique.

Le héros de l'histoire, c'est le guitariste et chanteur Bill Bartlett (né en 1943). En 1968, il est membre des Lemon Pipers, qui ont carrément un tube n° 1 aux États-Unis avec  la sucrerie psychédélique Green tambourine. Le groupe se sépare assez vite et, en 1970, deux de ses membres se lancnt dans un nouveau projet, Starstruck.
Début 1975, le groupe, qui n'arrive pas à se faire remarquer, finance l'enregistrement de quatre chansons et auto-produit un 45 tours à 1000 exemplaires, avec Black Betty en face A et I should have known en face B. Le groupe tourne toute l'année et essaie de se faire signer, sans succès. Il se sépare fin 1975.
En 1976, Bartlett est contacté par le célèbre duo de producteurs de  pop bubblegum Jeff Katz et Jerry Kasenetz (qui avaient produit les Lemon Pipers), qui lui proposent de rejoindre un groupe de hard rock qu'ils montent à New York. Ils lui offrent un contrat, à la condition qu'il récupère les droits sur les titres du 45 tours. Avec difficulté, il rachète les parts des autres membres du groupe, pour 3000 dollars, et rejoint Ram Jam.

Ce qui est le plus bluffant, c'est que la version publiée par Ram Jam n'est pas un  nouvel enregistrement, mais bel et bien la version de Starstruck (4'43) qui, grâce à un travail impressionnant de remontage et de post-production, a été transformée en un concentré de rock and roll de moins de 2'30, beaucoup plus fort et efficace. Notons que, à 3'59, la version de l'album est très proche de celle de Starstruck, et donc moins intéressante.

Une aventure à peu près similaire est arrivé au groupe Reporter, dont Patrick Coutin était membre. Ils ont enregistré une maquette d'album au Château d'Hérouville, n'ont pas réussi à se faire signer et se sont séparés. Coutin a par la suite été signé en solo, et son premier album, y compris le tube J'aime regarder les filles, est en fait constitué des enregistrements de Reporter.

La face B du 45 tours de Ram Jam est I should have known, dans une veine assez Creedence Clearwater Revival. La version de Starstruck n'est pas en ligne mais tous les témoignages indiquent qu'il s'agit du même enregistrement.

Black Betty a été réédité en Europe en 1984, et a de nouveau eu du succès en France. Il y a eu aussi un remix house en 1990...!

Ram Jam s'est séparé dès 1978, après deux albums. Bill Bartlett, en plus de la guitare, s'est mis au piano boogie-woogie depuis les années 1990.