15 octobre 2016

L'AMOUR BOITEUX


Acquis dans une benne de recyclage quartier Europe à Reims vers 1993
Réf : [sans] -- Édité probablement dans les années 1900
Support : Carton perforé 0,2 x 8 m
Titre : L'amour boiteux

L'autre jour, je faisais du rangement et je suis retombé sur ce carton perforé  pour orgue mécanique type orgue de barbarie. Depuis que je suis entré en possession de cet objet il y a plus de vingt ans, je cherche ce que je pourrais bien en faire. N'ayant pas d'orgue de barbarie sous la main, je ne risque pas de pouvoir écouter cette chanson !
Une fois de plus, j'allais remettre le carton dans une pile quand j'ai eu un flash. Après tout, ce carton est plus ou moins un support d'enregistrement sonore (en tout cas, avec l'appareil adéquat, il permet d'écouter de la musique...), il aurait donc toute sa place ici. Et, vu son âge, il me permet de créer la rubrique des années 1900, alors qu'il y a encore trois ou quatre ans je ne pensais pas remonter au-delà des années 1930 (Pour aller encore plus loin, dans les années 1890, il faudra que je me trouve un cylindre...).
J'ai récupéré cet objet un peu de la même façon qu'une des œuvres d'un prix Nobel de Littérature : j'étais allé comme j'en avais l'habitude vider mes stocks de papier et de verre à recycler à la déchetterie du quartier Europe à Reims quand j'ai aperçu dans la benne à papier des livres qui avaient l'air anciens. La benne était suffisamment pleine pour que je saute dedans (même si c'est interdit) et j'ai récupéré quatre ou cinq livres et ce carton.
Les livres se sont avérés être des reliures anciennes de partitions, certaines remontant au 18e siècle. Au fil du temps, j'ai pu leur trouver une bonne maison. Par contre, ce carton perforé me reste toujours sur les bras.
J'ai bien cru pourtant avoir trouver une solution fin 1997 : un de mes collègues de travail, du genre du parisien qui a accepté de son plein gré un poste bien payé avec la sécurité de l'emploi mais qui estime avoir injustement été exilé en province, était spécialisé dans l'étude des musiques populaires. Comme il était en relation avec le Musée National des Arts et Traditions Populaires (à Paris, où d'autre ?), j'ai proposé de lui confier le carton pour en faire don au musée. Il a accepté mais, quelques temps plus tard, après que le désormais ex-collègue avait enfin obtenu sa mutation de retour à Paris, un autre de mes collègues m'a appelé pour que je vienne récupérer une enveloppe : en rangeant le bureau du parisien, il était tombé sur mon carton perforé et ma lettre d'accompagnement, où je racontais comment j'avais récupéré l'objet et où je disais que, dans la mesure du possible, je serais heureux d'écouter un enregistrement de la chanson en question.  Mon collègue n'était pas digne de confiance et mon enveloppe n'avait jamais quitté Châlons...
Pendant des camps de vacances, j'ai eu l'occasion de visiter trois ou quatre fois dans les années 1970 le musée Baud à Auberson, en Suisse, mais, en-dehors de ça, je ne connais à peu près rien à la musique mécanique.
Tout ce que je sais, c'est que, sur la couverture du carton, il y a écrit à la plume "L'amour boiteux - Polka".
De nos jours, c'est suffisant pour, en quelques dizaines de minutes, en apprendre pas mal sur cette chanson. C'est notamment sur l'excellent site Du temps des cerises aux feuilles mortes que j'ai trouvé le plus d'informations utiles (Comme c'est bizarre, un des sites les plus complets sur l'histoire de la chanson française est canadien...).
L'amour boiteux est une chanson qui a été créée en 1901 à l'Alcazar d’Été par Fragson. On peut écouter sur YouTube un enregistrement par Fragson, qui date probablement de 1903. La musique est de Harry Fragson et les paroles de Léo Lelièvre, né à Reims en 1872, et de Paul Briollet.
La chanson a été un succès. La partition petit format réservée à la vente de la rue, qui était alors le format le plus populaire de commercialisation de la musique, indique que cette "chansonnette" s'est vendue au moins à 150 000 exemplaires.



Les différentes éditions de la partition nous apprennent que L'amour boiteux a été aussi interprété par Lejal et par Strit aux Ambassadeurs.

Les paroles de la chanson  sont légères mais réussies. Avec le recul, je me dis que a) la polka était populaire à Paris au début du 20e siècle et b) je me demande bien ce qu'était un sapin caoutchouté.

Par une soirée radieuse
J'aperçus sautillant devant moi
Une jolie petite boiteuse
Qui me mit le cœur aux abois
Je m' dis "Cette pauvre enfant
N'a sûrement pas d'amant
Elle n' connaît pas l'amour
Si j' lui faisais la cour
Ça serait une bonne action
J' vais lui peindre ma passion
Et pour reposer ses p'tits pieds
J'offre un sapin caoutchouté

Et je m' disais, la voyant si gentille
"C'est bien dommage qu'elle boite comme ça
La pauvre fille
Et qu'en marchant elle danse la polka
Mais quand elle est en fiacre, on n' s'en aperçoit pas"

Dans un bar de la Madeleine
Je lui fais faire un p'tit souper
Elle mangea sans perdre haleine
De quoi nourrir quatre cuirassiers
Je lui fis boire du Bordeaux
Du Madère, du Cliquot
Et du Saint-Émilion
Pour la remettre d'aplomb
Je m' dis "Cré nom d'un chien
Comme elle boite et mange bien"
De sorte qu'après ce p'tit gueuleton
Elle faisait la roue dans l' salon

Et je m' disais, la voyant si gentille
"C'est bien dommage qu'elle boite comme ça
La pauvre fille
Mais c' qui m' console, c'est qu'après un bon repas
Quand elle roule sur la tête, on s'en aperçoit pas"

J' l'emmène chez moi rue Serpente
J'étais emballé complètement
J' trouvais une saveur piquante
À son gracieux déhanchement
En montant l'escalier
J'entendais su' l' palier
Ses petits souliers neufs
Faire "Cinq et quatre font neuf"
Elle entre dans mon logement
Je l'embrasse tendrement
Heureux d' voir qu' son pied démanché
Ne l'empêchait pas de marcher

Et je m' disais, la voyant si gentille
"C'est bien dommage qu'elle boite comme ça
La pauvre fille
Mais c' qui m' console et me tire d'embarras
C'est qu' quand elle est couchée, on s'en aperçoit pas"

Le lendemain, quand je m'éveille
Je m'aperçois avec émoi
Que ma boiteuse de la veille
Marchait aussi droit qu' vous et moi
J' lui dis "Comment ça s' fait
Qu'hier soir tu boitais
Tu n' boites plus maintenant
Vraiment, c'est épatant
C'est sans doute mes baisers
Qui t'ont remise sur pied
Te voilà guérie en un jour
C'est un miracle de l'amour"

Elle me répond "J' vais t' raconter l'histoire :
Si je boitais c'est qu'hier soir
Une vieille poire
M'avait donné une thune pour mes appas
Et que je l'avais fourrée dans le fond de mon bas"

La chanson était suffisamment populaire pour que, une bonne dizaine d'années plus tard, Charlus en enregistre une version sur disque 78 tours. J'ai appris en lisant la biographie de Charlus que, entre 1895 et 1900, chaque enregistrement sur cylindre était unique, non reproductible. Donc, le chanteur devait interpréter la chanson autant de fois qu'il y avait d'exemplaires fabriqués (enfin presque, car quatre cylindres pouvaient être gravés à la fois) ! Dans ses mémoires, Charlus indique avoir été enregistré plus de 80 000 fois chez Pathé !

Je ne sais pas si j'aurais un jour l'occasion de l'écouter, mais je sais bien que la musique encodée sur mon carton est instrumentale. L'arrangement ressemble peut-être plus à ceux qui ont été faits en 1902, en polka-marche par Alfred Patusset en 1902 ou en marche-défilé pour musique militaire par Onésime Coquelet.
L'amour boiteux est même mentionnée dans la littérature ! Anne-Catherine Baechtel indique dans un mémoire de Master que, page 533 du roman Les voyageurs de l'impériale de Louis Aragon, le personnage de Dora, ancienne prostituée, se met à chanter le refrain de la chanson lorsqu’elle est dans le funiculaire qui la mène à Garches.

09 octobre 2016

DION : Les plus grands succès de Dion


Acquis chez Récup'R à Dizy le 24 septembre 2016
Réf : LD 619-30 -- Édité par Vogue en France vers 1964
Support : 33 tours 30 cm
12 titres

Une ressourcerie a ouvert cette année dans ma communauté de communes. Jusqu'à présent, je n'y avais pas fait de bonnes affaires, surtout parce que je n'y avais rien trouvé à mon goût, mais aussi parce qu'initialement, contrairement aux livres et aux CD, les vinyls étaient vendus trop chers. Désormais, les prix ont été divisés par deux pour s'aligner sur ceux d'Emmaüs, et c'est très bien comme ça.
Alors, quand j'ai décidé d'y passer un samedi matin de septembre, c'était plus par acquit de conscience qu'autre chose. Initialement, j'ai quand même trouvé deux 45 tours assez intéressants. Ensuite, j'ai hésité à regarder les 33 tours, car il y avait visiblement surtout de la variété et il me semblait bien qu'ils étaient déjà là lors de mon précédent passage. Mais je les ai regardés quand même vite fait et, à un moment, après avoir soulevé un carton de 45 tours posés sur des albums, j'ai révélé une affichette indiquant "Arrivage de la semaine" et je suis tombé sur un gisement d'une trentaine de 33 tours des années 1960, aux pochettes en parfait état, parmi lesquels, passablement excité, j'ai fait mon choix.
J'ai laissé quelques "surprise parties" que j'avais déjà ou qui ne m'intéressaient pas, des Petula Clark et de la variété-musette, mais je suis reparti avec onze albums, par Geno Washington and the Ram Jam Band, Nancy Sinatra, Sandie Shaw, Ray Charles, Josh White, Michel Paje, Miriam Makeba, Jack Hammer, Les Fantômes, ainsi qu'une compilation intitulée Shame and scandal in the family. Excusez du peu !
Ce qu'il y a d'assez bizarre dans ce lot c'est que, même si musicalement on y trouve des genres assez variés représentatifs de l'époque, les disques ont tous un point commun : qu'ils soient édités sur label Roulette, Pye, Mode, ou Reprise, ils ont tous fabriqués et distribués par Vogue. Soit ils appartenaient à un collectionneur monomaniaque qui n'achetait que des productions de cette maison, soit, plus probablement, ils viennent de chez quelqu'un qui avait un lien avec Vogue.
Pour vous présenter ce lot, j'ai choisi Les plus grands succès de Dion, une compilation "hully gully & twist", "spécial teenagers", pour sa pochette qui claque et aussi parce que je ne tombe pas tous les jours sur un album d'époque de Dion.
En groupe avec The Belmonts à la fin des années 1950 et en solo dans la première moitié des années 1960, après la folie rock 'n' roll et avant la Beatlemania, Dion a eu de nombreux succès aux États-Unis et dans le monde entier et pourtant, avant d'acheter ce disque, je n'aurais probablement pu en citer qu'un seul, The wanderer, que j'ai depuis longtemps sur une édition de la bande originale du film de 1979 The wanderers.
La musique de Dion, c'est de la pop, qui incorpore une forte proportion de doo wop, du rock et du rhythm and blues.
Les titres qu'on retrouve ici sont pris parmi ceux qu'il a enregistrés chez Laurie Records, en solo mais avec l'appui du groupe vocal The Del-Satins, de 1960 à 1962.
Le début de l'album est un peu décevant, y compris The majestic, qui était pourtant la face A du 45 tours où l'on trouvait l'excellent The wanderer. Mais, à partir de Love came to me, ça devient nettement plus intéressant.
Mon titre préféré de l'album est une reprise d'une chanson de Fats Domino de 1955, I can't go on. C'est un signe, mais c'est sûrement le seul titre du disque qui date de l'époque Dion and the Belmonts : Rosalie (I can't go on) est sorti sur un 45 tours en 1958, et Laurie l'a mis sur un album de Dion en 1963, après son départ du label pour Columbia. C'est ce qu'il y a de plus fou ici, avec des chœurs à la Papa oom mow mow. C'est bien plus sauvage que la version originale !
La face B est d'une excellente tenue, de Come go with me à
Runaround Sue, en passant par l'excellent Lovers who wander, Little Diane, avec peut-être bien un kazoo, Sandy et une reprise de Kansas City avec un solo de guitare d'autant plus remarquable qu'il y en a peu sur le reste du disque.
A certains moments en écoutant cet album, on se dit que les chansons de Dion font partie de celles qui, à la radio, ont dû bercer un Jonathan Richman d'une dizaine d'années.
Comme indiqué au dos de la pochette, plusieurs des succès de Dion ont été adaptés en français, comme Le vagabond (The wanderer) par Richard Anthony.
Les copains (Alain et Claude), qui étaient aussi chez Vogue, ont enregistré  La chanson de mon coeur (Runaway girl) et Indifèle (Runaround Sue), et j'ai trouvé deux autres adaptations de cette chanson,
Pas sincère par Les Vautours et Volage, pas très bien chantée ni jouée par Les Chaussettes Noires. "Infidèle", "Pas sincère", "Volage", la pauvre Sue en prend pour son grade, mais c'est pour une fois dans l'esprit des paroles originales, qui la présente comme sortant avec tous les gars de la ville.
Les tubes sont devenus plus rares pour Dion après 1965, mais aujourd'hui il continue d'enregistrer et de tourner, et a eu l'occasion au fil des ans de collaborer avec Phil Spector, Bruce Springsteen et Lou Reed, qui l'a invité sur New York.
Pour ma part, je me félicite de l'existence des ressourceries et autres boutiques caritatives, car ce n'est pas sur les vide-greniers que j'ai trouvé cette année des 33 tours et 45 tours de cet acabit.



Dion, The wanderer et Runaround Sue, à la télévision américaine (avec sûrement le son du disque remis sur les images). Pour le coup, je crois que j'apprécie mieux la musique sans ces images un peu ringardes.



Le 45 tours américain et l'EP français de 1961 dont la photo de pochette a été reprise pour cette compilation.

07 octobre 2016

FUN LOVIN' CRIMINALS : Scooby snacks


Acquis sur le vide-grenier d'Athis le 11 septembre 2016
Réf : 7243 8 882857 2 8 -- Édité par EMI en Europe en 1995
Support : CD 12 cm
Titres : Scooby snacks -/- Blues for suckers

Je suis tombé sur ce CD deux titres à pochette cartonnée à quelques minutes et quelques mètres d'écart du 45 tours "spécial frotti frotta" de Material. A 25 centimes, je n'allais pas m'en priver, d'autant que je me souvenais que Scooby snacks est mon titre préféré du premier album de Fun Lovin' Criminals. Quand on a reçu Come find yourself à la Radio Primitive, c'est celui-là que j'avais décidé de passer dans mon émission Vivonzeureux! (en attendant la mort...). C'est aussi le plus grand succès commercial du groupe.
Par contre, j'avais complètement oublié que j'avais déjà ce titre à la maison, en dernière position sur une édition du CD single The fun lovin' criminal.
Vingt ans après, Scooby snacks fonctionne toujours très bien. Il y a un côté hip hop avec des couplets rappés, mais le groupe est un trio de musiciens et le refrain chanté est accrocheur. L'univers de Tarantino, auquel la pochette fait référence, est bien utilisé, avec des extraits de dialogues de Reservoir dogs et Pulp fiction. Il y a aussi une référence new wave obscure avec l'utilisation d'un échantillon de guitare tiré de Movement of fear de Tones On Tail, un projet auquel participait Daniel Ash, le bassiste de Bauhaus. Mais je crois que ce qui m'accroche le plus à cette chanson, ce sont les quatre notes de basse énorme et les quelques coups de guitare qui le cisaillent.
La face B, Blues for suckers, n'était pas sur l'album. Elle figurait à l'origine sur le tout premier single du groupe, Original soundtrack for Hi-Fi living, sorti l'année précédente. On est très proche dans l'esprit de ce que faisait à la même époque G. Love & Special Sauce.




Fun Lovin' Criminals, Scooby snacks, qui passe bien sur scène au milieu d'une folle marée humaine au festival de Glastonbury en 1999.

02 octobre 2016

CALIFORNIA BLUES


Acquis chez A La Clé de Sol sûrement à Reims sinon à Châlons-sur-Marne dans les années 1980
Réf : 30 AB 5603 -- Édité par Musidisc en France vers 1975
Support : 33 tours 30 cm
12 titres

Radio Primitive a annoncé le 13 septembre la mort la veille au soir de Gérald Aubépart, alias Gégé de Closing Time.
Depuis qu'il avait démarré son émission en 1983, il en était venu à incarner la passion pour le blues au sein de la station. Même après avoir quitté Reims pour Rouen au moment de sa retraite, il a continué à produire son émission.
Du studio du Chemin Vert à celui de la rue Flodoart, il me semble que nos émissions étaient souvent programmées le même soir. C'était j'en suis sûr effectivement le cas pendant toute une grosse moitié des années 1990, quand j'animais l'émission Vivonzeureux! (en attendant la mort...). Et j'ai aussi eu souvent l'occasion de côtoyer Gégé lors des réunions de CA et les AG de la radio, où il exprimait et défendait fortement ses opinions, à commencer par la nécessité d'augmenter la paie de nos salariés !
Gégé ne se contentait pas d'acheter des disques et de les passer à la radio. Il jouait aussi de la basse électrique (dans un style blues, est-ce besoin de le préciser ?) et il a organisé au moins huit Nuits du Blues et d'autres concert, notamment à L'Usine et à la M.J.C. Claudel. Et dès qu'il le pouvait, il se rendait aux sources du blues, aux États-Unis, pour écouter dans les clubs cette musique toujours vivante et aller à la rencontre des musiciens. On trouve sur le site de Closing Time les playlists de ses émissions, ainsi que des albums photo de ses derniers voyages.
J'ai appris dans l'annonce de son décès par Soul Bag que l'activisme Blues de Gégé ne se cantonnait pas à Radio Primitive. Il était membre du Collectif des Radios Blues et avait lancé il y a deux ans le projet d'Une histoire de blues dans 100 chansons, un projet qu'il n'aura malheureusement pas pu mener à terme, mais on peut l'écouter commenter les quatre-vingt dix premières chansons qu'il a sélectionnées.
En repensant à Gégé ces derniers jours, je me suis souvenu qu'il avait fait, involontairement et indirectement, une apparition dans la vidéo réalisée début 1987 pour Someone stole my wheels de JC Brouchard with Biff, Bang, Pow !. En effet, on voit pendant quelques secondes les images d'un spectacle de marionnettes de Barbara Mélois, avec un guitarise à l'image de Gégé.



Pour rendre hommage à Gégé, j'ai choisi dans mes étagères un disque, de blues bien sûr, qui aurait été susceptible de l'intéresser (et sur lequel bien sûr il aurait eu beaucoup plus de choses à dire que moi).
Mon choix s'est porté sur cette compilation California Blues, troisième volume de la collection Anthology of the Blues, parue au début des années 1970 sur Kent Records, qui rééditait des titres parus sur les labels des frères Bihari dans les années 1950.
Les douze volumes de la collection ont été édités en France par Musidisc au milieu des années 1970. Une édition "économique", vendue à un prix relativement bas, qui se dispensait des pochettes ouvrantes de l'édition originale mais avait la bonne idée de conserver les belles photos couleurs des pochettes.
Je me souviens que, fin 1979 ou début 1980, la FNAC Montparnasse avait un rayon Blues très fourni, avec toute la collection au prix imbattable de 23 francs (une fois et demi le prix d'un 45 tours environ). J'en étais reparti avec les deux volumes entièrement dédiés à Elmore James.
Quelques années plus tard, j'ai trouvé chez A la Clé de Sol ce volume de Blues de Californie, en solde mais malgré tout un peu plus cher que les disques de la FNAC (25 francs...).
La face A est une compilation avec Johnny 'Guitar' Watson, George Smith, James Reed et Walter Robertson.
Autant je n'aime pas trop de peu que je connais du Johnny 'Guitar' Watson des années 1970 et 1980, autant j'apprécie son jeu de guitare ici sur Three hours past Midnight, de 1956.
J'ai été saisi à l'écoute de Hey, Mr. Porter de George Smith (un enregistrement de 1956 plus connu sous le titre Down in New Orleans). C'est autant du rock 'n' roll que du rhythm and blues ! :rythme binaire, tempo très rapide qui semble encore s'accélérer en cours de morceau, piano, chant yodelé et harmonica par George Smith. Excellent !
Sur la face B, on trouve six titres enregistrés en 1954 par Johnny Fuller. De l'excellent blues, très classique. J'apprécie particulièrement Buddy, qui est presque comme une pièce de théâtre, dans laquelle Johnny interprète deux rôles, le sien et celui du pote dont il est question dans le titre. Le pote frappe à la porte et Johnny le prévient avant d'ouvrir que, s'il essaie de fricoter avec sa femme, ce sera la fin. Le pote, interprété avec une voix plus haute, dit qu'il a déjà entendu dire que sa femme traîne à droit à gauche. A la fin, Johnny dit qu'il va prendre son flingue (même si je ne comprends pas le mot qu'il emploie, qui sonne comme "John Lee Hooker") et le farcir de trous. Mais ce blues se termine sur une note d'humour, puisque Johnny dit tout à la fin "Oh flûte, je l'ai raté !".

25 septembre 2016

CHUCK : My band is a computer


Acquis par correspondance chez Audio Anti-Hero en septembre 2016
Réf : AAH015 OM001 -- Édité par Audio Anti-Hero / Old Money en Angleterre en 2016
Support : Cassette + MP3
13 titres

Je suis un fidèle de la rubrique MP3 at 3PM de Magnet Magazine (un MP3 à télécharger gratuitement, publié chaque jour à 15h heure locale, vous avez tout compris). Je lis les quelques mots de description du groupe et du morceau et, si ça m'attire suffisamment (c'est assez rare), je le télécharge.
Pour Bushwick girl de CHUCK, c'est l'expression "bedroom pop with its sunny, mildly corny synthesizers" qui m'a décidé et j'ai bien fait car c'est effectivement une très bonne petite perle pop.
J'ai cherché à en savoir un peu plus sur My band is a computer, dont Bushwick girl est extrait, et j'ai découvert que l'album était disponible au format numérique, avec aussi une édition limitée en cassette à paraître prochainement.
Je sais que c'est un peu pervers, mais j'ai commandé la cassette, désormais disponible, pas seulement parce que la musique me plaisait (J'aurais pu me contenter de l'écoute en ligne ou d'acheter les MP3), mais parce que ça allait me donner une occasion de casser la cassette !
On m'a offert il y a quelques temps un t-shirt qui porte le message "Music sounds better with cassettes". Je le porte parce qu'il me va, mais je ne devrais pas car je ne suis absolument pas d'accord avec ce slogan.



Je sais bien que, au fil du temps, toutes les remises au goût du jour sont possibles, mais franchement je n'aurais pas cru voir un jour un retour en grâce, même limité, de la cassette. A ce niveau là, ce n'est plus du snobisme ou de la nostalgie mal placée, ça tend vers le néo-luddisme...
La minicassette a été développée par Philips à partir des années 1960. Elle a connu un grand succès pour deux bonnes raisons :
  • Elle était facilement transportable et, du magnétophone au radio-cassette, de l'autoradio au Walkman, la cassette a longtemps été le meilleur moyen de bouger en musique.
  • Elle était enregistrable. Cela permettait d'enregistrer ses créations ou la radio, mais surtout de copier les disques qu'on ne pouvait pas se payer et de fabriquer ses propres compilations.
Mais le développement du CD à partir des années 1980 et l'arrivée des graveurs de CD-R vers le milieu des années 1990 ont "tué" les deux seuls atouts de la cassette, et franchement je ne vois aucune raison de la sortir du musée où elle a sa place car, une chose est sûre, elle avait aussi deux gros défauts : Un son sourd, pas génial, avec du souffle, réducteur de bruit Dolby ou non. Et surtout c'est un support fragile qui vieillit très mal. Qui n'a pas passé des heures à dévisser un boîtier, couper la bande magnétique emmêlée et essayer de fixer ce qui restait à la bobine ? Qui n'a pas ressorti une vieille cassette pour s'apercevoir que les particules métalliques qui permettent l'enregistrement sur la bande se sont dégradées et que le tout est devenu à peu près inaudible ?
Je sais que beaucoup ne seront pas d'accord avec moi, mais je pense à peu près la même chose du vinyl que de la cassette, d'autant que, en-dehors de l'absence de grésillements ou de rayures, mes oreilles n'ont jamais saisi de différence fondamentale entre le son d'un vinyl et celui d'un CD.
Je ne vais évidemment pas nier que je m'intéresse aux disques vinyl, mais ceux qui m'intéressent sont ceux qui servaient de principal support de diffusion de la musique à l'époque où ils ont été commercialisés, en gros des années 1950 au milieu des années 1990. Trouver un disque d'occasion de ces années-là, pas cher, ça m'intéresse, mais je fétichise pas le vinyl et je ne vois pas vraiment l'intérêt d'éditer et de rééditer de la musique dans ce format alors que le 21e siècle est largement entamé. Je n'achète un 33 tours récent que si c'est un ami ou quelqu'un je suis de près qui le sort, et si possible s'il y a aussi un CD glissé dans la pochette plutôt qu'un simple coupon de téléchargement.
En toute logique, le format contemporain "de base" devrait être le format numérique, associant fichiers sans compression pour l'écoute haute-fidélité et format compressé type MP3 la plupart du temps, mais le numérique sans autre support a quelques inconvénients : il faut s'obliger à organiser ses sauvegardes, l'achat de titres à l'unité est souvent relativement cher, et avec le jeu des licences on n'est pas toujours sûr d'être vraiment propriétaire de ce qu'on achète.
C'est pourquoi, j'en suis presque surpris moi-même, j'en suis venu à la conclusion que le CD est actuellement le format idéal, et cela sera sûrement le cas tant que l'industrie continuera à en produire et que des lecteurs seront disponibles très facilement. En effet, le CD est numérique et on peut désormais facilement en extraire des titres pour les placer sur différents appareils, il a prouvé qu'il vieillit bien (contrairement au CD-R) et en plus son prix a pas mal baissé depuis vingt ans. Et aussi, c'est un objet qu'on peut prêter ou revendre.

Enfin bref, tout ça pour dire que je me retrouve propriétaire d'une belle cassette de CHUCK, que je n'ai pas pris le risque d'écouter sur le seul magnétophone ou les Walkman, peu fiables, qu'il me reste à la maison. Mais j'ai écouté les MP3 que j'ai achetés en même temps que la cassette et c'est très bien comme ça.
Charles Griffin Gibson enregistre sous le nom de CHUCK depuis au moins 2010. Il a une discographie déjà assez conséquente. My band is a computer est une compilation d'enregistrements de 2012-2015 que le label Audio Anti-Hero s'est proposé de diffuser.
Comme il explique dans les notes, CHUCK a commencé par faire de la musique électronique avec simplement un ordinateur. Puis sa maman lui a offert une guitare acoustique. Et grâce à internet, sa musique enregistrée à la maison dépasse désormais le cercle de ses proches et de ses collègues de bureau.
Bushwick girl est sûrement la chanson la plus immédiatement accessible ici, mais il y a plein d'autres bonnes chansons dans le lot, comme Happy new year's babe, Phoebe's lips, The Internet, Death ou Wipe out.
On peut juste regretter que CHUCK reste dans un registre purement pop. Il manque parfois ces sons un peu bizarres ou ce grain de folie qui pourraient le rapprocher par exemple de Grandaddy.





24 septembre 2016

MATERIAL : Memories


Acquis sur le vide-grenier d'Athis le 11 septembre 2016
Réf : CEL 1927 -- Édité par Celluloid en France en 1983
Support : 45 tours 17 cm
Titres : Memories -/- Take a chance

Question message incongru de promotion d'un slow sur un 45 tours, je pense que le "Free-jazz ou slow de l'hiver ?..." sur le Japan de Pharoah Sanders est imbattable, mais j'attribue une deuxième place bien méritée à ce "Spécial frotti frotta" sur le 45 tours d'un groupe new-yorkais plutôt classé arty-branché-avant-garde !
C'est ce message qui m'a décidé d'acheter ce disque à cinquante centimes, car en fait je n'ai jamais été très fan de Material. J'ai eu leur maxi Temporary music 1 et leur album Memory serves, mais je m'en suis débarrassé et je n'en éprouve aucun regret, ce qui est assez rare pour être signalé.
Les deux titres du 45 tours sont extrait de l'album One down de 1982.
Ce n'est qu'une fois rentré la maison que j'ai découvert que la face A "spécial frotti frotta" en question est une reprise de Memories, chanson composée par Hugh Hopper et chantée par Robert Wyatt.
Cette chanson, je l'ai sûrement connue par la version de Pascal Comelade, publiée en 1992 sur la réédition en CD de l'album El primitivismo. Depuis, j'ai découvert et apprécié la version de cette chanson par Soft Machine. La session date d'avril 1967, mais elle n'a été publiée pour la première fois qu'en 1972, en France sous le titre Faces and places. Ce disque a souvent été réédité depuis, notamment sous les titres At the beginning ou Jet-propelled photographs. Plusieurs versions par le groupe pré-Soft Machine The Wilde Flowers ont été publiées en 1994, dont une de 1966.
Mais la première version officiellement publiée de Memories l'a été en 1971, chantée par Wyatt sur l'album Banana moon de Daevid Allen. Wyatt l'a encore enregistrée en 1974, en face B de son premier 45 tours solo I'm a believer.
Le lien entre Soft Machine et Material est facile à faire : avant de prendre ce nom, les musiciens qui ont fondé le groupe ont tourné avec Daevid Allen sous le nom de New York Gong et l'ont accompagné sur l'album About time de 1980 !
La chanson a été composée par un tout jeune homme, mais elle réussit parfaitement à évoquer les poussées de nostalgie et les risques qui peuvent s'y attacher. Le gars se souvient de ses balades en ville au bras de son amoureuse. Ils sont jeunes, alors c'était peut-être deux semaines plus tôt, l'été dernier ou l'année d'avant au plus, mais le sentiment est bien là :
"I've got to choose between tomorrow and yesterday
I can't stop to think about my life, here today
Maybe I'll find someone to get you off my mind
Take me away from here and leave it, leave it all behind
Memories can hang you up and haunt you all your life, you know
Get so you cannot stay and yet cannot go"
J'aime vraiment la version de 1967 de Memories par Soft Machine. La voix de Robert Wyatt est si particulière, fragile. Le son n'est pas génial, mais l'accompagnement est parfait, notamment la partie de guitare et l'orgue, pour ce qui, il faut bien admettre que sur ce point la mention de pochette n'a pas tort, est effectivement un slow, une ballade digne d'Otis Redding et de tout le rhythm and blues.
Par contraste, la reprise de Memories par Material me laisse froid. Certes, ça joue bien, mais je préférerais toujours quelque chose plein d'émotion à une interprétation impressionnante de maîtrise. Et là, le saxo, il s'en donne à cœur joie. Bon, il faut dire que c'est un invité vedette, Archie Shepp. Quant à la chanteuse, elle a de la technique, du coffre, et on sent qu'elle a peut-être aussi de l'avenir, même si elle aura une fin prématurée et tragique : il s'agit de la première apparition sur disque de Whitney Houston ! Je pense que personne ne cherchait le chaînon manquant entre Robert Wyatt et Whitney Houston, mais je suis tombé dessus au coin d'une rue d'Athis !
A tout prendre, je préfère Take a chance en face B, surtout grâce à sa petite rythmique synthétique, même si ça reste très léger. Là, les chanteuses sont B.J. Nelson et Nona Hendryx, qui a collaboré plusieurs fois avec Material, et l'ambiance est au funk-soul mutant à la Was (Not was).