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03 avril 2006

ROCK FELLER : 6 titres


Acquis auprès de Dorian Feller à Reims en 1983
Réf : A.A.A. S02 -- Edité par A l'Automne Alité en France en 1983
Support : 45 tours 30 cm
Titres : I see you -- Seventh -- P. Green Pepper -/- You're not invited -- Skins of tiger -- Ancient (Part one)

C'est le centième billet sur ce blog (moins de cent trente jours après le premier, ce n'est pas si mal, même si le rythme d'un billet par jour n'est pas tenu). Il y a encore de la matière pour quelques années, mais pour l'instant on va se contenter de marquer le coup avec un disque particulier, puisque j'ai participé de près à sa confection.
J'ai fait la connaissance de Dorian Feller en 1982 lors de mes débuts à Reims Radio FM (La Radio Primitive avant qu'elle ne s'appelle La Radio Primitive). Il faisait une émission le même soir que la nôtre (qui s'appelait "La chevaunique fantasfauchée" ou "La chevauchée fantasphonique") et s'est très vite retrouvé à assurer régulièrement en plus la technique de "Camisole", que je produisais avec Philippe Roger. Dorian était surtout très actif dans le monde des musiques de traverses, en tant que musicien, notamment au sein de Germain Hubert Alès, et en tant que membre d'A l'Automne Alité, association à l'origine de la création du Fesival des Musiques de Traverses, qui était aussi le distributeur français de Recommended, un label en propre et l'éditrice du magazine "Notes".
Comme si ça ne suffisait pas, Dorian s'est lancé en 1982 dans son projet personnel, Rock Feller. Son but était de faire du rock avec un esprit musiques de traverses, ou des musiques de traverses avec un esprit rock (du rock fêlé, quoi, d'où le nom du groupe !). Ça a réussi artistiquement, puisque ce disque, le seul édité par Rock Feller, est une réussite, mais par contre le concept n'a pas très bien fonctionné, car les fans d'avant-garde trouvaient ce disque trop simple, et les fans de rock l'ont trouvé trop zarb !
Et quel a été mon (modeste) rôle dans tout ça ? Eh bien je fais partie, sous le pseudonyme de Stéphane Pollarok, des quelques personnes qui ont participé à la souscription qui a rendu possible le financement du disque : contre 500 francs, je me suis retrouvé quelques mois plus tard avec vingt ou trente exemplaires du disque, que j'ai vendus ou donnés autour de moi, mais il m'en reste encore quelques-uns aujourd'hui !
Je crois aussi me souvenir que Dorian m'avait demandé de relire ses paroles en anglais, mais surtout je me souviens d'avoir passé une paire d'après-midi chez lui en janvier 1983 pour l'aider à la confection des pochettes des 500 ou 1000 exemplaires du disque : pour économiser, il avait fait le choix de pochettes blanches, sur lesquelles sont insérées une carte recto-verso imprimée par l'imprimeur de Notes, et au dos un tampon spécialement fabriqué pour l'occasion est apposé. Mais pour insérer la carte, il fallait donner quatre coups de cutter sur les pochettes, et le tampon, il fallait bien l'apposer. C'est à ce petit jeu-là que nous nous sommes amusés...
Le groupe se présente comme un trio (Joss Mandall, Jerry Goal et Dorian Feller), mais en fait c'est le sieur Feller Dorian qui fait tout (guitares, basses, chant, claviers, pilotages de boite à rythmes) à l'exception de la batterie, effectivement tenue par Joss Mandall. Le tout a été enregistré à Reims à la maison, mais mixé à Paris dans l'un des immenses studios de Radio France, grâce à la complicité d'un ingénieur du son alors en poste à Reims.
Musicalement, à mon sens, on est beaucoup plus dans un esprit new wave que rock. Mes trois titres préférés sont "I see you", avec sa boite à rythmes et son refrain accrocheur, "You're not invited", dont la ligne de basse, le chant et la guitare me font toujours irrésistiblement penser à Snakefinger, et "Skins of tiger", dont certains passages sont effectivement très électriques, mais la composition dans son ensemble est tellement travaillée que les fans de hard-rock ne risquaient pas de s'y retrouver !

Quelques exemplaires du disque sont toujours disponibles en s'adressant directement à Dorian Feller, 13 rue de Saint-Lié, 51390 Villedommange, France.



Ci-dessous, une fausse interview que j'ai réalisée avec la complicité de Dorian Feller, publiée dans le n° 9 du magazine Notes en 1983 sous le pseudonyme de Stéphane Polarroc.


07 janvier 2007

BRODé TANGO : Recueil 86-89


Acquis chez Dorian Feller à Villedommange le 30 décembre 2006
Réf : LET 1234 -- Edité par Dorian Feller en France en 2006
Support : CD 12 cm
12 titres

J'ai déjà eu l'occasion d'évoquer dans Vivonzeureux! l'histoire de Brodé Tango, le projet dans lequel Dorian Feller s'est lancé après l'aventure Rock Feller.
La bonne nouvelle, c'est que Dorian Feller vient de publier ce CD qui compile 32 des 49 titres édités sur cassette entre 1986 et 1989. Ces titres étaient depuis longtemps introuvables, bien sûr, mais plus le temps passait et plus ils devenaient inécoutables, non pas que leur qualité intrinsèque décline, mais le support cassette est quand même le moins pratique et celui qui vieillit le moins bien ! Pour l'occasion, les enregistrements maison 4 pistes d'origine ont été remixés et remastérisés.
A l'exception des parties de batterie, Brodé Tango est un projet solo, qui a démarré en 1986 en instrumental intégral (orgue, guitare et boite à rythmes principalement) avant de faire beaucoup de place à de la guitare acoustique en picking et surtout d'inclure des voix dès 1987.
Cette compilation très chargée (près de 80 minutes) n'est pas du tout indigeste car les morceaux sont courts (rien n'atteint les quatre minutes), variés et surtout de qualité !
On retrouve les différents styles abordés par Brodé Tango, des titres où l'orgue domine qui peuvent faire penser un peu à Pascal Comelade ("Entêté", "Entrelune", "Les tristes aventures d'un gros bonnet") ou aux Young Marble Giants du "Testcard EP" ("Le sens du poêle", "L'automne à béguin"), et aussi des titres à guitare, qu'elle soit acoustique ("Nota Béné", "Les Moumou-Tontons du Mama-Tintin") ou très électrique ("Elle laisse... des traces", "Nymphe alors !", "Marie extase").
Des titres plus "musiques de traverses" avec des sons à la Snakefinger il y en a aussi ("Flotte"), tout comme des ambiances glaugues avec des bouts de dialogues ("Raga zha", "Six cha-cha-cha") et même des ambiances jazzy ("Ze jay") ou des tendances carrément easy listening ("Do you (re)know", "L'année dernière à la plage" "Petit r' d' roll de siamois au Tonkin").
Je précise que je ne cite ici que des titres que j'aime beaucoup, c'est dire la qualité de ce disque ! (et je ne dis pas ça uniquement parce que Dorian Feller est un ami...) Et encore, je n'ai pas parlé des titres chantés, qu'ils soient un peu reggae ("J'ai mal", "Complainte jamaïcaine du célibataire") ou pas ("Choux gras", "Grincer", "Mam'zelle Grenouille") ou carrément a capella ("Coups de coeur" alias "Boum bada" pour ceux qui l'ont entendu ou "La viviane").
Bon, vous pouvez vérifier, je n'ai pas cité les 32 titres du disque !

Dorian Feller n'a toujours pas d'ordinateur personnel, mais on peut désormais écouter de la musique ou contacter Brodé Tango sur sa page Myspace. On peut aussi s'y renseigner pour commander les disques.

06 juillet 2008

LOOK DE BOUK : Bec et ongles


Acquis probablement chez AYAA à Reims en 1992
Réf : T.I.C.0890 -- Edité par AYAA en France fin 1991 ou début 1992
Support : CD 12 cm
24 titres

J'ai eu la chance, par l'intermédiaire de Dorian Feller, de faire la connaissance d'Etienne Himalaya et Kwettap Ieuw, les fondateurs de Look De Bouk, dès 1982, alors que Germain Hubert Alès, le groupe d'Etienne et Dorian, existait encore. J'ai ainsi pu suivre les projets de l'association A l'Automne Alité (Festival des Musiques de Traverses, journal Notes, compilation Douze pour un) et passer d'agréables soirées rue de Courlancy à Reims, à découvrir des musiques nouvelles avec à mes pieds la chienne Truffe, à qui le titre Grasse bailleuse de cet album est dédié.
Quand A.A.A. a changé de statut pour devenir la SARL AYAA et que cette société a eu besoin de fonds propres, j'ai fait l'acquisition d'une action, à 300 ou 500 francs. C'est la première et probablement la dernière fois que je me suis retrouvé actionnaire d'une entreprise ! L'unique action ne m'a jamais rien rapporté, mais je ne regrette pas mon investissement pour autant !
Pour une raison ou pour une autre, probablement parce que j'étais plus occupé avec l'Angleterre et Creation qu'avec ce qui se passait à Reims, j'ai raté le premier album de Look De Bouk, Lacrimae rerum, en 1985. Je l'ai écouté, à la radio et chez Dorian Feller, mais je ne l'ai pas acheté. Par contre, je n'ai pas raté ce deuxième album à sa sortie, vers 1992, pas seulement parce que j'en ai vendu quelques exemplaires que nous avions en dépôt à la Petite Boutique Primitive.
Ce qui me plait dans ce disque, et qui m'a toujours un peu surpris, connaissant les projets précédents d'Etienne comme Germain Hubert Alès ou Noces d'Or, c'est que les morceaux de ce disque sont quasiment intégralement au format chanson, avec le chant et les paroles mis en avant, y compris un nombre énorme de jeux de mots, à commencer par les titres, de Bises cornues à La castratrice chauve.
Ceci étant posé, et n'étant pas à un paradoxe près, je ne crains pas de souligner que mon titre préféré du disque était à l'époque de la sortie et demeure aujourd'hui Inte quanta, un instrumental et qui plus est la seule reprise du disque ! Il s'agit d'un titre solo de Lars Hollmer, du groupe Samla Mammas Manna, sorti à l'origine en 1983 sur l'album Från natt idag. AAA avait notamment organisé une tournée de Von Zamla dans la Marne et les Ardennes au début des années 80, avant qu'AYAA édite en 1993 l'album Vandelmassa d'Hollmer.
Inte quanta a fait récemment l'objet d'un nouvel arrangement pour fanfare pour l'album Karussel Musik de la Fanfare Pourpour et de Lars Hollmer. Quel que soit la qualité de cet arrangement, il ne peut pas être aussi délirant et enthousiasmant que celui qu'en propose Look De Bouk : un assaut de kazoos joue la mélodie principale, la basse semble être un "pom pompom" vocal samplé et retravaillé et le solo est joué sur une tonalité aigüe, un son produit par un instrument inconnu, mais qui est peut-être bien aussi une voix très trafiquée. Je crois que ce titre fut un temps utilisé comme indicatif d'une émission de France Culture.
Sur tout le reste du disque, les arrangements très travaillés et les sonorités biscornues sont associés au chant tenu tour à tour par les trois membres du groupe, Etienne Himalaya, Kwettap Ieuw et Denis Tagu, ainsi que par leurs invités, dont Dorian Feller pour une devinette sur Perle des varinettes.
Je l'ai dit, les paroles associent jeux de mots et détournement de proverbes ou de comptines. Au "J'aimerais mieux être un animal" de Gratter pour casser la croute répond la complainte hilarante du cheval dans Le retour du fils de c'ui d'en-haut : "Fils du jockey, sale gosse, le vache me traite de rosse, me méprise et m'éperonne quand sous son cul j'm'époumonne, mais je pars au galop, lui botte le derrière et envoie ce salaud les quatre fers en l'air".
Des vingt-quatre titres, trois seulement dépassent les trois minutes. Le plus long, Les vrais méchants ne meurent jamais, n'est pas le plus mauvais et les six secondes du plus court, Sur un air Galbon Varan, suffisent pour rendre ce titre mémorable.
Je ne vais pas citer tous mes titres préférés, mais La couverture du rat en fait assurément partie, tout comme Surf sur duvet d'oie, avec son chant à l'orientale, Le petit pâtissier, le quasi-rock Carottes et gruyère et Massacre en latinie.
Il s'était passé sept ans entre la parution des deux premiers albums de Look De Bouk. Il a fallu en attendre trois de plus pour les voir jouer des titres de ce disque sur scène à Reims. Ça s'est passé le 17 février 1995 à la Girafe Bleue. Je n'ai pas conservé le détail de la programmation de la soirée, mais je sais qu'il y avait notamment de la musique acousmatique, puisque c'était la première fois que j'entendais cette expression, et je crois bien que Bernard Odot d'A Gethsemani accompagnait Look de Bouk ce soir-là. Quant au troisième album de Look de Bouk, Le monde entier moins le monde entier sans vous, il a été enregistré d'août 1995 à... décembre 2002 et est sorti en 2003 sur InPolysons, le label de Denis Tagu.
InPolysons a également réédité Bec et ongles, mais malheureusement cette réédition est elle-même épuisée mais, sans chercher longtemps on trouve encore facilement des exemplaires de ce disque à bon prix. Et, en attendant de recevoir son exemplaire, on peut se délecter avec le clip de La couverture du rat, fourni à l'origine en bonus du troisième album.

11 novembre 2012

WE LOVE YOU BEATLES


Disque acquis sur un vide-grenier de la région d'Epernay, peut-être à Magenta, dans la deuxième moitié des années 2000
Pochette offerte par Dorian Feller à Hautvillers le 4 novembre 2012
Réf : EP 2649 -- CBS en France en 1964
Support : 45 tours 17 cm
Titres : THE CAREFREES : We love you Beatles -- BOBBY STEVENS : How do you do it -/- THE TYPHOONS : Hippy hippy shake -- LES CARLE AND THE BEATMEN : I'm the one

Avec Dorian Feller, ça fait deux fois qu'on fait ce coup-là. La première fois, c'était avec la réédition de Final solution de Pere Ubu. J'avais depuis des années la pochette neuve et vide de ce 45 tours Rough Trade et un jour j'ai découvert chez Dorian qu'il avait un exemplaire en rab du disque correspondant, sans pochette. Grâce à lui, j'ai pu associer les deux et compléter ma collection de disques du groupe de Cleveland. J'ai longtemps pensé que j'avais ramené cette pochette d'Angleterre, mais au bout du compte je me demande si, 25 ans plus tôt, je ne l'avais pas récupérée chez Dorian qui, avec l'association A l'Automne Alité et sous l'emblème de Recommended Records France, a distribué ce genre de production en France pendant un temps.
Cette fois-ci, les choses se sont vraiment faites en deux temps. Il y a quatre ou cinq ans, j'ai acheté ce disque en me disant qu'avec son excellente photo de pochette, il serait parfait pour une chronique dans ce blog. Malheureusement, je m'étais fait avoir comme un débutant car j'avais eu la très mauvaise surprise une fois rentré à la maison que cette pochette contenait le disque de... Belles belles belles de Claude François !
J'ai quand même rangé précieusement ce document, où il serait resté très longtemps sans apparaître ici... jusqu'à ce que Dorian se pointe le 1er novembre en revenant  des vide-grenier de Mutigny et Dizy, tellement arrosés que j'avais fait l'impasse dessus, avec dans son sac, vous l'avez deviné, le disque sans pochette de ce pur produit de la Beatlemania qu'est cette édition française de We love you Beatles.
J'ai quand même laissé le temps à Dorian d'écouter son disque et de constater que, musicalement, il n'avait rien d'exceptionnel et que cette parution valait surtout pour sa pochette et ce qu'elle raconte de l'époque, d'autant que, CBS étant distribué en France à l'époque par Pathé Marconi, tout comme Odéon, le label des Beatles, on a droit au dos à un rappel du catalogue du groupe. Je n'ai pas eu trop à insister pour que, dans le cadre de nos cadeaux et échanges réguliers, il accepte que le disque rejoigne sa pochette dans mes étagères.
Cet EP est sorti en France en 1964, au plus fort de la Beatlemania. Le titre principal est celui d'un single publié par The Carefrees, dont la pochette américaine n'est pas aussi réussie que celle-ci. We love you Beatles est bien sûr un grand cri d'amour aux Fab Four, une reprise adaptée pour la circonstance de We love you, Conrad !, une chanson de la comédie musicale Bye Bye Birdie. C'est frais et léger et ça vaut notamment pour les très brèves citations musicales de She loves you qui suivent les couplets.
On n'a pas droit sur cett édition française à la face B du 45 tours original des Carefrees. Dommage, car il y est question d'un amoureux au sang chaud. A la place, il y a trois titres du catalogue Embassy. Deux reprises de Gerry and the Pacemakers, pour rester dans l'esprit Mersey Sound, de leur premier single How do you do it (une ballade sans intérêt mais l'original a quand même été n°1 en Angleterre) et du quatrième, I'm the one, plus enlevé et donc plus intéressant, qui a eu un peu moins de succès que les précédents car il ne s'est classé que n°2 des hit-parades. Le titre le plus intéressant est le plus rock, la reprise de Hippy hippy shake, déjà un vieux titre en 1964 car l'original de Chan Romero date de 1959, mais The Swinging Blue Jeans venaient d'avoir un gros tube avec ce titre en 1963. Ces trois titres sont crédités respectivement à Bobby Stevens, Lee Carle and the Beatmen et The Typhoons, mais en fait derrière ces trois pseudonymes se cache un certain Ray Pilgrim, un des piliers d'Embassy Records, pour qui il a enregistré plus de 150 disques de reprises.

Le succès des Beatles a inspiré pas mal de disques, mais ce We love you Beatles de The Carefrees est le seul des ces produits dérivés à être entré dans les hit-parades anglais. Aux Etats-Unis, les Vernons Girls, à l'origine une chorale d'employées d'une entreprise de paris sportifs de Liverpool, ont eu un petit succès avec We love the Beatles. Le titre est très proche, à un mot près, et le principe est le même, avec des références à She loves you, sauf qu'il y a une insistance sur un accent de Liverpool très prononcé. On lit par-ci par-là que les Carefrees sont les Vernons Girls, et vice-versa. J'ai des doutes et je pense plutôt qu'il y a confusion à cause de ces deux "hommages", mais ça me donne une occasion de publier cette photo avec les vrais Beatles :


Les Vernons Girls sur les genoux des Beatles. C'est George qui a l'air mal à l'aise alors que c'est Ringo qui n'a pas de girl !

05 août 2015

PERE UBU : Datapanik in the year zero-A



Disque acquis probablement au Record and Tape Exchange de Notting Hill Gate à Londres dans les années 1980
Pochette offerte par Dorian Feller à Villedommange vers la fin des années 2000
Réf : RT 049 -- Edité par Rough Trade en Angleterre en 1980
Support : 45 tours 17 cm
Titres : Final solution -/- My dark ages

A la parution de ma Discographie personnelle de la New Wave, l'ami Charlie Dontsurf, à qui l'on doit Ubu Dance Party, l'excellent site en français dédié à Pere Ubu, s'est légitimement étonné de l'absence de disques de Pere Ubu dans ma sélection. La raison en est simple : en-dehors d'un coffret de rééditions, je ne possède quasiment pas de disques du Pere Ubu de la première époque, celle qui correspond à la période chronologique couverte par le livre. En fait, je n'en ai qu'un, qui aurait dû effectivement intégrer le livre si j'y avais repensé à temps, d'autant qu'il m'a fallu plus de quinze ans pour réunir le 45 tours lui-même avec un exemplaire de sa pochette !
En fait, j'ai d'abord acheté le disque seul, dans une pochette cartonnée toute blanche, comme d'habitude dans la cave d'un des Record and Tape Exchange, sûrement pour 10 pence. J'espérais peut-être un jour tomber sur un autre exemplaire du disque complet avec sa pochette, mais à aucun moment je n'imaginais trouver la bonne pochette toute seule. C'est pourtant ce qui s'est passé un jour que je fouillais dans la discothèque de Dorian Feller. Je suis tombé sur cette fameuse pochette, qu'il a bien sûr accepté de m'offrir après quand même avoir tenté le coup en proposant de faire l'échange dans l'autre sens et que moi je lui offre le disque ! Merci Dorian !
On pourrait s'étonner de voir une pochette vide traîner chez Dorian, mais ce n'est pas si surprenant. D'une part, il s'arrange pour récupérer les pochettes vides qu'ils trouvent dans les stands de vide-grenier en les ajoutant en bonus aux lots de disques qu'il achète, et d'autre part, il reste chez lui quelques-unes des pochettes vides qu'il avait à des fins de promotion lorsqu'il faisait de la distribution au titre de Recommended Records France au début des années 1980. Dans ce lot, j'avais depuis longtemps récupéré une pochette des Residents et une autre d'Art Bears, mais c'est la première fois que j'ai le disque qui va avec !
Pere Ubu a débuté son parcours en éditant quatre singles de 1975 à 1977 sur son propre label, dénommé Hearthan puis Hearpen.
Ces disques ont chacun été tirés à quelques milliers d'exemplaires, dont une bonne partie s'est vendue en Europe plutôt qu'aux Etats-Unis.
En 1978, Pere Ubu a sorti ses deux premiers albums chez Blank, un label associé à Polygram. A ce moment-là, les premiers 45 tours étaient épuisés et déjà très recherchés, c'est sûrement pourquoi, au moment des premiers concerts de Pere Ubu en Angleterre, Radar Records a édité le maxi Datapanik in the year zero, une sélection de quatre des huit faces des premiers 45 tours plus un inédit.
Pour l'un des titres phares du groupe, Final solution, en-dehors de la compilation Max's Kansas City : New York New Wave, il aura fallu attendre 1980 pour le voir rééditer. Pourquoi ? Eh bien, pour répondre à cette question, nous allons bénéficier de l'aide de Pere Ubu, un groupe dont l'un des derniers slogans en date est "Pere Ubu fixes things" (une des traductions possibles est "Pere Ubu remet les choses en place") et un groupe qui fait ce qu'il dit. Sur son site officiel Ubu Projex, on trouve des tas de documents de référence et des protocoles, parmi lesquels pas moins de quatorze listes de réponses à des questions fréquemment posées !! Tout n'est malheureusement jamais parfait. Je n'ai pas retrouvé dans ces listes la réponse à ma question. Elle figure par contre dans une liste disponible sur une copie de l'ancien site, et elle était reprise en extrait dans le livret du coffret de 1996 Datapanik in the year zero.
Or donc, à la question "Pourquoi le titre Final solution a-t-il disparu pendant des années ?", Pere Ubu répond : "A cause du titre. Une nouvelle de Sherlock Holmes intitulée Le dernier problème a inspiré la chanson. S'il y a un problème final, il doit y avoir une solution finale. On n'y a plus repensé jusqu'à ce qu'arrive le mouvement punk avec ses références symboliques au nazisme. Le groupe a préféré laisser tomber la chanson plutôt que de risquer l'association."
En 1980, les punks bas de plafond et leurs croix gammées avaient libéré le terrain, et le groupe a dû penser que la voie était libre pour rééditer deux autres de ses premières chansons (Les deux derniers titres, pour ceux qui suivent, avaient entre-temps été inclus sur le premier album).
Ah oui, il y a aussi ce titre Datapanik in the year zero, utilisé pour le maxi, pour ce 45 tours avec le suffixe "-A" qui signifie peut-être "Appendice" et pour le coffret de 1996. Alors, "Que signifie Datapanik in the year zero ? Et est-ce que ce sens nous éclaire sur la raison pour laquelle Ubu a recyclé le titre de son maxi ?". Là encore, Pere Ubu nous apporte la réponse : "Ça ne signifie rien, vraiment. L'inspiration pour le titre vient d'un film appelé Panic in the year zero, une vision de science-fiction d'un futur perturbé. En 1978, Johnny et moi (David) étions intrigués par la notion de trop-plein d'information. Nous avions l'impression que l'information était devenue un sédatif, un info-sédatif. Que, privés de leur info-sédatif, les gens devenaient agités et malheureux. l'info-sédatif est sans douleur et ne requiert rien de l'utilisateur. Étrangement prophétique au regard de l'internet aujourd'hui [et la réponse date sûrement de 1996...]. Nous avons réutilisé le titre parce qu'il est bon et parce que le maxi original était depuis longtemps épuisé et ça nous a semblé une bonne idée sur le moment. Je déteste gâcher les choses. Je me suis senti obligé de le recycler." Pour ma part, j'avais aussi pensé en 1996 que ce titre anticipait de façon étonnante l'apocalypse annoncée du bug de l'an 2000.
Il est peut-être temps d'en venir à la musique... Final solution est l'un des quelques classiques rock écrits par Pere Ubu. En réécoutant la chanson, je me disais que sa piste instrumentale pourrait facilement passer pour du Joy Division, trois ans avant Unknown pleasures (pour Heart of darkness, chant compris, on pourrait facilement le faire passer auprès d'un fan naïf pour un inédit du groupe de Manchester !). C'est pour ça que je n'aime pas trop utiliser le terme post-punk : enregistré en février 1976, ce titre est quasiment pré-punk mais sonne tout à fait new wave, le terme que je préfère, surtout parce qu'il était utilisé à l'époque car, en elle-même, cette étiquette est tout aussi ridicule : une vague n'est nouvelle qu'au moment elle apparaît et seulement jusqu'à l'arrivée de la suivante. Des nouvelles vagues, il y en a eu plein avant et après la New Wave, à commencer par la Nouvelle Vague du cinéma français et la Bossa Nova... Pour ce qui est de la question des étiquettes, Pere Ubu a aussi la réponse !  : La seule étiquette qu'ils acceptent est qu'ils font du rock. Quant à l'expression "Avant garage", qui leur va comme un gant, ils l'ont adoptée en 1979 afin d'avoir quelque chose à jeter en pâture aux journalistes.
Pour ce qui est des paroles de Final solution, elles ont cette grande qualité qu'il est à peu près impossible de les interpréter de façon univoque. C'est plutôt celui qui tente de les interpréter qui apporte son grain de sel ou ses obsessions. Il est clair que le narrateur est un ado boutonneux en rébellion, comme tous les ados. Pour le sens du refrain, "Pas besoin d'un remède, il me faut une solution finale", j'ai toujours pensé que cette solution était la mort, mais comme je me le disais ça n'engage que moi.
A Reims, le 16 décembre 2009, en rappel de la représentation de la pièce Bring me the head of Ubu Roi,  Pere Ubu a joué des versions très énergiques de Final solution et Non alignment pact et m'a comblé !
Final solution était la face A du deuxième 45 tours. My dark ages était à l'origine la face B du troisième 45 tours, Street waves, enregistré quelques mois plus tard, après le départ du guitariste Peter Laughner. Comme Roadrunner, c'est une chanson sur la voiture, ou plus précisément ici sur le manque de voiture (et aux Etats-Unis, qui n'a pas de voiture n'emballe pas !). Elle a pour sous-titre dans l'édition originale "I don't get around", ce qui est raccord avec l'intérêt maintes fois manifesté de de David Thomas pour les Beach Boys, une passion également partagée par Charlie Dontsurf sur son site BeachBoys.fr.
Les titres de ce 45 tours viennent d'être réédités une nouvelle fois sur un album intitulé The Hearpen singles inclus dans le coffret Elitism for the people 1975-1978. Sorti de façon très limitée pour le Record store day 2015, il sera disponible plus largement à partir du 21 août.

29 novembre 2025

LES PRODIGIEUX McCLEVERTYS : Calypso


Offert par Dorian Feller à Villedomange le 13 novembre 2025
Réf : 80.069 -- Édité par Barclay en France en 1957
Support : 33 tours 30 cm
12 titres

Dorian Feller était en train de me montrer ses dernières acquisitions. Arrivé à cet album, il m'annonce que c'est du calypso assez quelconque. Je n'avais jamais vu cette pochette, mais il m'a suffi de regarder le nom du groupe pour lui répliquer dans l'instant que ce disque, je le recherche et il m'intéresse vraiment. Tout aussi rapidement, Dorian a été assez aimable pour décider de me l'offrir. Merci !

Je cherche ce disque en fait depuis quelques années, quand j'ai emprunté à la Médiathèque la compilation Soul Jazz de 2013 Mirror to the soul : Caribbean Jump-Up, Mambo & Calypso Beat 1954-77. J'y avais repéré quelques titres, et notamment Don't blame it on Elvis par The Fabulous McClevertys.

Cet excellent titre est sorti en 1957 chez Verve aux États-Unis, en 45 tours et sur l'album Calypso !. J'avais ajouté ce dernier à la liste des disques que je recherche, mais comme souvent sans vraiment de conviction ni d'intention de l'acheter en ligne, ne serait-ce que parce que les frais de port sont généralement prohibitifs.
Comme elle n'est pas référencée sur Discogs, je n'ai pas imaginé un instant qu'il pouvait exister une édition française de cet album, chez Barclay, sous licence Verve. C'est celle que Dorian a trouvée et m'a offerte.
Initialement, j'ai trouvé la pochette moche, mais au bout du compte, grâce à ses couleurs, elle est un peu mieux que la pochette originale, dont elle reprend l'un des dessins. Et chez Barclay ils ont fait l'effort de traduire intégralement les notes de pochette (le nom du groupe, The Fabulous McClevertys, a aussi été francisé).

Alors qu'est-ce qu'elle a de particulier cette chanson Don't blame it on Elvis ? Eh bien, pas grand chose, si ce n'est que c'est un excellent calypso, ce qui est déjà beaucoup et me suffit largement. D'autant que, comme souvent, les paroles de ce calypso s'intéressent à un sujet d'actualité de 1957, la danse "suggestive" et "scandaleuse" d'Elvis Presley :
Don't blame it on Elvis
For shaking his pelvis
Shaking the pelvis been in style
Ever since the River Nile


Ce qui adapté en français pourrait donner :
N'en voulez pas à Elvis
De tourner comme une vis
Tortiller du bassin
c'est en vogue depuis les Égyptiens 


Je vous assure qu'après écoute vous aurez ce refrain en tête pendant des jours. L'excellent site Fleurs de Vinyl consacre une page très documentée à cette chanson et sa reprise par Fritz Pereira, en 1957 également. J'ai un peu galéré, mais j'ai trouvé une page du site de Monsieur Jeff où on peut écouter cette reprise intéressante (moins calypso) et découvrir le parcours de ce fils de sénateur haïtien installé au Québec !

Il y un petit solo de saxo surprenant et bienvenu dans Don't blame it on Elvis. Il est sûrement dû à Johnny McCleverty, membre des McClevertys avec son frère le chanteur Carl. Ils sont originaires des Îles Vierges, tout comme les autres membres du groupe, le guitariste Gus, le batteur David et le pianiste Cornelius, mais ils ont fait carrière aux États-Unis et au Canada.
A part l'album et le single chez Verve, je n'ai trouvé mention que de deux autres singles postérieurs chez Ritmo, Back to back et The big bamboo. Mais avant ça, sous le nom de The Johnny McCleverty Calypso Boys, le groupe avait accompagné sur scène et sur disque pendant plusieurs années un chanteur de calypso, The Charmer ou Lord Charmer. On peut notamment les écouter sur une autre version de Back to back, belly to belly et sur Is she is, or is she ain't. Né Louis Eugene Walcott, The Charmer a adopté une autre identité au début des années 1960, après avoir rejoint la Nation of Islam, celle de Louis Farrakhan.

Don't blame it on Elvis est créditée à Sam Manning, tout comme deux autres excellentes chansons de l'album, Tickle, tickle, plus originale musicalement et moins directement calypso et Whoolay whola, à l'écoute de laquelle j'ai eu l'impression d'entendre les paroles "Monsieur Comme-ci Comme-ça".

J'ai bien l'impression que l'album est majoritairement composé de reprises. En plus de l'actualité, les femmes sont un sujet constant d'inspiration pour le calypso. C'est le cas pour une séquence de la face A avec Coldest woman, Redhead (reprise de Lord Kitchener), Parakeets et Money honey.

La face B est peut-être la meilleure des deux, globalement, avec une version de The woman is smarter, un classique du calypso.
L'excellent Rookoombay, tout comme Parakeets, est une reprise de The Duke of Iron. Notons que cette chanson, avec son titre correctement orthographié (sans "m"), avait aussi été enregistrée par The Charmer and his Afro-Rhythm Boys.
Les autres titres, I want to settle down, Landlady wants rent (encore de Lord Kitchener) et Chicken gumbo, sont également très bien.

La saison des vide-greniers est déjà terminée, les trouvailles se font rares en ressourcerie, ma liste de disques recherchés est très longue... J'espère avoir d'autres bonnes occasions d'en rayer quelques titres.

L'album est intégralement en écoute sur YouTube.

18 octobre 2014

THE BEATLES : The Beatles


Offert par Dorian Feller à Villedommange le 10 octobre 2014
Réf : SMO 2051 et SMO 2052 -- Edité par Apple en France vers 1968 -- n° 527866
Support : 2 x 33 tours 30 cm
30 titres

J'ai depuis plus de trente ans un exemplaire de l'album The Beatles, un disque que, comme tout le monde, j'appelle l'album blanc, et même plus précisément le double blanc. Je l'ai acheté neuf et il est à la fois en parfait état et complet, avec son lot de quatre photos des membres des Beatles et son poster, mais mon exemplaire est une réédition de 1978 or, pour ce billet, j'avais spécifiquement besoin d'un exemplaire de l'édition originale numérotée.
Je me suis donc tourné vers Dorian Feller, pour savoir s'il aurait dans son stock un exemplaire dudit-album pour pas trop cher. Il en avait plusieurs, pas tous numérotés, et j'ai choisi celui-ci. En plus, Dorian me l'a offert. Super !
Cet exemplaire n° 527866 de l'un des double albums les plus célèbres de l'histoire du rock a bien vécu. La pochette est tachée et marquée, la tranche a été recollée. Comme tous les exemplaires de l'édition originale française, la pochette a été imprimée en Allemagne. La particularité des premiers exemplaires, est que l'ouverture pour glisser les disques est située en haut et non sur le côté. Au verso, le coin supérieur gauche de la pochette a été arraché et on voit écrit au stylo et au feutre rouge sur le carton le nombre 23, mais il y avait clairement un ou deux autres chiffres avant sur la partie, manquante. Juste à côté, il reste une trace du nom de l'ancien propriétaire, écrit au stylo bille bleu, peut-être quelqu'un prénommé Claire. En haut à droite, une étiquette avec le code prix U et la mention qu'il s'agit d'une édition Stéréo. Notons que Dorian avait un autre exemplaire numéroté avec le code prix Ux2, soit deux fois plus cher !
A l'intérieur, il n'est pas sûr du tout qu'il reste quoi que ce soit de ce qu'on y trouvait à l'origine : pas de photos, pas de poster, pas de pochettes intérieures noires, et deux disques pressés en France, mais avec le timbre de la SACEM, alors que l'édition originale portait le timbre BIEM.
Si je voulais absolument avoir l'un des très nombreux exemplaires de l'édition originale de ce disque, c'est pour avoir l'occasion de saluer le projet We buy white albums de Rutherford Chang, déjà présenté à New York et Liverpool (lire le reportage de Libération à Liverpool). L'idée de départ est simple : comme la première édition de ce disque est sortie dans le monde entier avec une pochette intégralement blanche, certes, mais avec la mention "The Beatles" embossée sur le recto ainsi qu'un numéro unique, chaque exemplaire est différent, et chaque exemplaire a eu son propre parcours depuis 1968, qu'il ait été bien conservé ou qu'il ait moisi dans une cave. Chang a donc entrepris d'en rassembler le plus grand nombre d'exemplaires (il en a 1034 à ce jour), qu'il présente dans une installation qui ressemble à la boutique d'un disquaire. Sauf que cette anti-boutique ne stocke qu'une seule référence et qu'aucun des disques présentés n'est à vendre. Au contraire, comme le titre l'indique, Chang se propose d'acheter les exemplaires originaux de ses visiteurs.
Aucune chance que je vende mon propre exemplaire, mais j'ai apprécié cette idée de disquaire très spécial où rien n'est à vendre et où on s'intéresse à l'histoire particulière des exemplaires d'un disque, comme je le fais pour les miens ici, ou comme Patrice Caillet l'a fait avec les pochettes personnalisées du Discographisme récréatif.



Pour ma part, je n'ai jamais apprécié cette pochette d'album des Beatles, ni le monochrome blanc, ni les photos et le poster à l'intérieur. Évidemment, comme tout projet conceptuel, on apprécie mieux quand on a les clés fournies par le concepteur, l'artiste Richard Hamilton, une personnalité du pop art britannique. Il a souhaité d'abord rompre avec la luxuriance de la pochette de Sergeant Pepper's Lonely Hearts Club Band, et trouvait amusant de jouer au petit jeu de du monde de l'art de l'édition originale limitée et numérotée pour un objet qui allait être produit à plusieurs millions d'exemplaires. C'est sur cette particularité que Rutherford Chang a rebondi.
Notons que cette pochette mal aimée a marqué les esprits au point qu'elle a donné son titre d'usage à un disque qui, à l'origine, n'en avait pas. Par dérivation, elle a aussi inspiré le titre des compilations 1962-1966 et 1967-1970 sorties dans les années 1970 et connues en tant qu'Album rouge et Album bleu.



Et la musique alors ? Eh bien, avec trente titres, The Beatles n'en manque pas, de musique. Au point de donner l'indigestion, presque. Comme pour sa pochette, c'est un disque que je n'ai jamais vraiment réussi à apprécier, peut-être parce que, par certains aspects, il est déjà une collection d'enregistrements solo des membres du groupe, même s'il y a aussi des titres enregistrés tous ensemble, et surtout justement à cause de cette profusion et du manque d'unité qui en résulte qui font que c'est un disque qu'il est à peu près impossible d'appréhender et d'apprécier globalement. Et pourtant, si on prend les titres individuellement, on se rend vite compte qu'il y a plein d'excellentes choses, même s'il n'y a là quasiment rien de véritablement neuf ou révolutionnaire. L'album ouvre d'ailleurs avec une parodie des Beach Boys et de Chuck Berry, sympathique mais pas renversante, mais j'aime quand même bien toute la première face, y compris Ob-la-di, Ob-bla-da. Sur la suite, il y a à boire et à manger, avec de quoi faire un bon disque rock électrique et un autre acoustique, mais aussi avec des trucs que je n'aime pas du tout, comme les deux premiers titres de la face deux ou Revolution 9.
En tout cas, le projet de Rutherford Chang aura au moins eu le mérite de me plonger à nouveau dans l'écoute de ce disque. Et, si l'installation venait à faire étape par chez nous, j'irais avec plaisir visiter ce disquaire très particulier.



02 juillet 2016

JOHNNY "ROCK" FELLER ET SES "ROCK CHILD" : Dansez avec Johnny "Rock" Feller et ses "Rock" child


Acquis sur le vide-grenier du Mont-Héry à Châlons-en-Champagne le 26 juin 2016
Réf : 460.793 ME -- Édité par Fontana en France en 1961
Support : 45 tours 17 cm
Titres : Je n'suis pas bien portant -- Le rock coco -/- J'aime pas le rock -- Saint-Rock

Bon, il faut croire que j'ai bien fait de pleurer un peu dimanche que je ne trouvais plus de disques un peu excitants cette année. Comme annoncé à la fin de la chronique, je suis ressorti pour me rendre à Châlons en début d'après-midi. Je suis arrivé sur le vide-grenier par un temps clair et sec, mais avec un sol complètement détrempé car une grosse averse quasi-orageuse venait de tomber. Les gens enlevaient les bâches de leur stand, vidaient et essoraient les objets en vente, voire remballaient pour certains.
Sur l'un des stands qui avait visiblement été bien protégé pendant la pluie, j'ai trouvé une boite à chaussures pleine de 45 tours années 1960 et 1970. Vue l'heure, je me doutais bien qu'ils n'étaient pas à 50 centimes pièce. Madame ne connaissait pas les prix et Monsieur était en vadrouille sur la broc. En l'attendant, j'ai fait ma sélection et retenu quatre disques.
Quand Monsieur a fini par revenir, on a pu marchander aimablement. Il me demandait 15 € pour les quatre disques, ce qui était somme toute raisonnable, mais je lui ai dit que seul celui-ci m'intéressait vraiment. Il m'en a demandé 5 €, mais j'ai fait la moue ne lui montrant que la pochette avait pas mal vécu, ce qui est vrai, et il a baissé à 3 €, prix que j'ai accepté de très bon cœur car je savais que je venais de faire ce qui serait pour moi l'affaire de la journée.
Je m'intéresse à Johnny "Rock" Feller, pas seulement à cause de l'ami Dorian Feller et de son ancien projet Rock Feller, même si, coïncidence, il s'apprête d'un jour à l'autre à diffuser un nouvel album de Brodé Tango, Appel d'air (on aura sûrement l'occasion d'en reparler...).
Non, le plus important à propos de cet unique disque de Johnny "Rock" Feller, c'est qu'il contient l'excellent J'aime pas le rock, que je connais bien grâce à une compilation Master série de Jean Yanne, et qui a fait l'objet à l'époque d'un Scopitone.
Car, ce n'est un secret pour personne, Johnny "Rock" Feller est incarné sur disque par Jean Yanne et sur la pochette par l'acteur Jack Ary, selon l'info donnée par Amour du Rock 'n' roll, un grand "second rôle" du cinéma français.
Je me sens un attachement particulier pour Jean Yanne car il est mort en 2003 à quelques kilomètres de chez moi, d'une crise cardiaque dans sa maison de Morains.
Ce 45 tours a été édité par Fontana. Au dos, on trouve des notes de pochette assez loufoques, signées d'un pseudonyme des plus improbables, Honzlagur Pompernickel, qui présentent Johnny "Rock" Feller comme un artiste du litron de rouge (d'où la photo de Jack Ary en clochard poivrot...).
Si ce disque était sorti en 1959 ou avant, on aurait parié que ces notes de pochette étaient à attribuer au directeur artistique de la boite, un certain Boris Vian, lui aussi auteur d'un 45 tours de rock comique pour Henry Cording, alias Henri Salvador.
Mais en 1961, Boris Vian était mort et enterré depuis un moment, donc pas de doute sur l'identité de celui qui se cache sous le pseudonyme Honzlagur Pompernickel. J'ai quand mếmé tiqué quand j'ai vu au bas du verso de la pochette du disque un 45 tours attribué à Honzlagur Pompernickel et sa Dame. J'ai pensé qu'à force d'être improbable il était peut-être virtuel, mais non, il existe bien et on peut être sûr que la chanson Suivez le veuf, tout comme La vache à mille francs de Jean Poiret), fait référence à la campagne de promotion nationale "Suivez le boeuf".
Johnny "Rock" Feller et ses "Rock" Child, dans un premier temps ce nom d'artiste m'a énervé à cause de la faute d'anglais : Avec un pluriel, on s'attendrait à voir "Children" plutôt que "Child". Mais au bout d'un moment, je me suis dit que ce n'était pas possible, que cette erreur était obligatoirement volontaire (même si on a vu de pires horreurs sur des disques français...). Du coup, j'ai rapidement eu l'illumination : il faut prononcer "Child" à la française et du coup, pour ce clochard, on a non pas une mais deux références à des millionnaires célèbres dans le nom de l'artiste, Rockefeller et Rothschild !
Le principal point faible de ce disque, c'est son premier titre, une reprise de Je n'suis pas bien portant. La version d'Ouvrard se suffit à elle-même et cette version "rock" ne lui apporte pas grand chose.
Les trois autres titres sont beaucoup plus intéressants. Ce sont des originaux co-signés par Jean Yanne et Jean Baïtzouroff, alias Popoff, un pianiste réputé notamment comme le complice Jean Yanne, justement, mais aussi de Jacques Martin. On ne sait pas qui fait quoi, mais je suppose que Jean Yanne s'est chargé des paroles et Popoff de la musique. Musicalement, les trois titres proposent du rock dans la droite ligne d'Henry Cording, avec des paroles qui multiplient les jeux de mots sur "rock". Par exemple, ils se sont visiblement emparés de Le rock coco un petit peu avant Léo Ferré, et ils placent aussi à cette occasion "le rock fort". On a droit aussi à Saint-Rock, une prière rock dérivée de La Marseillaise : "Ô Rock, les blousons noirs, sautez sur vos pick-up, dansons, dansons et que le rock abreuve nos microsillons".
Mais le sommet du disque, c'est sans conteste J'aime pas le rock, une chanson qui se serait peut-être un peu plus démodée si elle s'était appelée J'aime pas le twist ou même J'aime pas le rock 'n' roll. Mais "le rock" est un terme qu'on utilise encore au quotidien et, avec un son décidément très années cinquante, cette chanson donne une excellente occasion à Jean Yanne d'endosser son rôle préféré, celui du français gueulard et bougon.
Dans un style proche, le tandem Baïtzouroff-Yanne a signé, avec Gérard Sire, au moins deux autres excellentes chanson que je ne désespère pas de me procurer (Je peux rêver tout haut, puisque ça semble me porter chance...). Elles ont été interprétées en 1963 par Hector et les Médiators sur un EP qui comportait deux reprises en anglais sans intérêt sur la face A. Ces deux chansons, ce sont T'es pas du quartier (Antoine s'égare chez les babanes deux ans avant le début de sa carrière) et ma préférée, Je vous déteste, un véritable hymne punk, pour le coup près de quinze ans avant la lettre : "Je vous déteste, oui je vous hais, et d'un seul geste je vous balaie (...) Je vois que vous ne m'aimez pas, mais je vous le rends bien.". En réécoutant la chanson, j'en suis presque à me dire que je ne serais pas surpris d'apprendre que c'est Jean Yanne lui-même qui la chante.
En tout cas, je m'étonne que, à ma connaissance,aucun groupe punk n'ait repris Je vous déteste à la grande époque. Mais c'est peut-être tout simplement parce que presque personne ne connaissait cette chanson.
J'ai connu Hector par un mini-album reprenant ses deux premiers 45 tours, édité par Libération et Philips en 1984 (avec des notes de pochette de Bayon, je crois). L'ami Jean-Philippe avait ce disque qui, depuis, est lui-même devenu très rare. Quant au 45 tours original, il est à peu près introuvable, sûrement parce qu'Hector aurait fait un procès à sa maison de disques juste après sa sortie.
En tout cas, je croise les doigts et, s'il ne pleut pas, je terminerai peut-être le week-end avec un disque d'Hector et les Médiators dans ma besace. En attendant, je suis bien content d'avoir déjà Johnny "Rock" Feller et ses "Rock" Child.



26 juin 2021

THE MODERN LOVERS : The morning of our lives


Offert par Dorian Feller à Villedommange le 14 décembre 2020
Réf : BZZ7 -- Édité par Beserkley en Angleterre en 1978
Support : 45 tours 17 cm
Titres : The morning of our lives -/- Roadrunner (Thrice)

Je viens de publier un nouveau livre, Notre temps c'est maintenant : Une farandole de chansons de Jonathan Richman, qui propose à travers une trentaine de chroniques un panorama d'un demi-siècle de chansons du fondateur des Modern Lovers, de la première parue, The new teller en 1975, à l'une des plus récentes, Cold pizza en 2020.

Pour marquer le coup, j'ai ressorti ce 45 tours, que l'ami Dorian Feller m'a fort opportunément et très gentiment offert il y a quelques mois (il a acheté cet exemplaire en parfait état dans une bourse aux disques, je crois).
J'avais déjà un autre exemplaire depuis longtemps, mais il était assez pourri et surtout sans pochette. Non que cette pochette soit particulièrement remarquable, avec ses photos en noir et blanc prises lors des concerts qui ont donné lieu à l'album Modern Lovers 'live', dont la face A est extraite. La pochette de l'autre single extrait de l'album, New England, qui m'a aussi été offert par Dorian, n'était pas mieux.
Sur la pochette, le crédit est à The Modern Lovers, comme sur l'album live, mais c'est Jonathan Richman & the Modern Lovers qui est indiqué sur le rond central du disque, comme pour les deux premiers albums studio officiels parus précédemment. Sur ce rond central, toujours, il y a la mention "© 1977", mais on était à la fin d'une année discographiquement très chargée pour Jonathan Richman (single Roadrunner, album Rock 'n' roll with..., single Egyptian reggae, album live) et selon certaines sources ce 45 tours serait plutôt sorti début janvier 1978.
J'aime bien le slogan publicitaire qu'on trouve au dos de la pochette, "The most fun you can have with your clothes on". En plus sage, il fait penser aux fameux slogans de Stiff Records à la même époque.

La face B de ce 45 tours, Roadrunner (Thrice), ne figure pas sur l'album, tout comme les faces B live de New England et Buzz buzz buzz que j'ai déjà eu l'occasion de chroniquer ici. Mais même Roadrunner (Thrice), je l'ai déjà chroniquée puisqu'elle est aussi en face B de My little Kookenhaken, un 45 tours paru uniquement au Benelux.
Quant à The morning of our lives, c'est une chanson qui compte beaucoup pour moi. Ce n'est pas un hasard si le titre du livre reprend une partie du refrain de cette chanson !
Plutôt que de me répéter, je reproduis ci-dessous les deux chapitres du livre dédiés à The morning of our lives et Roadrunner.
Quant au livre lui-même, comme les précédents il est disponible gratuitement en téléchargement. Seule la version imprimée est en vente (11€ port compris pour la France). Pour les non-francophones, il existe une version en anglais, Our time is now.



The morning of our lives

Parutions :
Modern Lovers live (1977)
Morning of our lives single (1978)


Cette chanson n'a été publiée que dans une version en public, mais celle-ci est parfaite.
Je n'ai pas recours pas aux livres sur le bien-être ni aux séminaires de motivation personnelle ou aux manuels pour savoir comment conduire sa vie. Il y a peu de chance que je le fasse un jour puisque, à elle seule cette chanson peut remplir toutes ces fonctions. Elle a d'ailleurs été l'un des piliers essentiels de la hip-pop optimiste, le pseudo-concept philosophico-musical élaboré autour de mon émission de radio Vivons heureux ! (en attendant la mort…).

On est en fin de concert, sûrement même au moment du dernier rappel (Jonathan lance un "Goodnight" à la fin, et le titre a été placé à la toute fin de l'album).
La chanson démarre lentement, le rythme est donné par la guitare, des petits coups de baguette, des notes de basse isolées. L'instrumentation est minimale mais parfaitement dosée et, dès le début, on entend au loin que le public accompagne le groupe en claquant des mains en rythme.

Pour cette chanson, Jonathan s'adresse à une amie et cherche à l'encourager et à lui donner confiance : "J'ai foi en toi. Parfois toi-même tu ne crois pas en toi, mais j'ai foi en toi. Et notre temps c'est maintenant, maintenant on peut faire tout ce qu'on veut vraiment faire, notre temps c'est maintenant, là au matin de notre vie".
A ce moment, il appelle en renfort à ses amis du groupe, Leroy, Asa et D. Sharpe pour qu'ils lui disent en chœur de ne pas avoir peur, que tout va bien et qu'ils l'aiment aussi.
Il se passe quelque chose d'extraordinaire au cours de la dernière minute de cette chanson assez longue. A la fin du dernier refrain, il y a comme une micro-pause, et on sent comme une explosion du public, qui réagit ("Yeah !" et applaudissements) et reprend plus fortement les claquements de mains pour un coda au cours duquel le chanteur s'adresse visiblement désormais à tout le public et pas juste à une amie : "Nous sommes jeunes maintenant… Maintenant il est temps pour nous d'avoir foi en ce que nous pouvons faire. Aucune raison d'avoir peur.".
C'est puissant et émouvant, le genre de moment de joie et d'émotion collectives qui n'est pas rare dans un concert de Jonathan Richman mais qui est habituellement difficile à faire revivre sur un enregistrement.
Le plus étonnant dans tout ça c'est que cette très belle chanson, qui n'a rien d'une pépite pop, a été choisie comme face A du premier 45 tours extrait de l'album en Angleterre, avant même le plus évident New England. Dans la foulée du succès d'Egyptian reggae, le titre a même été classé, très brièvement, dans les 30 meilleures ventes du pays.

J'ai choisi dans ce livre de me concentrer sur les versions des chansons parues officiellement, mais pour cette chanson particulièrement importante qu'est Morning of our lives j'ai décidé de faire une exception. Certes, l'excellente version en public se suffit à elle-même mais, sans les publier, Jonathan Richman en a enregistré d'autres versions dans la période entre les albums Back in your life (1979) et Jonathan sings ! (1983), et ces versions, qui circulent parmi les fans, sont intéressantes.
A l'écoute, on y apprend un détail (l'amie à laquelle il s'adresse se nomme Carol) et surtout que Maurice Chevalier a été l'une des inspirations de cette chanson. Sur la scène du Left Bank en 1981, il explique qu'il a lu un livre de Maurice Chevalier (je n'ai pas retrouvé la source en feuilletant le livre, mais il est possible que ce soit son recueil de mémoires Ma route et mes chansons) dans lequel il expliquait que, quand il voyait de jeunes amoureux s'embrasser dans les rues de Paris, il aimait les regarder car ils prenaient du bon temps et il avait envie d'aller leur dire quelque chose comme, "Mes amis, profitez-en tant que vous pouvez". C'est ce qui a inspiré un couplet supplémentaire de la chanson.
Dans une session studio inédite vers 1981, ça donne "If Maurice Chevalier were here today, he'd take us all by the hand and say : Enjoy it while you can. For me, it is the twilight, but for you it's the morning, ladies and gentlemen. Our time is maintenant, le time to do les choses, comment dit-on, tu vraiment veux, oui, le temps est maintenant, le matin de notre vie. (...) Nous avons la jeunesse maintenant.". Formulé un peu différemment, mais toujours en français dans le texte, ça donnait dans une session à la maison de Jonathan Richman avec Andy Paley vers 1979, "Le temps est maintenant, le temps de faire les choses que vous vraiment aimez. Notre temps est maintenant, dans le matin de notre vie.". Comme ça, vous savez d'où vient le titre de ce livre...
S'il y a une autre chanson du même calibre que j'associe à celle-ci, c'est Affection. Pour vérifier que le concept de jeunesse est relatif, on peut aussi se reporter à Just about seventeen : quel que soit son âge, à chaque écoute de The Morning of our lives on se sent jeune, prêt à prendre un nouveau départ et suffisamment plein de vie pour, par exemple, entonner une autre chanson de Jonathan Richman, l'hyper énergétique et entraînante I'm just beginning to live (1985), dont les principales paroles à part "Je commence juste à vivre" sont "Wang a dang a dang a do a dang dang".
Mais il ne faut pas se leurrer. Avec la mort en janvier 2021 de Leroy Radcliffe, qui suit celle d'Asa Brebner en 2019 et de D. Sharpe en 1987, il n'y aurait plus personne pour répondre à Jonathan s'il chantait Morning of our lives aujourd’hui. On a une pensée pour eux, en méditant sur le fait que le matin de nos vies est toujours trop court.

Roadrunner
Parutions :
Beserkley Chartbusters Volume 1 (1975) (Version Once)
The Modern Lovers (1976) (Version Twice)
Roadrunner single (1977) (Versions Once et Twice)
Morning of our lives single (1978) (Version Thrice)
The original Modern Lovers (1981) (Versions # 1 et # 2)
Live at the Longranch Saloon (1992)


Si le titre de Jonathan Richman qui s'est le mieux vendu est Egyptian reggae, celui qui est communément considéré comme un classique du rock est Roadrunner. Construite sur seulement deux accords, cette chanson est instantanément reconnaissable, que ce soit par le "One, two, three, four five six" compté d'entrée, le riff de trois notes, "Blang !, Blang !, Blang !", ou les "Roadrunner ! Roadrunner !" en défouloir dans le refrain.
Avec six versions différentes publiées, elle doit tenir le record parmi tous les titres enregistrés par Jonathan Richman, mais elle a été peu jouée sur scène depuis la fin des années 1970.
Depuis plusieurs années, certains militent pour faire de Roadrunner la chanson officielle de l’État du Massachusetts, mais certains élus lui préfèrent Dream on d'Aerosmith (Jonathan pense que sa chanson n'est pas assez bonne pour mériter tel honneur...). En tout état de cause, si Roadrunner est un hymne, c'est à la balade en voiture autour de Boston, seul la nuit, en écoutant la radio. Dans Roadrunner (Thrice), la version en public de 1977, le sentiment qui se trouve au cœur de la chanson est parfaitement résumé : "I wouldn't say I feel lonely. I would say that I feel alive, all alone. 'Cos I like this feeling of roaming around in the dark, and even though I'm alone out there, I don't mind, 'cos I'm in love with the world.".

Quand j'ai découvert cette chanson, avec l'achat de Beserkley chartbusters volume 1, j'ai souvent essayé d'en imaginer une version personnalisée, adaptée à mon mode de locomotion et à ma ville d'origine, Châlons-sur-Marne. Au lieu de croiser en voiture dans la banlieue, j'avais la Mobylette précédemment utilisée par mon père pour aller travailler en équipe à l'usine et qui m'avait été offerte pour mes quatorze ans, et j'imaginais des trajets dans le froid cinglant de l'hiver, du quartier Saint-Thiébaut au local de répétition du Ouane Brothers Band à Fagnières, ou de la maison des amis à Coupéville jusqu'à chez mes grands-parents rue des Martyrs de la Résistance.

Sister Ray du Velvet Underground est souvent citée comme un modèle pour Roadrunner. En me cantonnant à ce groupe, je penserais plutôt aux longues envolées avec orgue du Live 1969, ou encore un amalgame de deux titres enchaînés sur Loaded, Sweet Jane pour le riff et Rock & Roll pour l'amour de la radio et du rock.
Une influence non musicale est mentionnée par Jonathan lui-même dans un article d'ARTnews, celle d'Edward Hopper, notamment Essence (1940). Il explique que Roadrunner en particulier, une chanson sur les nuits solitaires sur des routes solitaires et sur la façon dont les lumières sont comme des amis dans la nuit, lui doit beaucoup.
Parmi toutes les versions disponibles, celle que je recommande en priorité c'est celle avec un son crade et un orgue saturé produite début 1972 par John Cale et publiée en 1976 sur The Modern Lovers. Elle est connue comme la version Twice depuis qu'elle a été mise en face B d'un 45 tours en 1977. Les autres versions de cette époque, en public ou produites par Kim Fowley, sont plus anecdotiques, y compris la Version 2 sur Original Modern Lovers, avec Mars Bonfire à la guitare à la place de Jonathan, qui date de l'automne 1973 et qui, en moins de trois minutes, est la plus ramassée. La version Once, avec le groupe Earth Quake, publiée en 1975 sur Beserkley Chartbusters Volume 1, est plus sage et sans orgue, les guitares y sont donc en valeur. La version Thrice, enregistrée à Londres en 1977 en même temps que Modern Lovers Live, est la plus longue et c'est très bien ainsi, surtout que c'est la seule enregistrée avec la formation de cette époque.

Elle est très différente musicalement, mais à la même époque The Modern Lovers avaient à leur répertoire une chanson très proche de Roadrunner par ses paroles, Ride down on the highway, sauf que là Jonathan n'était pas seul, mais accompagné d'une petite amie. Je n'en ai pas fait un inventaire exhaustif, mais Jonathan a composé de nombreuses chansons sur son Massachusetts natal, à commencer par New England : Fenway Park, The Fenway, Twilight in Boston, Winter afternoon by B. U. in Boston, As we walk to Fenway Park in Boston Town,...
Roadrunner a souvent été reprise, notamment, pour rester dans la galaxie Beserkley, par le Greg Kihn Band en 1979 et par Joan Jett en 1986. En 1984, The Jazz Butcher en a publié une version accélérée en face A de single. La version la plus réputée est sans contexte celle des Sex Pistols, enregistrée en répétition en 1976 et publiée en 1979 sur la bande originale du film La grande escroquerie du Rock 'n' Roll. Elle est enchaînée avec Johnny B. Goode de Chuck Berry et Johnny Rotten s'énerve car il ne connaît pas les paroles.
Pour ma part, le 5 février 1988, en Bretagne près de Morlaix, je me suis hissé à la hauteur de Johnny Rotten en rejoignant Biff Bang Pow ! sur scène dans une discothèque déserte pour massacrer allègrement Roadrunner. L'une des rares fois où j'ai "chanté" en public.

04 mars 2022

PRINCE BUSTER'S ALL STARS : Al Capone


Offert par Dorian Feller à Villedommange le 12 octobre 2021
Réf : 71.125 -- Édité par Decca en France en 1967
Support : 45 tours 17 cm
Titres : Al Capone -/- One step beyond

L'an dernier, Dorian Feller s'est procuré un exemplaire de ce 45 tours. Et je dois bien avouer que, quand il me l'a montré, j'ai quelque peu bavé dessus. Cela a suscité quelque étonnement pour lui, mais les deux faces de 45 tours sont des classiques pour moi, dont les années de lycéen ont été marquées par la vague ska 2 Tone (je vous rappelle que j'ai même gagné un album dans un concours Feedback de Bernard Lenoir avec une photo "ska"). Or, j'ai depuis longtemps une compilation de Prince Buster, et aussi un 45 tours, mais pas celui-là, même si j'ai déjà chroniqué ici une reprise-parasite de sa face A. La pochette précise donc bien ici qu'il s'agit de "La seule version originale de Al Capone" !
Ce disque n'est pourtant peut-être pas extrêmement rare. La preuve : Dorian en a trouvé un deuxième exemplaire quelques semaines plus tard, qu'il a très gentiment mis de côté à mon intention !

La première chose que que je note, quand je regarde la discographie des Prince Buster's All stars, c'est le nombre délirant de singles qu'ils ont sortis dans les années 1960.
Il y a un mystère aussi que je ne m'explique pas, c'est qu'Al Capone est sorti à l'origine en 1964, mais c'est en 1967 que ce titre a connu son plus grand succès en Angleterre. Je ne sais pas quel événement en particulier a relancé cette chanson à ce moment-là, mais c'est ce succès anglais qui a entraîné la sortie de cette édition française sous licence par Decca.

Quand je dis qu'on a deux classiques sur ce disque, je n'exagère pas. On a quand même ici les versions originales de deux des plus grands succès des Specials et de Madness, avec Prince Buster qui les accompagne vocalement plus comme un DJ/chauffeur de salle que comme un chanteur. En tout cas, ça me fait tout drôle de les écouter car je ne connais vraiment que les versions reprises en 1979 de ces chansons.

Il n'y a aucun doute à l'écoute, Al Capone c'est Gangsters des Specials, et c'est scandaleux que ce groupe, qui a fait beaucoup pour la musique indépendante, n'ait jamais crédité Cecil Bustamente Campbell, alias Prince Buster, pour Gangsters, même pas sur les rééditions. J'espère quand même que, par un biais ou un autre, il a touché un pourcentage des droits d'auteur de cette chanson.

Madness au moins a crédité Prince Buster pour sa reprise de One step beyond sur son deuxième 45 tours. Il faut dire que le premier 45 tours, sorti un mois plus tôt, comportait en face A un hommage à Buster, The Prince, et en face B une reprise de Madness, un autre de ses succès, qui a donné son nom au groupe !
On notera que, musicalement, les jamaïcains qui jouent sur la version originale, dont des membres des Skatalites, touchent plus leur bille que les enthousiastes londoniens.

Prince Buster est mort en 2016 à 78 ans.


Prince Buster avec les Skatalites, Al Capone, au festival Reggae Sunsplash en 1983.


27 mars 2016

THE SLITS : Man next door


Offert par Dorian Feller à Villedommange au début des années 2010
Réf : Y 4 / RT 044-- Édité par Y / Rough Trade en Angleterre en 1980
Support : 45 tours 17 cm
Titres : Man next door -/- Man next door (Version)

L'autre jour, en lisant un article de Dangerous Minds sur les Slits, je me disais que, avec dix ans de recul, je pourrais entreprendre de chroniquer une deuxième fois certains disques, soit parce que j'ai de nouvelles informations dessus, des souvenirs récents qui y sont associés, parce que des rééditions ont été publiées avec des bonus ou, le plus souvent, parce que des compléments sont disponibles en ligne.
Quand j'ai chroniqué ma cassette de l'album Return of the giant Slits fin 2006, j'avais réussi à trouver un site qui proposait en téléchargement la fameuse interview bonus (il n'est plus en ligne), mais maintenant Dangerous Minds a dégoté cette interview sur YouTube, mais aussi la vidéo d'Earth beat, que je n'avais jamais vue, et une version en concert de Man next door, que j'avais visionnée il y a quelques temps, les deux avec comme choriste/danseuse une jeune Neneh Cherry, qui était membre du groupe cette période. Aussi étrange que ça puisse paraître, elles se sont connues car Don Cherry et les Slits ont tourné ensemble.
Plutôt que de faire une nouvelle chronique, j'ai mis à jour mon vieux billet, mais tout ça m'a donné envie de ressortir ce 45 tours de 1980 que Dorian Feller a eu la gentillesse de m'offrir il y a quelques années.
En fait, c'est avec Man next door que j'ai découvert les Slits en 1981, sur l'une des toutes premières compilations que j'ai achetées, qui s'avère rester l'une des meilleures, Wanna buy a bridge ?, sortie par Rough Trade US pour présenter aux américains les premières productions de Rough Trade.
Ce 45 tours fait partie des quelques publications du groupe chez Y en 1980, entre ses deux albums studio : le demi-45 tours In the beginning there was rhythm, la compilation pseudo-pirate que je n'aime pas Retrospective et le très bon Animal space.
A l'époque, j'avais vu que la chanson était créditée à un certain John Holt, mais je ne savais pas qui c'était et ce n'était même pas clair pour moi qu'il s'agissait d'une reprise. En fait, cette chanson a une longue histoire et un titre complètement instable. A l'origine, elle est interprétée par le groupe de rock steady de John Holt The Paragons et est publiée en face B de 45 tours en 1968 sous le titre Got to get away.
Dans les années 1970, plusieurs 45 tours sortent, dont un qui reprend en face A la version originale sous le titre Man next door, et en face B une version toastée par Dave Barker intitulée, suivant les éditions, soit Got to get away soit A quiet place.
Il y a aussi une étrange version, également intitulée A quiet place, avec Horace Andy qui chante sur la version de John Holt, et en face B une version instrumentale par The Aggrovators retitrée A noisy place.
En 1979, Dennis Brown publie sa propre version sous le titre Man next door en 45 tours et sur l'album Joseph's coat of many colors. Elle a un certain succès et c'est sûrement celle qui a directement incité les Slits à reprendre la chanson.
Pour boucler la boucle, on poussera jusqu'en 1998 avec l'album Mezzanine de Massive Attack, un groupe qui a de forts liens avec Neneh Cherry, qui contient une version de Man next door chantée par Horace Andy, avec un échantillon sonore pioché chez The Cure.
Pour ce qui est de la version des Slits, j'ai découvert en préparant ce billet qu'elle est souvent décriée par les fans de reggae. Pour ma part, ce Man next door est la première version que j'ai eu l'occasion d'écouter et ça reste ma préférée. J'aime aussi beaucoup la "version" de la face B, que je ne connaissais pas avant d'avoir ce 45 tours.
Je note aussi que ces coquines ont légèrement modifié les paroles. Dans la version originale, le voisin d'à côté est inquiétant et fait du tapage nocturne et le narrateur veut se sauver et emmener sa famille dans un coin plus tranquille. A l'inverse, Ari Up des Slits chante qu'elle voudrait aller dans un endroit plus bruyant !
La version en concert de 1981 nous permet de découvrir comment les Slits concoctaient leur mixture et elle nous permet de nous souvenir d'Ari Up, qui est morte à 48 ans en 2010.


The Slits, Man next door, en concert au Tempodrom à Berlin le 19 juin 1981.