16 mai 2026

DAY ONE : I'm doin' fine


Acquis chez Gilda à Paris le 6 juin 2013
Réf : SADD 6 / 7243 8 96311 2 8 -- Édité par Melankolik / Virgin en Angleterre en 1999
Support : CD 12 cm
Titres : I'm doin' fine -- Say no more -- Ordinary man (Acoustic)

Quand le duo Day One est arrivé sur la scène en 1999, on l'a naturellement associé d'une part à Massive Attack, de Bristol comme eux, qui les avait signé sur son label Melankolik, et à leur co-producteur Mario Caldato Jr, réputé pour son travail avec les Beastie Boys ou Beck.
On pourrait dire qu'après Massive Attack, Tricky et Portishead, ils incarnent une deuxième génération du son trip hop de Bristol.
J'ai écouté et apprécié leur premier album Ordinary man à sa sortie. Mon titre préféré était Bedroom dancing, que j'avais mis sur une de mes compilations. Il n'est jamais sorti en single, mais il a été inclus plus tard sur la bande originale du film Ma femme est une actrice. Sur une autre compilation, j'avais mis mon deuxième titre préféré, qui est la face A du single qui nous intéresse aujourd'hui.

Avec des éléments de hip hop, un tempo léger, une voix doucement rappée, j'ai vu plusieurs fois cité The Streets à propos de Day One. Pour ma part, je penserais plutôt à l'américain Bobby Sichran ou à un autre duo, écossais lui, Arab Strap, principalement pour la façon de raconter des histoires, car il y a des grosses différences musicalement et thématiquement.

Quelques années plus tôt, la musique d'I'm doin' fine aurait été construite à partir d'échantillons de vieux vinyls craquotants, mais en 1999 le groupe a fait pour l'occasion appel à de "vrais" musiciens, dont une section de cordes, qui sont utilisées de façon intéressante.
L'attention à l'écoute des titres de Day One a tendance à se concentrer sur le récit du chanteur Phelim. Là, typiquement, on a tendance à ne pas le croire un instant quand il nous explique que "Ça va, je vais bien, Je survis bien sans toi, Et qu'est-ce que tu voulais ? Et à quoi tu t'attendais ? Que je parle encore de toi ? Non, non pas question, je suis tout seul maintenant et je m'en sors bien.".

Say no more est un titre qui n'est disponible que sur ce single (et que je n'ai pas trouvé en ligne). Il y a une rythmique assez marquée à la batterie, renforcée par un son samplé que je n'arrive pas à identifier, plus du synthé. L'ensemble est de bonne tenue.

Sur l'album à qui elle donne son titre, Ordinary man est déjà plutôt acoustique, piano et voix avec un tout petit peu de guitare. La version qu'on trouve ici a été enregistrée en direct pour une "session acoustique" pour la radio XFM et la guitare acoustique remplace le piano.
C'est l'histoire d'un gars ben ordinaire qui se demande s'il arrivera un jour à se faire remarquer par la femme qu'il croise dans la rue et dont il est un amoureux transi. 
C'est aussi une bonne chanson qui, mine de rien, reste en tête.

Ordinary man a été bien reçu. Le disque a eu un certain succès, il est notamment sorti aux États-Unis, le groupe a beaucoup tourné. Et puis après, plus rien pendant plusieurs années. Le deuxième album Probably art est sorti au Japon en 2005 et en Angleterre seulement en 2007. Le troisième, Intellectual property, est sorti en numérique en 2015 et il a encore fallu attendre fin 2016 pour qu'il soit disponible en disque (Je ne suis pas surpris de voir qu'un des titres, Just believe, a été remixé par Andrew Fearn de Sleaford Mods). A peine dix ans sont passés depuis, donc rien n'interdit d'imaginer que le groupe sortira un jour un quatrième album. Mais en tout cas, leur page Facebook n'a pas été modifiée depuis 2020.




Day One, I'm doin' fine, en concert aux Eurockéennes de Belfort en 2000.

13 mai 2026

COUP DUR : J'attendrai


Acquis par correspondance via Bandcamp le 10 mai 2026
Réf : [sans] -- Édité par Precious Recordings of London en Angleterre en 2026
Support : 1 fichier MP3
Titre : J'attendrai

Il suffit de voir le peu de disques des années 2020 que j'ai chroniqués pour comprendre que j'achète de moins en moins de disques récents, nouveautés ou rééditions. Parallèlement, mes achats de disques d'occasion sont eux aussi en train de se raréfier, tout simplement parce que jen trouve de moins en moins qui m'intéressent sur les vide-greniers ou dans les boutiques d'occasion (et moins j'en trouve, moins j'ai envie de perdre du temps à en chercher...).
Pour alimenter le blog, je puise dans le stock de ma discothèque. De ce point de vue là, il y a encore de quoi faire et j'ai toujours une longue liste de disques dont j'ai envie de parler, qui évolue constamment.
Au quotidien, j'ai régulièrement des coups ce cœur pour des titres, que je découvre le plus souvent en ligne. Actuellement, ceux qui me parlent le plus, je les case dans les compilations que je mets régulièrement en ligne. Mais ils y sont un peu perdus, et il n'y a pas de contexte ni de commentaire. Alors je vais essayer de pratiquer de façon plus régulière et systématique ce que j'ai déjà eu l'occasion de faire : chroniquer de la musique découverte sur les deux plate-formes que je fréquente régulièrement, Bandcamp et YouTube.
Pour Bandcamp, la différence avec la vingtaine de chroniques que j'ai faites pour le webzine Casbah de 2021 à 2023, c'est que je ne m'imposerai plus de partir à la découverte à partir d'un thème défini.
Je ne m'interdis pas d'acheter mes parutions préférées en disque, et je préférerais même le faire, mais je ne suis pas intéressé par les vinyls et les cassettes récents, et les groupes sortent de moins en moins de CD, alors le plus souvent on se contentera de fichiers numériques.

Pour commencer, voici un titre récent d'un nouveau groupe, Coup Dur, dont j'ai appris l'existence quand quelqu'un a partagé le lien en ligne. Je suis allé écouter, ça m'a plu, et le titre s'est aussitôt retrouvé dans ma compilation La colère des imbéciles.

Coup Dur est un trio franco-belge fondé en 2025, avec Avril de Broucker à la guitare, Clémence d'Hulst à la basse et César Laloux à la batterie. Ils sont liés d'une manière ou d'une autre au label des amis de 62 Records (anciennement 62TV), mais c'est chez Precious Recordings of London que leur premier disque sortira le 22 mai prochain. D'où le titre de ce mini-album huit titres : The English want... Coup Dur.

Precious Recordings of London
s'est fait connaître à partir de 2021 en éditant en single vinyl des sessions radio enregistrées dans les années 1980-1990 par la crème du rock indépendant anglais, des amis Jasmine Minks à Hefner, en passant par les Weather Prophets et Helen Love.
Au fil du temps, ils se sont mis à publier de nouveaux enregistrements de vétérans de cette scène (l'album Be careful what you wish for de The Pillars of Creation, un projet de Jim des Jasmine Minks, vient de sortir). Et depuis l'an dernier, avec des références catalogue PRENEW (Coup Dur sera la onzième), ils donnent leur chance à de jeunes groupes qui donnent eux aussi dans l'indiepop.

Un premier "single" tiré de l'album, Mon amie, est paru en février. Il est très bien, mais c'est le second, arrivé fin mars, qui m'a vraiment emballé.

J'attendrai est une chanson originale. Rien à voir avec la chanson J'attendrai popularisée en France par Rina Ketty, que ma génération a connue par la version de DalidaMon manuel de grammaire en quatrième pendant l'année scolaire 1975/1976 se servait de cette chanson pour des exemples et exercices à de multiples reprises dans tous ses chapitres. Ça m'a marqué à jamais.

Le J'attendrai de Coup Dur est une chanson pop légère et enlevée, avec des paroles réussies, un air qui reste fort en tête, une vidéo réussie et drôle. Le tout est bouclé en 1'40. Un fan de hip-pop optimiste ne demande rien de plus. Avec des points de référence similaires, on peut penser pour les francophones à Juniore ou aux Calamités.

C'est contre-intuitif, mais si sous sentez que vous avez un coup de mou, je vous prescris une bonne dose de Coup Dur ! Leur disque s'annonce comme un coup d'éclat, voire un coup de maître.



09 mai 2026

THE BARONS : Last night


Acquis chez Récup'R à Dizy le 29 avril 2026
Réf : 265.534 -- Édité par CID en France en 1961
Support : 45 tours 17 cm
Titres : Last night -- Just a little -/- Perfidia -- Apache

Cela fait des années maintenant que j'étudie de près la question des disques qui parasitent commercialement un grand succès. Et pourtant, j'ai quand même eu un doute quand je suis tombé sur ce 45 tours à la ressourcerie. Je pensais bien que l'indicatif de l'émission Salut les copains au début des années 1960 était la version originale de Last night par les Mar-Keys. Mais quand même, outre la mention de l'indicatif au recto, on trouve une pub pour l'émission sur Europe 1 au verso. Mais mon doute n'a duré qu'un instant. C'est une belle réalisation, mais c'est bien un disque-sangsue, qui essaie de récupérer un peu du succès de la version "officielle".
En tout cas, on est le 9 mai, et c'est le premier disque acheté d'occasion cette année que je chronique. C'est la disette, alors je suis bien content d'avoir pris ce disque.

Salut les copains, ce n'est pas ma génération, mais l'impact de l'émission m'a quand même marqué, avec les suites de la vague yé-yé, et surtout le magazine, que ma tante, voire ma grand-mère, lisait dans les années 1970.

Les Mar-Keys, j'ai tendance à les confondre avec les autres groupes instrumentaux importants de Stax, Booker T and the MGs (les deux avaient plein de membres en commun, voire étaient un seul et même groupe, dont les titres sortaient sous un nom ou l'autre suivant que les cuivres ou l'orgue dominaient) et les Bar-Kays
Last night n'a pas eu du succès qu'en France, ce fut aussi un tube aux États-Unis, notamment. Comme il a fallu remplir un album en exploitant ce thème, on y trouve aussi, ainsi que sur l'EP français, les complémentaires Night before et Morning after !
Quant à Albert King, il ne s'est pas emmerdé, il a sorti à la même époque This morning, qui est un décalque pur de Last night, ce qui ne l'a pas empêché de le signer de son nom !

C'est le troisième 45 tours Last night que j'ai acheté ces dernières années (je n'ai jamais eu celui des Mar-Keys).
Le premier, trouvé en 2022, c'est une version par un groupe belge, The Daniels. Eux aussi exploitent bien le filon avec Next night et All night sur ce disque, leur premier.
Et pourquoi ont-ils choisi de s'appeler The Daniels ? Je parierais bien que, même si pour le coup Salut les copains n'est pas mentionné en clair sur la pochette, c'est dans le but de bénéficier de l'association de Last night avec Daniel (Filipacchi), l'animateur de l'émission (qui a fêté en janvier ses 98 ans).
Le second, acheté en 2023, est une version chantée par Nancy Holloway sous le titre Last night (Venez les copains).

Ce disque est le seul sorti par Les Barons. Ça confirme qu'il s'agit là d'une formation de circonstance, un nom derrière lequel on trouve des musiciens de studio.
Mais pourquoi Les Barons ? Eh bien figurez-vous que les Mar-Keys s'appelaient initialement The Spades. La fondatrice de Stax Estelle Axton, qui était aussi la maman de leur saxophoniste Charles "Packy" Axton, leur a suggéré au moment de sortir Last night de devenir The Marquis. Ils ont accepté, mais ont choisi de l'orthographier à leur manière. Il n'empêche que le nom du groupe se prononce bien à l'américaine Les Marquis et, quitte à vouloir les imiter, pourquoi pas s'appeler Les Barons ? On va pas se gêner, après tout.

La version de Last night des Barons est d'excellente facture. Seul petit reproche : elle est entièrement instrumentale. Pas de "Ooooh Last night" ou "Oh yeah" au moment des pauses, comme le fait le saxophoniste Floyd Newman avec les Mar-Keys, et ça manque un peu.

Just a little est un titre un peu jazzy, celui que j'aime le moins des quatre. En cherchant sur Discogs le nom de l'auteur, Sophia Johanna, j'ai trouvé un seul autre titre, Athens by night par The Downbeats. Une composition différente, mais dans la même veine (les deux titres de Sophia Johanna ont été inclus dans les années 1970 sur un album crédité à The Stereo Percussion Orchestra). En regardant la liste des titres de leur album Here, there and everywhere, j'ai noté qu'on y trouvait à la fois Perdifia et Apache, les deux titres de la face B de mon 45 tours. J'ai vérifié, et il s'agit bien des mêmes versions. On peut donc avancer (c'est certain en tout cas pour la face B) que les enregistrements présentés sous le nom des Barons sont en fait par The Downbeats, qui se trouve sans surprise être un groupe instrumental, probablement de New York, spécialisé dans l'enregistrement de reprises.

Perfidia est un boléro créé en 1939 et devenu très vite un classique. La version des Barons/Downbeats est dans un style de rock instrumental sixties, mais elle est cependant assez différente de celle des Shadows.

Les Shadows, il en est bien entendu question avec le dernier titre, Apache. Là encore, la version des Barons n'est pas une pâle copie de celle des Shadows. Elle a un son de guitare plus western, je dirais, avec des petits "grincements de cordes" surprenants et sympas.

En tout cas, ces usurpateurs n'ont beau être que Barons et même pas Marquis, leur disque, à un titre près, est d'excellente tenue. Mais je doute qu'on ait jamais entendu ce groupe sur l'antenne d'Europe 1.

02 mai 2026

PRINCE : Controversy


Acquis chez Récup'R à Dizy le 27 février 2021
Réf : WBS49808 -- Édité par Warner Bros. aux États-Unis en 1981
Support : 45 tours 17 cm
Titres : Controversy -/- When you were mine

On vient de marquer le dixième anniversaire de la mort de Prince. L'occasion de chroniquer pour la première fois l'un de ses disques.
J'ai vraiment apprécié plusieurs de ses tubes des années 1980 :
When doves cry, Purple rain, Raspberry beret, Kiss et Sign "o" the times. Je les ai presque tous en disque, plus quelques autres, achetés le plus souvent pas cher.
C'est le cas de ce 45 tours, trouvé pour 10 centimes à la ressourcerie. Ce qui m'a étonné, c'est de voir arriver comme ça au fin fond de la Marne un import américain des débuts de sa carrière. Du coup, il n'a pas de pochette, mais bon, quand on voit celle du pressage français, on se dit qu'on ne perd pas grand chose :


La mochette de l'édition française de ce single.

De toute façon, édition française ou américaine, c'est un disque que n'avais jamais vu. Je n'avais non plus jamais écouté une de ses faces.

Bien sûr, le titre de la face A, Controversy, me parlait, puisque c'est celui d'un album, le quatrième de Prince.
Tout est dit sur le rond central : "Produit, arrangé, composé et joué par Prince". Son hyperactivité légendaire, sur scène et en-dehors, fonctionnait déjà à plein.
La version album de Controversy dure 7'15. Sa durée est réduite de moitié pour ce petit format, ce qui nous permet d'échapper à la récitation du Notre père par le Petit Prince.
Musicalement, la chanson est du funk léger et synthétique. J'ai pensé initialement à Tom Tom Club en l'écoutant.
Côté paroles, il revient sur les interrogations et rumeurs qui circulaient sur sa personne : "Am I black or white ? Am I straight or gay? - Controversy - Do I believe in God ? Do I believe in me ?".
La chanson est de très bonne facture, elle est accrocheuse et a eu un certain succès sur le moment, mais ce n'est pas ma préférée du disque, et sans la face B il n'y aurait pas eu de chronique.

Prince était déjà très prolifique dans ces années-là, avec au moins un album par an. Mais il n'avait peut-être pas beaucoup de titres en réserve. C'est sûrement pourquoi Warner est allé chercher pour la face B un titre de l'album précédent, Dirty mind. Un album enregistré rapidement à la maison au printemps 1980. Au départ, ces enregistrements devaient être des démos, mais Prince a décidé de les sortir tels quels.

Il y a eu un maxi promo avec When you were mine en face A, mais cette chanson n'a pas été commercialisée en titre principal de single.
C'est étonnant, tant elle est immédiatement accrocheuse.
Cette fois, on est dans un style pop-rock, influencé par le son du moment (certains citent en référence la New Wave, notamment les Talking Heads et Elvis Costello, sûrement pour le passage un peu reggae). Prince aurait composé la chanson dans sa chambre un soir de tournée, après avoir écouté du John Lennon, mais pour le coup ça ne s'entend pas particulièrement.
L'accroche mélodique dès le début est originale, rythmée et efficace. Toute la chanson est construite autour. Prince l'a souvent jouée en concert pendant tout son parcours. Ce n'est pas sa meilleure version live (je préfère celles en vidéo ci-dessous), mais on la trouve en 2002 sur l'album One nite alone...Live !, retitrée sans trop de surprise When U were mine.

Si Prince ne l'a pas sortie en face A de single, cette chanson tient quand même une place non négligeable dans sa discographie : elle a été reprise plus d'une quarantaine de fois en 45 ans (la huitième chanson la plus reprise de Prince; quelques sélections ici et ).
La première à se lancer en 1981, c'est une anglaise, Bette Bright, accompagnée par the Illuminations, suivie en 1982 par les américains de Hi-Fi, qui comptaient dans leurs membres un anglais renommé, Iain Matthews, ancien de Fairport Convention.
Deux versions sorties en 1983 ont eu plus de succès et de visibilité. Celle de Mitch Ryder, plutôt rock et assez proche de la version de Prince, s'est bien vendue en single, tandis que celle plus synthétique de Cindy Lauper est sûrement celle qui s'est le plus vendue tout court, puisqu'elle figure sur son premier album à succès, She's so unusal.  
Parmi toutes les autres reprises publiées depuis, il y a notamment la version acoustique par Crooked Fingers en 2002 et celle de Lambchop
Pas mal pour une chanson que je ne connaissais pas du tout...


Prince, When you were mine, en concert.


Prince, une version courte de When you were mine, en concert à Dortmund en 1988 dans le cadre de la tournée Lovesexy.




Prince, une bonne version de Controversy, principalement instrumentale et très cuivrée, en direct en 2004 dans l'émission d'Ellen de Generes. Une séquence pas diffusée à l'époque, apparemment.

26 avril 2026

ANTON KARAS : The "Harry Lime" theme


Acquis sur le vide-grenier de Condé-sur-Marne le 21 avril 2014
Réf : MG 9235 -- Édité par Decca en France en 1949
Support : 78 tours 25 cm
Titres : The "Harry Lime" theme -/- The Café Mozart waltz

Je ne sais pas si je la mènerais à bien, mais j'ai depuis quelques temps l'idée de faire une série de chroniques autour de la musique du film Le troisième homme. En effet, à force de les voir passer, je me suis mis à acheter différentes éditions des disques d'Anton Karas (1906-1985) quand je tombe dessus (cinq depuis 2014), car je trouve que c'est un cas intéressant de commercialisation de la musique.
Pour aujourd'hui, on va commencer par le début, l'édition originale sortie au même moment que le film, dans le format standard de l'époque, le 78 tours.

Même si j'ai sûrement eu l'occasion d'en entendre l'air pendant ma jeunesse, je crois que la première fois où j'ai prêté attention à la musique du Troisième homme, c'est en 1993, en lisant les notes de pochette de Pascal Comelade pour sa compilation de reprises Danses et chants de Syldavie (je profite de l'occasion pour signaler qu'il s'apprête à en sortir une seconde, Métaphysique du Hit-Parade). Il y expliquait que son Third man theme était paru initialement par erreur sous le titre Café Mozart. Il fait bien référence, sans erreur, aux deux faces de ce disque : le thème principal du film est sorti en Europe sous le titre The "Harry Lime" theme, en référence au personnage joué par Orson Welles dans le film, mais quand le disque a été publié aux États-Unis, le label a choisi de marquer plus clairement le lien entre la musique et le film, et la face A a donc été nommée The third man theme.

La particularité de la musique du Troisième homme, c'est qu'elle est jouée en solo à la cithare. Cet instrument me ramène instantanément chez mes grands-parents, qui en avaient une, voire deux, chez eux. Je ne sais pas d'où ils les tenaient, je ne pense pas que c'était en lien avec la vogue pour cet instrument suscitée par le film. C'étaient plutôt des objets de décoration que de véritables instruments de musique, mais avec frère, sœur et cousins, on se battait toujours pour être celui qui en jouerait.

Le troisième homme
, réalisé par l'anglais Carol Reed, est un film important de l'histoire du cinéma. Entre autres distinctions, il a remporté la Palme d'or à Cannes en 1949.
C'est en préparant cette chronique que j'ai appris que le scénario, signé Graham Greene, Reed et Alexander Korda, est original. C'est ensuite que Graham Greene a fait de l'histoire un roman.
Un des éléments marquants du film, outre la performance d'acteur d'Orson Welles, est le rendu d'une atmosphère tendue à Vienne, dans l'immédiat après-guerre et au début de ce qu'on appellera la Guerre froide.
L'autre élément marquant du Troisième homme, c'est sa musique, créée spécialement pour l'occasion. Le film aurait sûrement marqué les esprits même sans cette musique, mais il est clair que c'est un exemple très réussi de musique de film et que l'immense popularité du disque a contribué au succès du film.

Comment Carol Reed s'est-il retrouvé à confier la musique de son film à Anton Karas ? Les récits (ici en français et en anglais, par exemple) ont tendance à varier un peu dans les détails, mais dans l'ensemble ça donne ceci :
A l'automne 1948, Reed était à Vienne pour les préparatifs du tournage. Lors d'une réception, il a entendu Karas jouer de sa cithare, un instrument bizarre qu'il ne connaissait pas du tout. Il décide de lui confier la musique du film et parvient avec difficulté à convaincre le musicien et les producteurs d'accepter.
L'enregistrement commence dans la chambre d'hôtel de Carol Reed à Vienne et se poursuit pendant trois mois à Londres début 1949, où sont tournées les scènes en studio.
Anton Karas travaille chaque jour pendant des heures sur la musique, et ne souhaite qu'une chose : retourner chez lui en Autriche. Mais un incendie dans la salle de montage l'oblige à réenregistrer une bonne partie des pistes.
Au bout du compte, le résultat est là : le film sort en Angleterre en septembre 1949, avec uniquement de la cithare en solo comme musique, présente en fond sonore sur une bonne partie des scènes (des exemples de scènes-clés ici et ).

Il avait été question de sortir un album de la bande originale du film. L'idée a été abandonnée (il faudra attendre 1999 pour que cet album se matérialise), mais des versions enregistrées en studio de The "Harry Lime" theme et The Café Mozart waltz sortent en même temps que le film et le disque fait fureur.
Aux États-Unis, le 78 tours est n° 1 des ventes pendant 11 semaines. Ce serait le plus grand succès instrumental des années 1950 dans ce pays et il aurait incité les maisons de disques à éditer plus souvent des musiques de film.

The "Harry Lime" theme est effectivement un instrumental remarquable. Il s'ouvre directement sur le "riff" d'accroche. Il y a une partie centrale différente, avant un retour pour finir à la partie musicale immédiatement reconnaissable et qui reste en tête. Le jeu d'Anton Karas est visiblement virtuose. Il joue en même temps les mélodies et l'accompagnement rythmique, les sons sont variés, avec presque un effet "pedal steel" à certains moments.

The Café Mozart waltz
est bien également mais moins remarquable, rythmé par une corde basse. D'habitude, je sais repérer le rythme ternaire d'une valse, viennoise ou non, mais pas là.

Suite au succès du disque et du film, Anton Karas a tourné dans le monde entier et a eu droit à tous les honneurs. Mais, dès 1953, il est revenu chez lui à Vienne faire ce qui l'intéressait : jouer de la cithare dans un bar à vin. Sauf que cette fois il était propriétaire de l'établissement, baptisé sans trop de surprise Zum Dritten Mann.

Plus largement, il semble que Vienne s'appuie de façon assez marquée sur Le troisième homme pour attirer les touristes. Il y a des circuits touristiques, un cinéma qui diffuse constamment le film, et bien sûr un musée, où l'on peut notamment écouter 400 versions différentes de l'air principal du film. Je ne sais pas s'ils y ont ajouté celle des Beatles, révélée par le documentaire Get back en 2021, où ils s'amusent à le jouer en studio, le 3 janvier 1969. 


Une bande annonce pour The third man, problement pour la sortie du film aux États-Unis. On note la mise en avant de la cithare sur l'annonce du titre, suivie de la mention "Featuring the famous musical score by Anton Karas" et de la phrase, avec un jeu mot sur citare, "He'll have you in a dither with his zither". On s'appuyait bien sur le succès du disque pour la promotion du film.


Un reportage d'actualité Pathé tourné à l'Empress Club de Londres en 1950. Anton Karas est mis en scène dans le contexte professionnel qu'il a le plus longtemps pratiqué.

19 avril 2026

FATIMA MANSIONS : Only losers take the bus


Acquis à la Petite Boutique Primitive à Reims vers 1992
Réf : RAR5P-2187 -- Édité par Radioactive aux États-Unis en 1992 -- Promotional CD single - Not for sale
Support : CD 12 cm
Titres : Only losers take the bus (Dump the dead) -- Only losers take the bus (I'm not stupid) (Album version)

J'ai rencontré Cathal Coughlan (1960-2022) très brièvement le 15 février 1985, à Londres, alors qu'il traversait le réfectoire de l'université  South Bank Poly. Il s'était arrêté pour saluer Joe Foster, que j'accompagnais. Il jouait ce soir-là avec son groupe Microdisney lors d'un concert de soutien aux mineurs en grève. Il y avait également à l'affiche les Mekons et Poison Girls (que j'ai ratés), The Men They Couldn't Hang. Les Waterboys, qui n'étaient pas annoncés, ont joué deux chansons.

En fait, je n'étais pas un grand fan de Microdisney. J'avais acheté la compilation de leurs premiers singles 82-84 : We hate you South African bastards !, pour son titre percutant et parce qu'elle n'était pas chère, mais j'avais trouvé leur musique assez molle du genou. J'ai même revendu ce disque, mais je l'ai racheté depuis, toujours pas cher, en édition originale, et même en réédition CD, retitrée astucieusement et diplomatiquement post-apartheid 82-84 : Love your enemies, et publiée par Rev-Ola, le label fondé par Joe Foster. La boucle est bouclée.

Par contre, j'ai tout de suite apprécié son groupe suivant, The Fatima Mansions, dont le nom est celui d'un quartier d'habitat social de Dublin. Leur label envoyait leurs disques par paquets à Radio Primitive, et c'est un exemplaire en rab de ce single que j'ai acheté à l'époque.
The Fatima Mansions était un groupe, ils étaient cinq au départ, mais je n'ai jamais connu que le nom de Cathal Coughlan. Ils ont sorti cinq albums entre 1989 et 1994, sans grand succès commercial. Leur disque qui s'est le plus vendu, c'est un single extrait de Ruby trax, une compilation du NME. C'était une double face A, mais le titre qui a fait vendre le disque c'est plutôt la version de Suicide is painless par les Manic Street Preachers.

Je crois pouvoir affirmer sans exagérer que Only losers take the bus est la chanson fétiche de Fatima Mansions. C'est le titre d'ouverture de leur premier album, la face A de leur premier single et, par le jeu des choix éditoriaux de leurs deux labels Kitchenware et Radioactive, il se trouve que la chanson a été publiée sept fois en cinq ans, sur trois singles, trois de leurs quatre albums et leur seule compilation ! :
  1. Sur l'album Against nature (1989)
  2. Sur le maxi 45 tours anglais Only losers take the bus (1990)
  3. Sur certaines éditions et rééditions de l'album Viva dead ponies (1990)
  4. En face B du single anglais You're a rose (1991)
  5. En titre bonus de certaines éditions de l'album Valhalla avenue (1992)
  6. Sur l'EP américain Tíma mansió dumps the dead (1992)
  7. Sur la compilation anglaise Come back my children (1993)

Mon CD est un disque hors commerce qui fait la promotion de l'EP Tíma mansió dumps the dead, sur lequel on trouve notamment une reprise à la Public Enemy de Shiny happy people de R.E.M.. La pochette a la même illustration que la version commercialisée, à part la la couleur de fond qui a été changée.

Only losers take the bus est vraiment à la base un excellent morceau de rock and roll, avec notamment des saccades de guitare sur un tempo frénétique, digne des Woodentops, renforcé par un séquenceur, un instrument électronique qui a rarement été aussi bien incorporé à du "rock".
Cathal Coughlan fait une excellente performance au chant. J'aurais bien du mal à faire une exégèse des paroles. Il y a peut-être bien quelque part un prêcheur élu de Dieu, qui ne voudrait surtout pas être un loser usager du service public de bus, mais rien n'est moins sûr.

Il y a deux versions principales de la chanson qu'on trouve toutes les deux sur ce CD. Elles se distinguent notamment par le texte en introduction. La version I'm not stupid est la version originale de 1989. La version Dump the dead est un remix qui a été publié pour la première fois en 1992. Les deux versions sont en fait proches l'une de l'autre. J'ai peut-être une petite préférence pour Dump the dead, notamment pour le break instrumental qui me parait plus efficace.

Il existe trois autres remixes de la chanson. Deux sont parus sur le maxi anglais de 1990. Ils ne sont pas en ligne et ce n'est peut-être pas plus mal car le Dangers mix par Jack Dangers de Meat Beat Manifesto, diffusé uniquement sur un maxi promo américain, est une catastrophe.

En parallèle avec les Fatima Mansions, Cathal Coughlan s'est lancé au début des années 1990 dans le projet Bubonique, avec Paul Jarvis.

Les Fatima Mansions ont été en conflit avec leur label américain Radioactive. C'est l'une des raisons de leur séparation en 1995, après l'album Lost in the former west. Mais les procédures en cours ont eu des conséquences sur Coughlan pendant plusieurs années : il n'avait pas le droit de sortir de nouveaux disques, ni même de jouer ces titres sur scène.

Il est redevenu très actif au 21ème siècle, avec six albums solo, dont le dernier en 2021, et aussi Telefís, une collaboration avec Jacknife Lee, dont les deux albums sont parus quelques mois avant et après la mort de Cathal en 2022, à 61 ans.



Les vidéos pour Only losers take the bus (I'm not stupid), ci-dessus, et Only losers take the bus (Dump the dead), ci-dessous.