31 octobre 2008

PRO CROMAGNUM (SAPIENS) : A whiter shade of pale


Acquis sur la braderie/brocante d'automne d'Ay le 26 octobre 2008
Réf : 66 561 -- Edité par Polydor en France en 1967
Support : 45 tours 17 cm
Titres : A whiter shade of pale -/- Neurotic saga

A Ay, deux fois par an, c'est moitié braderie et moitié vide-grenier. Entre les camelots de la braderie et les pros de la brocante, pas grand chose à espérer mais, ici comme ailleurs, il suffit souvent d'un stand pour trouver son bonheur. Là, il s'agissait de deux particuliers qui avaient trois cartons à chaussures de 45 tours à 50 centimes, à qui j'ai acheté sept disques, dont le tout premier 45 tours de Henri Guedon.
Quand je suis tombé sur ce 45 tours, avec ce nom de groupe, (ils ont dû avoir des hésitations car sur le rond central de mon exemplaire, c'est un autre nom de groupe qui figure, Procuularum), j'ai pensé qu'il s'agissait d'un gros pastiche bien comique du tube de Procol Harum. En fait non, malgré le jeu de mots foireux sur Cro-Magnon le sapiens, il ne s'agit pas d'un pastiche, juste d'une reprise de A whiter shade of pale, le cas classique d'un single qui sort en même temps qu'un grand tube "N° 1 au hit-parade" en vue de parasiter son succès et de récupérer quelques miettes du gâteau. Pour ce qui est du dessin de l'église sur la pochette, je ne sais pas trop ce qu'il vient faire là. Peut-être qu'il s'agit d'associer cette chanson à une marche nuptiale, même si — j'ai vérifié — les paroles n'ont rien à voir avec ce thème.
Cette reprise est assez fidèle à l'original et plutôt de bonne qualité. Il y a peut-être moins d'écho, l'orgue est moins vaporeux et il a même une attaque assez forte par moments. Le chant est bon, et le jeu de batterie aussi.
Mais ce qui fait vraiment l'intérêt de ce disque, c'est sa face B. Et là, oublié le slow du siècle ! L'orgue est toujours là, mais il est aussi saturé que la guitare, à peine présente sur la face A. Le chanteur est toujours aussi bon, mais sacrément plus excité. Neurotic saga a une pêche d'enfer. C'est ce qu'on appelle depuis relativement peu de temps du freakbeat, entre les Monks et des Seeds survitaminés. Une vraie bombe. La chanson alterne des phases hyper-énergiques avec des pauses marquées. Elle est la preuve que, en plein Summer of love, les substances psychédéliques auxquelles les paroles font référence n'avaient pas rendu tout le monde amorphe. Le chanteur a l'air quand même un peu perdu et le leitmotiv du refrain "What I'm gonna do" rappelle le blues explosé contemporain de Captain Beefheart.

Lorsque j'ai commencé à chercher des informations sur ce disque, je suis tombé sur cette page du site blackeyedsoulclub, qui propose d'écouter Neurotic saga, et qui explique que cette chanson est la version chantée en anglais du titre Le papyvore enregistré par Les Papyvores. C'est probablement le cas, mais alors il existe une autre édition en anglais de cette chanson, éditée sous le titre Phone me par Buddy "Badge" Montezuma.
Mais reprenons les choses dans l'ordre. Le personnage central de toute cette histoire est Richard Bennett, alias Burt Blakey, alias William Bennett (les deux "auteurs" crédités pour Neurotic saga).
Batteur de jazz, il était membre au début des années 60 des Dixie Cats. En 1961, après une tournée avec les Chaussettes Noires, une rencontre choc avec Vince Taylor et une première partie de Ray Charles, le groupe se tourne vers le rock, et accompagne notamment Nancy Holloway. A la séparation du groupe en 1964, Richard Bennett est recruté comme directeur artistique par Barclay, dont il prend en charge le label Riviera. Fin 1965, il lance la carrière de son ami le bassiste des Dixie Cats, Nino Ferrari, alias Nino Ferrer.
En 1965 toujours, il rencontre lors du gala annuel de HEC les Peetles (ou Piteuls), un groupe de Colombes avec qui il publie chez Riviera Marcelle, un 45 tours crédité à Bain Dis Donc.
Pas mal, déjà ! Mais, Richard Bennett est alors recruté, toujours comme directeur artistique, par Polydor et il amène avec lui les Peetles qui vont constituer le noyau dur d'une équipe qui va combler son manque de moyens financiers par une production débridée, délirante, et probablement en grande partie inspirée par des substances psychédéliques.
Voici comment s'expliquait Richard Bennett : "Je ne disposais que d'une palette artistique réduite pour raviver le label Polydor engoncé dans une certaine léthargie… Je tentais, mais en vain d'imposer un style assez psychédélique en phase avec mes influences musicales (Yardbirds, Ingoes) tout en devenant de plus en plus tricards face aux attentes du label de la rue Cavalotti."
En 1967-1968, la petite bande va publier toute une série de disques, dont le EP des Papyvores, avec la collaboration de Moustache. La sortie du disque a été précédée, pour faire plus authentique, de sa version en anglais attribuée à Buddy "Badge" Montezuma, censée faire la promotion des robes en papier de Paco Rabanne et dont les exemplaires promo presse étaient accompagnés d'un buvard censé être imbibé d'acide.
Sort également un 45 tours sous le nom de Pierre, Paul ou Jacques, dont le titre principal, Renaud la guerre, est signé Charles Trenet, que les Peatles ont accompagné pendant un an.
Les Jelly Roll, eux, sortiront trois 45 tours, dont un hommage à Otis Redding, Je travaille à la caisse (Try a little tenderness).
Je n'ai trouvé nulle part écrit que le disque de Pro Cromagnum (Sapiens) était bien un enregistrement des Piteuls sous la houlette de Richard Bennett, mais il est bien sorti chez Polydor France en 1967, et si Neurotic saga est bien le même enregistrement que celui des Papyvores/Buddy "Badge" Montezuma, il n'y a aucune raison d'imaginer que quelqu'un d'autre puisse en être responsable. D'ailleurs, sortir une reprise d'un slow super succès pour ramener un peu d'argent, Richard Bennett l'a fait au moins une autre fois, puisque l'un des 45 tours des Jelly Roll, sorti uniquement en Italie, est une reprise d'un concurrent de A whiter shade of pale au titre de roi des slows, Nights in white satin ! Leur version précéda même de quelques mois la sortie de la version officielle des Moody Blues sur le marché italien !!

Ce 45 tours a eu droit à une sortie en Allemagne, avec une pochette différente.
La version française de Neurotic saga, Le papyvore par Les Papyvores, figurait sur la première compilation Wizzz!, depuis longtemps épuisée je crois. Sur le volume 2, qui vient de sortir, on trouve un titre de Bain Dis Donc.
Richard Bennett serait décédé il y a quelques années.
Les sites de Captain Mercier (y compris celui consacré au Golf Drouot) et de Jean-Pierre Demetri, deux membres des Peetles, m'ont été très utiles pour la rédaction de ce billet. Et merci au Vieux Thorax d'avoir ressorti sa compilation Wizzz! pour m'en lire les notes de pochette !

La pochette du pressage allemand de ce disque, avec encore une variation sur le nom du groupe.

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Si mes souvenirs sont bons la version de try a little... est passée quelquefois en radio et ce qui était bien nul c'est que les paroles essayaient de coller phonétiquement aux paroles originales, la musique était cependant fidèle, quant à ce 45T c'est la grande classe mon bon. PH

Pol Dodu a dit…

L'excellent Mediamus a fait de "Le papyvore", la version en français de "Neurotic saga" sa chanson de la semaine. La chanson y est en écoute.

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