07 septembre 2026

LES PAUL : Tennessee waltz


Acquis chez YMCA à Douvres le 2 mars 2020
Réf : CL.13434 -- Édité par Capitol en Angleterre en 1951
Support : 78 tours 25 cm
Titres : Tennessee waltz -/- Little rock getaway

Tout début mars 2020, j'ai acheté un très beau lot de vingt-quatre 78 tours juste après être arrivé à Douvres dans un ferry quasiment vide, les voyages scolaires venant d'être suspendus dans le cadre des premières mesures face à l'épidémie de COVID.
J'ai déjà chroniqué quatre de ces disques, par Stan Freberg, Bonnie Lou, Red Ingle et The Cheers, mais les artistes les mieux représentés dans ce lot, avec sept disques, sont Les Paul et Mary Ford. Ce nombre est significatif de leur productivité et de leur succès dans les années 1950, et aussi de mon intérêt pour leur musique. Il est temps de s'intéresser à eux.  

Les Paul (1915-2009) ne se résume pas à un légendaire modèle de guitare Gibson. Je me souviens avoir été marqué par un article dans Mojo ou Uncut, où on apprenait que, à plus de 80 ans, il continuait à jouer toutes les semaines avec un groupe de potes dans un club de Manhattan.
Dans un documentaire de 1979 (visible ci-dessous), il expliquait que la scène et le contact avec le public comptaient énormément pour lui. Pourtant, en plus d'être un guitariste virtuose, c'était aussi un homme de studio et de technique, un grand inventeur et innovateur, pionnier de l'enregistrement son sur son et multi-pistes, de plein d'effets sonores dont le flange et de l'enregistrement à la maison.
Dans cet article présentant son "New sound", dévoilé à partir de 1947, c'est fascinant d'apprendre que, avant les bandes magnétiques, il utilisait des graveurs de disques acétate pour faire du son sur son, empilant jusqu'à douze enregistrements différents, sachant qu'il fallait tout recommencer au moindre problème. Il ne simplifiait pas les choses en enregistrant certaines pistes de guitare à demi-vitesse (avec le playback dans les oreilles ralenti lui aussi), pour qu'elles soient accélérées à la lecture. Et comme ils enregistraient en ville à la maison, Mary Ford se mettait parfois sous une couverture pour chanter.
Tout cela ne les a pas empêchés de produire des disques au son impressionnant, qui se sont très bien vendus. 

La valse pour moi, ça a longtemps été juste une danse ou une musique, viennoise comme la baguette, d'un Strauss ou un autre, que les "vieux" dansaient dans les bals ou les mariages, en se demandant si untel ou untel menait bien la danse.
Outre la valse n° 2 d'Elliott Smith dont on parlait justement la semaine dernière (c'est un hasard), j'ai commencé à m'intéresser à cette forme musicale depuis que je me suis passionné en 1978 pour le premier album de Lewis Furey, qui contient une chanson appelée tout simplement The waltz. Et je suis tout fier parce que, grâce aux conseils de Philippe R., je suis capable depuis les années 1990 de reconnaître le rythme ternaire de la valse.

La face A est créditée à Les Paul seul, son épouse n'étant mentionnée en complément que pour son "duo vocal", mais c'est parce que Les avait signé en solo avec Capitol. Par la suite, il a fait modifier le contrat et les disques ont été attribués à Les Paul et Mary Ford.
Je ne sais plus trop comment j'ai connu la version de Tennessee waltz par Les Paul et Mary Ford, avec des guitares presque hawaïennes sans trop de virtuosité ni de rapidité, un solo serein et les voix multipliées de Mary. Je sais juste que j'ai toujours apprécié cette excellente version d'une chanson nostalgique, l'histoire d'un gars qui voit un de ses potes à qui il vient de présenter sa bonne amie la séduire pendant qu'ils dansent la valse du Tennessee. Apparemment, l'éditeur Fred Rose a modifié un seul vers quand les auteurs lui ont présenté la chanson, et c'est "I remember the night and the Tennessee Waltz", la phrase qui a tendance à m'accrocher le plus !
Les Paul et Mary Ford ont enregistré leur version probablement fin 1950, dans la foulée de celle de Patti Page, parue en novembre 1950, avec voix doublée, cuivre (une trompette ?) et piano. C'est elle qui a fait de cette chanson un énorme succès mondial.
J'aime beaucoup la version originale par ses auteurs Pee Wee King et Redd Stewart, parue tout début 1948, très country avec violon et guitare, mais avec une touche originale, la présence d'un accordéon.

Secondhand Songs répertorie 588 versions différentes de Tennessee waltz. L'adaptation française de référence est Tennesseee valse par Tino Rossi. Très décevante, bien sûr, ne serait-ce que pour les paroles. Hors de question que Tino se fasse humilier : il y a une belle, mais pas de bal et pas de rival...!
J'ai repéré dans la liste La valse de Tennessee par Lou Lupo en 1968, par un saxophoniste canadien. Cette reprise instrumentale est surprenante car elle est funky ! D'un autre côté, cette chanson est assez souple : il y a en a aussi bien des versions rock que rhythm and blues.

La face B du 78 tours, Little rock getaway est une reprise d'une composition de 1935 du pianiste Joe Sullivan. Les Paul y joue de la guitare avec Les Paul, et plutôt trois ou quatre fois qu'une !, tout comme son disciple Marcel Bianchi le fera quelques années plus tard.

Virtuose à la fois instrumentalement à la guitare et techniquement pour les enregistrements, Les Paul est une grande figure de la musique, qui ces temps-ci doit être à peu près inconnu par chez nous.


Le 25 octobre 1953 dans l'émission Omnibus, Les Paul explique à Alaister Cooke comment il enregistre ses disques.


The wizard of Waukesha, un documentaire de 1979 de Catherine Orentreich.


Les Paul's journey to his new sound, un hommage à son père par Gene Paul.

03 septembre 2026

BRIGITTE FONTAINE - ARESKI BELKACEM : Baraka 1980


Consulté pour la première fois sur YouTube en juin 2025
Réf : KR003CD -- Édité par Kuroneko en France en 2025
Support : 9 fichiers flv
9 titres

Depuis sa publication en 2007, ma chronique de l'album Les églantines sont peut-être formidables d'Areski Belkacem et Brigitte Fontaine est l'une des plus lues et commentées du blog. Cela tient surtout au fait que les deux artistes ont toujours refusé de rééditer cet album, qui s'est peu vendu à sa sortie, parce qu'ils n'étaient pas satisfaits des arrangements et de la production de Mimi Lorenzini pour ce disque (petit aparté : je n'ai pas d'affinités particulières avec le style jazz-rock du groupe de Mimi, Édition Spéciale, qui joue sur l'album, mais leur logo, vu sur des affiches à Châlons-sur-Marne à la fin des années 1970, est l'un de mes premiers souvenirs d'affiches de concerts, avec celles d'une tournée de Thiéfaine).
Pour ma part, je trouvais que cet album ne méritait certes pas qu'on vide son portefeuille pour se le procurer, mais j'ai toujours apprécié ses titres au son assez dépouillé, principalement l'enchaînement Le ménage/L'éternel retour et La maison du café.

Les fans du duo ont eu une très bonne surprise l'an dernier quand a été annoncée la sortie de Baraka 1980, un disque présenté ainsi, "récemment exhumées, les maquettes originales [de Les églantines sont peut-être formidables] révèlent une version plus brute et sincère du projet. Ces prises dépouillées mettent en lumière l’alchimie vocale unique de Brigitte et Areski". Il a été salué au moment de sa sortie par l'ami Renaud Sachet dans Section 26.
Dans ses notes de pochette, le biographe de Brigitte Fontaine Benoît Mouchart précise que l'enregistrement s'est fait dans le home studio du compositeur et plasticien Guy Bezançon, sans être accompagnés d’aucun autre musicien. La voix d'Areski est à gauche de la stéréo, celle de Brigitte à droite, et les seuls instruments sont une guitare acoustique et un instrument "oriental" à cordes (peut-être un oud ?).

J'ai eu l'occasion de réécouter ce disque plusieurs fois depuis le décès d'Areski en juin dernier, et à chaque fois ma première impression de l'an dernier est confirmée : l'album est excellent de bout en bout, dans un tout autre style mais un peu à la manière d'un autre album en noir et blanc de 1980, le Colossal youth de Young Marble Giants : il est intime et dépouillé, Areski et Brigitte nous murmurent presque à l'oreille et on peut apprécier pleinement la qualité et l'originalité des textes.

On me l'avait signalé pour la première fois en commentaire de la chronique des Églantines, et Benoît Mouchart en parle en détails dans son livre Brigitte Fontaine : Intérieur/extérieur, certaines des chansons de cet album sont intrinsèquement liées au livre L'inconciliabule de Brigitte Fontaine, paru à cette époque (que je n'ai pas lu). Les textes de Le ménage, L'éternel retour, et peut-être d'autres chansons comme Tout le monde se rappelle peut-être de quoi il s'agit, sont tirés du livre.
En fait, il me semble qu'on a un groupe de cinq œuvres sous quatre titres différents autour de ce projet :
  • Le livre L'inconciliabule (Editions Tierce, 1981, réédité aux Belles Lettres, 2011).
  • Le projet d'album Baraka, édité chez Kuroneko en 2025 sous le titre Baraka 1980.
  • L'album Les églantines sont peut-être formidables (Saravah, 1980).
  • Le 45 tours L'inconciliabule (Saravah, 1981), avec deux chansons, Le train 2110 et L'éternel retour. 2ème. Le verso de la pochette a été repris pour Baraka 1980.
  • La pièce de théâtre jouée par Brigitte et Areski pendant une bonne partie des années 1980, sous deux titres différents, L'inconciliabule et Acte 2.
J'avais évoqué un dialogue de sourds à propos de L'éternel retour. On pourrait aussi penser à deux monologues éternellement parallèles. Dans l'émission Mosaïques en 1987, Brigitte Fontaine présentait les choses comme ça : "Il s'agit d'une lutte d'inconciliables, et d'une tentative de conciliation des inconciliables".

Dans ces versions qui ont la baraka, Le ménage, L'éternel retour et
La maison du café me plaisent toujours autant. Le titre qui offre le plus grand contraste avec la version des Églantines, c'est probablement Baby boum boum, qu'on peut maintenant pleinement apprécier. 
En fait, je n'ai plus de réserve pour aucune des neufs chansons de l'album. J'apprécie particulièrement désormais La vache, chantée par Areski ("Les temps s'annoncent difficiles, pour les saints et les imbéciles, il serait temps d'apprendre à voir, une vache dans un couloir") et La traversée, chantée par Brigitte, dont la mélodie rappellerait presque un générique de dessin animé.

Baraka 1980 est en vente chez Kuroneko en CD ou 33 tours. L'album est en écoute sur YouTube.

A voir : une passionnante sélection de documents de l'INA, dont plusieurs concernent L'inconciliabule.

Au moment où je préparais cette chronique, la réédition du classique Comme à la radio a été annoncée, en deux parties : Comme à la radio - Special edition (l'album original plus 11 bonus) et Comme à la radio : On air (12 titres, en grande partie enregistrés à l'ORTF).


 
Brigitte Fontaine et Areski Belkacem, L'éternel retour, en direct à la télévision en 1980. Une version très proche de celles de Baraka 1980. et Les églantines sont peut-être formidables.