25 juillet 2019

FAB FIVE FREDDY : Une sale histoire


Acquis peut-être bien chez Emmaüs à Tours-sur-Marne dans les années 2000
Réf : AZ/1 933 -- Édité par Disc'AZ International en France en 1982
Support : 45 tours 17 cm
Titres : Une sale histoire (Female version) -/- Une sale histoire (Male version)

En début de semaine, j'ai vu passer un article du Guardian qui mentionne Fab Five Freddy dans son titre. Ça m'a interpellé car je connais Freddy comme un personnage des débuts du hip hop, dans la première moitié des années 1980, et je n'imaginais que cet américain puisse avoir une actualité en 2019 qui lui vaille un article complet dans un grand journal anglais. En l'espèce il s'agit d'un entretien à propos du documentaire A fresh guide to Florence, qui sera diffusé ce samedi sur BBC 2. Apparemment, Freddy se balade à cheval dans Florence (en Italie, pas en Alabama) pour retrouver et commenter les représentations des Noirs dans l'art de la Renaissance. Étonnant, mais pas tant que ça quand on connaît la variété de son parcours, et pas juste les tous débuts, comme moi. En plus d'être un artiste graffiteur et un rappeur, Fab Five Freddy a joué un rôle essentiel dans la création du film Wild style en 1983, il a réalisé des vidéos et présenté l'émission Yo ! MTV raps à partir de 1988. Récemment, il a travaillé sur l'exposition Contact high : A visual history of hip hop, présentée à Los Angeles, et réalisé son premier documentaire, Grass is greener, dans lequel il n'est pas question de gazon !
Quand j'ai lu l'article de Wikipedia sur Fab Five Freddy, j'ai trouvé intéressante l'anecdote sur son single Change the beat, qui, à cause de la phrase "Ahhhhh, this stuff is really fresh" qu'on y entend, serait le disque de hip hop le plus samplé par les DJ pour scratcher. Les disques hip hop réputés pour échantillonner d'autres disques, je connais, mais des disques de hip hop réputés comme source d'échantillons, ça m'a interpellé !
Du coup, j'ai été fouillé dans mes boites de 45 tours. Je savais que j'avais au moins un disque de Fab Five Freddy. Effectivement, il y en avait un, un seul, et ce n'était pas Change the beat mais celui-ci, avec son titre français, Une sale histoire.
Je mets la face A du disque et, après une très brève intro de boite à rythmes, une voix féminine entonne trois fois de suite "Change de bite" ! Non merci, mais ça surprend ! Ensuite, la chanson continue avec l'histoire de Fab Five Freddy en détective privé à la Marlowe (Toutes les femmes qu'il suit elles lui courent après...). Il y a une basse énorme (celle de Bill Laswell de Material). Un peu plus loin, on a la phrase complète "Le DJ change de beat" et la face se termine avec le fameux "Ahhhhh, this stuff is really fresh". A ce moment, j'avais compris que Une sale histoire est tout simplement l'édition française de Change the beat. Sur la face B, on a cette fois-ci Fab Five Freddy qui rappe en anglais dans une version raccourcie et remixée par Jean-Marie Salaün et Gérard Chiron du maxi américain Change the beat. Mine de rien, c'est confirmé par David Dufresne dans son livre Yo! Révolution Rap de 1991, Une sale histoire est tout bonnement le premier disque de Rap francophone, enregistré à New York et rappé par une américaine. Il est à noter que Beside, la rappeuse en question, n'est créditée absolument nulle part sur l'édition française, sauf sous son vrai nom Ann Boyle pour son travail sur la production de la pochette.


La face A du maxi original Change the beat, avec Fab Five Freddy qui rappe en français (plus ou moins) et en anglais.

L'histoire de la création de Change the beat (on va s'en tenir au titre original, ce sera plus simple) est intéressante. Elle est bien documentée par Bernard Zekri, l'homme qui est à l'origine du projet (il est aussi l'auteur des paroles, la musique étant de Material), dans son livre Le plein emploi de soi-même (Éditions Kero, 2013, co-écrit avec Michel-Antoine Burnier) ou par exemple dans l'article “Change The Beat” raconté par Bernard Zekri chez Red Bull Music Academy.
Ce qui s'est passé c'est que Bernard Zekri, qui naviguait pas mal entre New York et Paris à l'époque, avait obtenu de Disc'AZ de produire une série de cinq 45 tours de rap (les dos des pochettes des cinq disques se mettent bout à bout pour représenter une œuvre de Futura 2000; J'ai quatre de ces disques, il ne me manque que celui que j'ai dû voir passer le plus souvent, sans jamais l'acheter, celui de Futura 2000).
L'un de ces disques devait être le premier enregistrement en studio de Fab Five Freddy, plutôt réputé comme graffiteur à ce moment, avec le petit plus que Bernard Zekri avait eu dans l'idée de le faire rapper en français, langue qu'il ne parlait pas du tout. Ann Boyle, la compagne de Bernard Zekri, s'était chargée de lui faire apprendre phonétiquement le texte, mais Freddy n'avait pas vraiment travaillé et, arrivé en studio, c'était la catastrophe car son rap était carrément incompréhensible et il n'y avait que les moments où il improvisait en anglais qui étaient vraiment intéressants. Pour sauver l'affaire, Bill Laswell a même proposé à Zekri d'enregistrer lui-même, mais c'est finalement Ann Boyle qui, en une prise, a enregistré la version française.
Le maxi est sorti aux États-Unis en 1982 chez Celluloid, avec en face A la version Fab Five Freddy, où ses tentatives en français puis son rap en anglais s'enchaînent, et en face B la version Ann Boyle, devenue en édition française La belle histoire (Female version). Ann Boyle n'avait absolument pas prévu de se lancer dans le disque. Il a fallu lui trouver un pseudonyme. Initialement, c'était apparemment Fab Five Betty (je n'ai trouvé aucune reproduction de pochette avec ce nom). Puis, comme elle était sur la face B, ce fut Beside (ou B-Side ou Beeside suivant les cas), mais en tout cas elle est bien créditée sur l'édition américaine. Ann Boyle a fait quelques apparitions vocales sur d'autres productions Celluloid de l'époque. Sous son nom, elle a notamment publié le single Odéon en 1984, enregistré avec Bernard Fowler de Chic, et l'abum Cairo nights en 1985, sur lequel Change the beat est inclus.
En France, Le succès escompté par Bernard Zekri pour Une sale histoire n'a jamais été au rendez-vous. Il a suffi d'un passage radio sur Europe 1 pour que des auditeurs, ayant compris comme moi les premiers mots, se plaignent de cette chanson obscène et c'était fini !
Peu de temps après l'enregistrement de Change the beat, les gens de Material ont produit l'album Future shock de Herbie Hancock sur lequel on trouve le tube Rock it. C'est là que le DJ Grand Mixer D. ST a eu l'idée de scratcher la fameuse petite phrase "Ahhhhh, this stuff is really fresh", enregistrée à l'origine au vocoder par Roger Trilling, le manager de Material : pour trouver une fin à Change the beat, il s'est amusé à imiter un ponte d'une maison de disques qui sortait toujours cette exclamation quand un titre lui plaisait. C'était le premier d'une longue liste d'échantillonnages de Change the beat.
Voici donc la belle histoire du premier disque de rap francophone, tube raté en France, mais légende du hip hop. Pour ma part, son écoute m'évoque toujours Chernobyl baby de Baby Amphetamine, enregistré cinq ans plus tard mais musicalement dans le même esprit, dont j'avais enregistré une version française restée inédite, Bébé Tchernobyl.


Fab Five Freddy, Change the beat, en public à Tokyo à 1983 dans le cadre du Wild Style Japan Tour, avec DJ Charlie Chase.


La pochette du maxi américain Change the beat.

1 commentaire:

debout a dit…

Une sale histoire ça fait un sacré bon disque !

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