14 août 2013

EVELYN FREEMAN : Didn't it rain


Acquis chez Emmaüs à Reims le 8 août 2013
Réf : 36041 -- Edité par United Artists en France en 1964
Support : 45 tours 17 cm
Titres : Didn't it rain -- Fare thee well -/- All God's chillum --You got to believe

La pochette du disque est minimale et vraiment quelconque. Evidemment, je n'avais absolument jamais entendu parler d'Evelyn Freeman. Je savais par contre que Didn't it rain était un gospel et, après un temps d'hésitation, si j'ai pris ce disque c'est surtout en souvenir de la performance mémorable de Sister Rosetta Tharpe sous la pluie sur le quai d'une gare du nord de l'Angleterre en 1964, avec notamment Cousin Joe qui l'observe depuis son rocking chair. Un grand moment de musique et de télévision, très émouvant, même.
Je n'espérais surtout pas que la performance d'Evelyn Freeman sur ce disque soit ne serait-ce que pour une fraction aussi intéressante que celle de Soeur Rosette. J'avais tort d'être pour une fois aussi pessimiste. Certes, le style est tout autre, la guitare notamment est très discrète, mais la version de Didn't it rain proposée ici, à base de contrebasse, batterie, choeurs, claquements de mains et d'un chant qui emporte tout, est percutante au possible, sur un un rythme casse-cou. A tomber de sa chaise.
Je pensais que la suite serait plus sage et plus classique dans le style gospel. Que nenni, pour mon plus grand bonheur. On enchaîne avec Fare thee well avec les mêmes ingrédients, plus une apparition des cuivres. Si la chanson dure trente secondes de moins que la première, c'est tout simplement parce qu'elle est encore plus haletante, sur un tempo bien plus rapide que la moyenne des titres de rock !
Sur l'autre face, All God's chillum continue dans la même veine, sur un rythme à peine moins casse-cou, avec un saxophone un peu plus en avant. Tout en restant très rapide et rythmé, You got to believe est juste un peu moins sauvage que les trois autres titres.
Essoufflé à la fin du disque, je me fais la réflexion que, s'agissant de gospel, si tout l'office était sur le même rythme, les paroissiens devaient se retrouver tous à genoux, et pas seulement pour prier... Vraiment, en payant ce disque je ne pensais pas avoir fait une trouvaille de cette qualité !
Ce 45 tours est en fait une réédition d'un single crédité Evelyn Freeman conducts the Exciting Voices and Orchestra, sorti en 1958 par un label indépendant, Bel Canto, un disque qui n'a pas connu un grand succès à l'époque. Suite à divers péripéties commerciales, United Artists s'est retrouvé propriétaire du catalogue Bel Canto et a réédité le single vers 1962. Il s'est alors beaucoup plus vendu et s'est même retrouvé en compétition avec une autre version de la chanson par Evelyn Freeman, Didn't it rock, (instrumentale, avec de l'orgue en plus, mais moins sauvage que la première, malgré son titre), probablement une tentative opportuniste du label Imperial de ramasser les miettes.
Avant ça, Bel Canto avait sorti un album, également intitulé Didn't it rain, qui compte treize titres, dont les quatre de cet EP, mais pas Water boy, la face B du  45 tours United Artists américain. Ce disque a dû être peu diffusé et doit être rare : je n'en ai trouvé qu'un exemplaire, en vinyl bleu, en vente en ligne (beaucoup trop cher pour moi).
En fait, il s'avère que Didn't it rain a encore une histoire plus particulière. Comme l'ont raconté Evelyn Freeman et Tommy Roberts à William Cleveland dans son livre de 1992 Art in other places (p. 228), le gars du label voulait quelque chose pour présenter techniquement la stéréo lors d'une convention à Chicago. Les choristes et quelques musiciens présents ont été rassemblés et ont enregistré ce chef d'oeuvre au pied levé, qui a effectivement été inclus sur le Bel Canto stereophonic demonstration record.
Mais qui donc est cette Evelyn Freeman, qui a produit cet enregistrement surprenant ? Eh bien, quelqu'un qui a eu un sacré parcours, comme le détaillent The HistoryMakers (qui l'ont rencontrée en 2006) et Joe Mosbrook pour Jazzed in Cleveland dans un article de 2001.
Née en 1919, elle s'est intéressée à la musique classique et au jazz, d'abord au sein d'un groupe familial avec son père et son frère Ernie Freeman (qui a lui-même eu une carrière tout à fait remarquable comme arrangeur, producteur, auteur et interprète), puis au sein de son propre orchestre, The Evelyn Freeman Ensemble, fondé dès 1938 (vite devenu The Evelyn Freeman Swing band), auquel elle s'est consacrée quand, un peu à la manière de Nina Simone, elle s'est rendue compte qu'en tant que noire il lui serait impossible de faire carrière dans la musique classique. De nombreux musiciens du groupe, tous des jeunes de Cleveland, ont fait carrière dans la musique par la suite. Appelés sous les drapeaux (à l'exception d'Evelyn), les musiciens ont accepté pour rester ensemble  de jouer pour la marine. Rebaptisés The Gobs of Swing, ils furent le premier orchestre militaire américain entièrement composé de musiciens noirs.
Après guerre, Evelyn s'est mariée avec Tommy Roberts, également musicien (ils signent tous les deux les quatre titres du EP, qui sont pourtant des traditionnels gospel), et lui et Ernie ont fait partie de The Evelyn Freeman Orchestra, qu'elle a reformé à la fin des années 1950 et qui a notamment enregistré ce disque. Elle a aussi créé le groupe The Young Saints à la fin des années 1960 et a co-fondé la Young Saints Scholarship Foundation.

A part sur des CD-R gravés et vendus à prix prohibitifs, il semble bien que l'album Didn't it rain n'est pas disponible actuellement et n'a jamais été édité en CD. C'est bien dommage.

3 commentaires:

Anonyme a dit…

la version de didn't it rain a connu un succès même en france à l'époque. A vrai dire je ne me souvenais pas du tout
d'evelyn freeman mais dès la 1ère mesure tout est revenu. Quel plaisir d'entendre ça. Ph

debout a dit…

Un beau succès radio, à l'époque, même... ça faisait d'ailleurs d'avantage penser au Little Richard de "the girl can't help it" qu'aux dégoulinantes bondieuseries de John Littleton ( https://www.youtube.com/watch?v=IDOGhS_tdvc )

gghenri4 a dit…

Idéal pour danser le rock: un grand succès de discothèques dans les années 1960. J'ai beaucoup dansé dessus et j'ai acheté le disque (donc original) à l'époque.
Je l'ai toujours, bien conservé. Je peux éventuellement le vendre.
Si cela intéresse quelqu'un qu'il écrive un commentaire. Je le mettrai alors sur le boncoin en donnant ici le titre exact et la région de l'annonce.

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