03 avril 2022

ORGOGORIENTAL : A Santiago


Offert par Fabienne M. à Mareuil sur Ay le 15 mars 2022
Réf : 10 001 -- Édité par Meys en France en 1968
Support : 45 tours 17 cm
Titres : A Santiago -/- Ne tirez pas sur l'organiste

(Cette chronique est la suite de celle-ci, que je vous conseille de lire d'abord)

Je connais l'excellente face B de ce disque Ne tirez pas sur l'organiste depuis 2013 environ, quand Variété Underground l'a proposée en téléchargement.
Je savais qu'Alain Goraguer était impliqué dans ce disque (Gogo est l'un de ses surnoms), mais je n'avais pas prêté attention au fait que cette face B est co-signée avec Jean Ferrat. Et ce n'est que récemment, après l'avoir réécoutée, que je me suis avisé que je n'avais jamais entendu la face A, A Santiago. Je ne l'ai pas trouvée en ligne, mais j'ai vite compris qu'il s'agissait d'une version d'une chanson enregistrée par Jean Ferrat en décembre 1967, d'où l'achat et la chronique précédente. Mais il me manquait la version Orgogoriental et j'ai profité de mon anniversaire pour me faire offrir ce très beau 45 tours, probablement peu diffusé à l'époque, donc rare et recherché.

Je connais Alain Goraguer depuis longtemps, surtout pour son travail avec Vian et Gainsbourg. Je ne savais pas par contre qu'il avait longtemps collaboré Bobby Lapointe. Et surtout, avec Jean Ferrat et Gérard Meys (éditeur et directeur artistique), il a formé un trio inséparable de 1960 à la fin de la carrière de Ferrat.

Mais d'où vient ce nom bizarre, Orgogoriental ? Eh bien, un indice figure dans les paroles mêmes d'A Santiago : "Le carnaval nous entraîne, quatre nuits sans perdre haleine, l'orgue oriental se déchaîne".
De la musique orientale à Cuba ? Ça m'a intrigué un moment, d'autant que la chanson n'a rien d'"oriental". Mais quel que soit le point du globe où l'on se trouve, on est toujours à l'est d'un autre point, et j'ai fini par comprendre que cet oriental faisait référence à l'est de Cuba, une région justement nommée l'Oriente !
Et si l'órgano oriental, comme les cubains le nomment, est devenu populaire dans cette région, les colons français y sont pour quelque chose. Ce sont notamment eux qui ont importé au XIXe siècle des orgues mécaniques, pneumatiques à carton (ces orgues qu'on appelle génériquement en France des limonaires, du nom de l'un des facteurs les plus célèbres, comme on appelait frigidaire un réfrigérateur).
Ces orgues sont devenus populaires à Cuba, certaines familles sont même venues se former en France pour savoir comment les fabriquer ou les réparer. On peut voir ici l'órgano oriental Hermanos Peñas et ci-dessous un reportage sur l'órgano oriental de Camagüey :



Dans l'Oriente, notamment à Manzanillo, l'orgue oriental a été intégré à la tradition du carnaval. Il est reconnu comme un élément important du patrimoine culturel de la nation cubaine et une candidature a été déposée à l'UNESCO en 2020 pour le faire inscrire sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

La pochette de ce disque est une réussite. Les photos sont disposées de telle façon qu'il y a presque deux rectos pour la pochette, puisque l'ouverture est à droite pour les deux. Mais on détermine un verso car les indications techniques (enregistrement en février 1968, ingénieur du son Claude Achallé) ne figurent que sur l'un des côtés.

Le beau dessin avec le chat surprend car il n'a a priori rien à voir avec la chanson A Santiago. Effectivement, mais il y a quand même un lien très fort avec Cuba car ce dessin est signé Wifredo Lam, un artiste cubain installé en Europe, qui était justement présent à Cuba fin juin 1967 pour y présenter une exposition d'art contemporain. Les dates du voyage à Cuba de Ferrat sont données comme mai-juin 1967. Ils y étaient donc à peu près au même moment et ont pu se rencontrer là-bas ou à Paris.
L'illustration du verso m'a intrigué pendant un bon moment. Je n'arrivais pas à saisir ce que représentait la photo. Jusqu'à ce que j'ai une illumination et que je me dise que ça ne pouvait être, tout bonnement, qu'un meuble d'órgano oriental, un peu comme celui qu'on voit ici.

Pour ce qui est de l'explication de la sortie de ce disque, je pense que Goraguer, Ferrat et Meys ont sûrement eu envie de continuer à s'amuser avec A Santiago, peut-être pour pour en prolonger le succès. Cette reprise est sortie sur les disques Meys, mais l'éditeur du disque de Ferrat Barclay n'y a probablement pas trouvé à redire, sachant que c'est sa Compagnie Phonographie Française qui le distribuait.

La version d'A Santiago par Orgogoriental est principalement instrumentale. Il y a une voix, visiblement pas celle de Ferrat, qui dit quelques mots en introduction, chante le titre "A Santiago de Cuba" et les "C'est très dur", mais c'est tout. Ça reste très bien, mais au bout du compte, même si la musique elle-même est pleine d'humour, ce n'est pas aussi rigolo que la version originale.

Justement, j'expliquais que j'avais été surpris de voir Ferrat faire preuve d'humour et d'auto-dérision avec A Santiago. Eh bien, il récidive avec Ne tirez pas sur l'organiste, puisqu'il est crédité en premier avant Alain Goraguer pour ce titre, ce qui indique généralement qu'il en a signé les paroles. Des paroles ultra-minimales, qui se résument au titre et à "Ils ont tiré sur l'organiste". Le tout est accompagné de bruitages sur un rythme afro-cubain typique, avec l'orgue pneumatique qui finit par se dégonfler après avoir été touché par une balle perdue !
C'est une réussite de bout en bout et, autant que je sache, une chanson originale, pas la reprise d'un titre pré-existant.

Pour ma part, il me reste quelques mois pour réfléchir à quel autre excellent disque je pourrais bien me faire offrir pour mon prochain anniversaire !

A écouter :
Orgogoriental : A Santiago
Orgogoriental : Ne tirez pas sur l'organiste


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